Chapitre 2 : Le Dôme


L’atmosphère moite qui régnait sous le Dôme devenait de moins en moins supportable au fil des heures. Les Assises Exceptionnelles, qui avaient commencé au début de la matinée, avaient attiré un échantillon impressionnant de la population des Hommes d’Edengardh.
Outre une foule compacte qui se poussait autour de l’estrade pour entendre les paroles des dirigeants de clans, le gros des présents avait fini par s’asseoir en petits groupes sur le sol dur pour commenter ce qui avait déjà été dit.
De nombreuses femmes avaient trouvé refuge le long des parois de la grotte, où elles pouvaient bénéficier de la fraîcheur humide des murs et s’appuyer pour nourrir les derniers de leurs enfants. D’autres gamins couraient entre les groupes, sans faire attention à ceux qu’ils pouvaient bousculer.
Les hommes, quant-à eux, restaient de leur côté, proches de la foule, mais de manière à pouvoir tenir leurs petites réunions tout en essayant d’écouter les paroles des Magistrats. La politique et le négoce étaient au centre de leurs discussions.

Perchée sur une des niches découpées dans les parois de la grotte, Eli-Ann baissa les yeux sur le rassemblement. La multitude l’impressionnait. On l’avait avertie que les Assises allaient attirer les dirigeants de tous les clans ainsi qu’une bonne partie de leur peuple. Il ne s’agissait pas seulement de ceux qui habitaient dans les souterrains ou la forêt alentour : des habitants des régions désertiques s’étaient présentés deux nuits auparavant, hommes, femmes et enfants dans un état de fatigue alarmant. Ils étaient des centaines, sous la direction de trois chefs à l’allure sévère qui s’observaient avec méfiance. Depuis cet instant l’affluence ne s’était pas tarie. Des masses d’Humains se pressaient sous la voûte gigantesque de la grotte. Elles semblaient venir de partout, comme une rivière chassée de son lit qui s’insinue où elle peut.

Les voix des chefs de clans ne parvenaient pas à la jeune esclave, bien qu’elle soit très largement en hauteur, où elle était chargée d’entretenir une des lourdes torches qui tapissaient les murs. Tout n’était qu’un brouhaha informe qui ricochait contre les parois de la grotte avant de s’élever vers le plafond d’une hauteur quasi infinie. C’était assourdissant.

La tête d’un petit Olm apparut du tunnel. Comme tout ceux de leur race, il était l’image anthropomorphique des serpents aveugles que l’on trouve dans les eaux privées de lumière, au fin fond des souterrains. Sa peau était d’une pâleur extrême, presque transparente et ses cheveux étaient dépourvus de la moindre couleur. Eli-Ann se leva pour l’aider à se dégager, perdant un instant de vue la torche qu’elle était chargée d’entretenir. Il traînait à sa suite un tonneau aussi épais que lui qu’il soulevait en tirant sur les sangles.

– Le feu s’éteint, commenta-t-il sobrement. On m’a dit de ramener de la graisse.

– Je n’en avais plus pour l’alimenter.

– Il faut que tu en utilises moins. Au train où ça va, on en aura pas assez pour la durée du rassemblement.

Eli-Ann prit le parti de ne pas répondre. Le message ne venait pas du garçon mais de son maître, rien de ce qu’elle dirait ne serait prit en compte.

– J’ai de quoi manger si tu veux, reprit le garçon en s’asseyant à ses côtés.

Elle se décala un peu, en prenant garde de ne pas tomber. L’alcôve, qu’un ruissellement d’eau avait creusé dans les murs de la grotte, était très étroite, et l’énorme torche prenait une grande partie de la place. Un faux mouvement pouvait les entraîner tous les deux dans le vide.
Le garçon rompit le pain et lui tendit une part généreuse.

– Tu sais ce que ça donne en bas? grogna-t-elle, la gorge irritée par le feu qu’elle surveillait depuis le matin.

– Pas vraiment. Ils ont fait un point sur la situation. Chacun essaye de défendre les intérêts de son clan, s’il ne peut pas présenter sa propre candidature. Ça va être compliqué, j’crois. Em’ disait que ça allait finir en combat de clans si on était pas capable de choisir un nouveau Réunificateur. Ça le faisait rire, mais moi j’préfère être ici qu’en bas si ça tourne mal.

Eli-Ann acquiesça silencieusement.

Les Assises étaient des réunions politiques toujours très dangereuses, voilà pourquoi elles se déroulaient généralement dans un cercle moins important, avec seulement les chefs de clans (ou leurs seconds, quand ils habitaient trop loin pour se déplacer régulièrement), sous l’égide du Réunificateur.
Ce dernier était considéré comme le souverain absolu de tous les clans des Hommes à partir du jour de son élection et le restait jusqu’à son abdication, ou plus souvent, jusqu’à sa mort. Lorsque celle-ci arrivait, on organisait des Assises Exceptionnelles afin d’élire un nouveau Réunificateur parmi les chefs de clan. Pour pouvoir devenir Réunificateur, il fallait non seulement être chef de clan, mais en plus s’assurer le soutien de son peuple voir d’autres chefs de clans mineurs qui n’avaient aucune chance. Ainsi, pour assurer leur élection, les chefs de clans emmenaient avec eux aux Assises Exeptionnelles le plus de représentants de leur peuple possible afin de faire pencher le vote en leur faveur.

Le dernier Réunificateur, cent dix-huitième du nom, avait succombé quelques semaines auparavant, emporté par une maladie des marais qu’il était allé visiter peu avant. Il avait au moins eu la bonté de tenir un peu plus de cinq années (sept pour être plus exact), contrairement à ses prédécesseurs. Il faut dire qu’il était de constitution forte et venait d’un des clans guerrier de l’Ouest. Lors de son élection, il s’était assuré le soutien de plusieurs chefs de clans mineurs voisins – peut-être était-ce grâce à leurs enfants, qu’il retenait en otages dans une des citadelles troglodytes du territoire.
Nul n’aurait pu prédire qu’une simple maladie aurait pu l’emporter. D’ailleurs, nul n’y croyait.

********

Eli-Ann fut tirée de son sommeil par un coup de pied dans les côtes, assez important pour lui couper le souffle mais sans pour autant avoir assez de force pour la précipiter de sa niche. La lourdeur de l’air et la chaleur de la flamme avaient fini par avoir raison de son courage, après plusieurs dizaines d’heures monotones elle avait fini par s’endormir.
Gaarath, le géant albinos venu pour la remplacer, la surplombait, la bouche tordue par un rictus. La jeune fille se redressa en un bond, baissant la tête, consciente d’avoir été prise en faute. Elle contourna la torche dont la flamme vacillante menaçait, à sa grande honte, de s’éteindre à tout moment, pour disparaître dans le tunnel. Le regard rougeâtre de son comparse lui glaçait le sang, néanmoins elle était certaine qu’il ne répéterait pas au maître qu’il l’avait surprise à voler une petite sieste hors des heures de repos. Gaarath était muet. On lui avait coupé la langue quand il était jeune. Il n’avait jamais pris la peine de mimer aux autres la raison de sa sanction et, en vérité, ceux-ci ne lui avaient pas demandé. Son physique étrange le tenait à l’écart du groupe. Il était évident, malgré sa pâleur, qu’il n’appartenait pas à la race des Olm.

Preste, la jeune fille glissa le long du boyau qui menait vers la Grande Place, avant de se redresser dès qu’il fut assez large pour qu’elle puisse courir – quand elle ne dérapait pas, les mains en avant, dans le noir. La pente était abrupte, mais les habitants de la vallée du Dôme (ainsi surnommait-on le réseau de tunnels, de boyaux et de trous qui serpentait autour de la vaste salle taillée dans la roche par un ancien océan), connaissaient parfaitement ces chemins sinueux, et les parcouraient souvent dans l’obscurité.
La lumière orangée d’une torche à la sortie. Le Maître devait l’attendre. La gorge d’Eli-Ann se serra, et pas seulement à cause de la poussière que ses pas avaient soulevé et qui n’avait pas trouvé d’issue pour s’évacuer. Elle dut se retenir dans son élan pour ne pas s’étaler devant lui, déstabilisée par sa trop grande vitesse.

– Maître, salua-t-elle respectueusement, en transformant sa perte d’équilibre en courbette maladroite.

S’il en vit quelque chose, il n’en dit rien. Il se tourna vers le Dôme, sur lequel donnait le tunnel, et commença à s’avancer à travers la foule. La jeune fille le suivit à une distance respectueuse. En relevant discrètement les yeux vers les parois de la grotte, elle remarqua que le peu d’éclat de la torche qu’elle devait surveiller n’avait pas dû attirer l’attention, car il semblait qu’on avait recréé une nuit artificielle dans l’immense salle. La luminosité avait grandement baissé, et le volume sonore en même temps. Seule l’atmosphère restait étouffante : rien qu’à marcher Eli-Ann pouvait sentir une fine pellicule de sueur se former sur sa peau. Elle serra les dents, elle avait la chaleur en horreur.
La plupart des auditeurs des Assises dormaient à même le sol, recroquevillés dans la poussière. Les chefs de clan avaient disparu de la scène. La première journée était terminée depuis plusieurs heures.

Le maître était un des Hommes chargé de contrôler le travail des Olm. Avec les Assises, il devait superviser le travail habituel mais également s’assurer que les hôtes de marques aient un traitement qui convienne à leur rang. Et ils étaient nombreux, les Assises Exceptionnelles était un événement politique important car l’élection du Réunificateur en disait beaucoup sur le positionnement des Hommes au sein d’Edengardh durant les années qui allaient suivre.
Il la conduisit à travers un dédale de couloir parmi ceux qu’elle fréquentait rarement.
À en juger par la qualité du passage, son éclairage régulier et la pente plane qu’ils gravissaient, ils devaient se rendre dans les quartiers des invités.

– Écoutes, grogna-t-il en s’arrêtant devant une des rares pièces fermées par une porte, les gens qui logent ici sont très importants. Je veux que tu rentres ici pour allumer un feu, comme ils l’ont commandé. Mais ne te essayes de rester discrète. Ce n’est pas le genre de personnes à apprécier être interrompu pour un détail aussi insignifiant.

Il l’observa de haut en bas.

– Bref, tu fais comme d’habitude. Je t’attendrai ici.

Allumer un feu et rester presque invisible, voilà les deux seules choses qu’elle était sûre d’accomplir parfaitement, les deux seules pour lesquelles on l’ait jamais formé.

Longeant les murs pour contourner les invités, le regard fixé sur le manteau de la cheminée, la jeune fille fila discrètement, le visage neutre. Pourtant en elle, un instinct animal lui criait de courir. Il faisait trop lourd, une atmosphère trop moite pour allumer un feu. L’odeur qui régnait ici ne lui plaisait pas, elle roulait dans sa gorge et s’enfonçait dans son ventre avant de remonter. Eli-Ann se sentait nauséeuse, vacillante. Elle sentait dans sa nuque le poids du regard de la dame brune aux vêtements immaculés. Elle pendit sa lanterne sur un crochet du manteau, pour réunir le bois sec au sein de l’âtre. Derrière elle, un vieil homme, dont la peau ressemblait à du vélin craquelé, poursuivait sa litanie d’une voix monotone. La jeune fille faisait de son mieux pour ne pas donner l’air d’écouter ce qu’il disait. Pour cela, elle fermait son regard de toute expression qui pouvait laisser penser qu’elle était douée d’un cerveau. L’exercice n’était pas si difficile, d’autant qu’elle comprenait rarement ce qui pouvait se dire autour d’elle quand les politiciens se mettaient à parler.
La jeune fille mit un instant pour se rendre compte du silence pesant. Elle jeta un coup d’œil discret dans son dos, avant de se redresser complètement. La petite femme la couvait d’un regard venimeux.

– Vous voulez endormir notre vigilance, Olm, fit-elle de sa puissante voix grave.

– Je ne comprends pas.

– Le repas que l’on nous a servis, la pièce qui empeste les herbes apaisantes et maintenant ce feu pour déclencher les propriétés quasi soporifiques des herbes. Me croyez-vous idiote?

– Non, bien sur Votre Grâce, balbutia Eli-Ann. Je ne connais pas les propriétés des herbes.

– Savez-vous qui nous sommes, Olm?

La jeune fille secoua la tête de gauche à droite.

– Nous sommes des observateurs venant d’un peu partout pour s’assurer que, cette fois-ci, l’élection de votre Réunificateur se passe en bonne et due forme. Et ça n’a pas l’air d’être réellement le cas. Tout le Dôme empeste la corruption. Le peuple des Hommes ne semble pas capable de se choisir un meneur sans s’entre tuer au détour des couloirs.

– Laissez-la Très Chère, l’interrompit l’homme à la peau de vélin. Cette petite ne peut pas savoir ce qu’il en est. Regardez les marques rouges sur le contour de ses yeux. C’est une Olm chargée du feu, rien de plus. On lui aura flanqué la lanterne dans les mains et dit d’allumer tout ce qu’elle trouve à sa portée. Je doute qu’il y ait la moindre mauvaise intention chez elle.

Même si la remarque était vexante, sans doute l’air idiot qu’elle avait pris, surprise de l’accusation, devait-il la sauver. Eli-Ann n’ignorait pas qu’il y avait de nombreux complots lors des Assises, et se doutait qu’elle pouvait y participer malgré elle en accomplissant n’importe quelle tâche de sa vie quotidienne. Pourtant, en être accusée devant de hauts responsables inconnus était autre chose que le savoir. Une bouffée de terreur fit rougir ses joues blafardes. La véritable question pour elle était de savoir ce que ça allait lui coûter.

– Quelle maladresse, s’insurgeait un autre homme sur le côté ! Des herbes apaisantes ! À ce tarif là, autant nous assommer à coups de gourdins, ça sera aussi subtil !

– Qui t’a donné l’ordre de venir ici? Gronda la femme immaculée vers Eli Ann.

– Mon m..maître, enfin, je veux dire, le maître du quartier n°3, profondeur-ouest.

– Voilà qui nous avance beaucoup plus, continua de geindre l’homme, comme si nous avions la moindre idée de qui ça peut bien être.

La femme le fit taire d’un regard. Elle s’approcha de la jeune fille, pour la pousser de ses longs doigts blanc vers la sortie. Mais lorsque sa peau toucha son épaule, Eli-Ann ressentit une sensation de picotement à l’endroit où les doigts s’étaient attardés, suivi d’une brûlure curieusement agréable. Leurs regards se croisèrent une seconde, et l’Olm crut y déceler une pointe de curiosité et une satisfaction cruelle.
Puis ce fut comme si l’instant n’avait jamais eu lieu.

– Va me le chercher. Maintenant.

Eli-Ann sortit de la pièce en courant presque, les joues rouges de honte et l’épaule toujours en feu. Elle n’eut pas besoin de chercher le maître longtemps, elle lui rentra dedans de plein fouet. Il attendait près du rideau. Il la prit par le haut des bras pour l’éloigner de lui et la regarda bien en face.

– Alors?

– Je n’ai pas pu allumer le feu. Ils… ils m’ont dit que je voulais les faire dormir pour… pour endormir leur vigilance ou quelque chose comme ça. Je n’ai pas bien tout compris.

– Je ne comprends rien à ce que tu dis, dit-il sèchement.

– Ils voulaient… ils voulaient savoir qui m’avait envoyé là.

– Et tu as dit que c’était moi.

La jeune fille acquiesça.

– Ils veulent vous voir. Ils m’ont envoyé vous chercher.

– Tu leur as dit que c’était moi.

– Ou…oui, ils veulent vous voir.

– Et ils ont parlé d’herbes?

– Heu oui, c’est cela.

Le maître scruta un long moment son visage avant de la lâcher. Le sien était devenu de plus en plus froid, avant de se refermer complètement. Un marmonnement inintelligible sortait de ses lèvres. Eli-Ann ne pu saisir que l’exclamation « quel plan idiot ! » qui lui avait été craché au visage comme si c’était sa faute.

– Très bien, tu peux rejoindre le Quartier 3. Reste à ma disposition, je vais bientôt avoir besoin de toi.

Il disparut dans la pièce dans un claquement de cape. Eli-Ann frotta ses bras endoloris d’avoir été serrés si fort.
Alors qu’elle rentrait dans son quartier à petit trot, le visage dur du maître la scrutant s’imprimait dans son esprit. Est-il du genre à vouloir se débarrasser au moins pour un temps des observateurs ? Peut-être qu’il aurait voulu qu’elle se dénonce à sa place. Est-ce qu’il allait lui faire payer ? Normalement elle savait anticiper les besoin de ses supérieurs, mais ils concernaient toujours de près ou de loin le feu. Les histoires de succession au pouvoir ne la regardait pas. À nouveau, ces réflexions la poussèrent à s’interroger sur le rôle que pourrait avoir le Maître dans tout ça.

Bientôt la pente douce se fit plus abrupte, la lumière plus rare. Sa descente lui demanda toute son attention. Les quartiers des profondeurs étaient excentrés, humides. Ils abritaient surtout les Olm les plus humbles, quelques travailleurs, la guilde du feu, des gamins aux yeux bruns qui apprenaient leur futur métier, plus quelques marginaux refusés ailleurs, mais très peu. En vérité peu de monde appréciait y loger, mais Eli-Ann, qui y avait toujours vécu, avait appris à aimer la fraîcheur du lieux, son calme et le fait qu’il soit peu encadré. Les gardes venaient rarement jusqu’ici, c’était trop inhospitalier pour eux, leur ronde s’achevait dans les profondeurs-sud, beaucoup moins profonds et mieux fréquentés.

Pour vivre à peu près confortablement, il fallait descendre le nécessaire de survie : les grandes feuilles qui servaient de paillasses, l’eau potable, la nourriture, le bois pour fabriquer les torches, et quelques ingrédients pour la confection d’une graisse à brûler plus efficace. Peu de gens avaient le courage de le faire au quotidien. Mais peu de gens en avaient besoin. Le quartier n°3 profondeur-ouest était également surnommé le quartier maudit.

La jeune fille fini par arriver sur ce qui ressemblait le plus à la place principale. En son centre, se dressait un âtre de taille importante, dans lequel brûlait un feu constamment alimenté, dont la fumée s’évacuait par le seul boyau menant directement à la surface. Les paillasses étaient disposées tout autour, pour récupérer le plus de chaleur possible. L’intimité pour la toilette était garantie par la zone d’obscurité qui couvrait le lac souterrain, à quelques dizaines de mètres de là. Le quartier 3 ressemblait plus à une place-dortoir qu’à un véritable quartier. Il n’y avait que quelques cases strictement réservées à leur fonction de gardiens du feu, et tout était mis en commun, soigneusement redistribué par Hazaelle, la vielle chef de la guilde du feu, celle qu’on aurait bien plus envie d’appeler « maître », même si elle préférait être appelée « la Reine des Maudits », comme elle le disait en plaisantant.

La malédiction de ce quartier tenait plus de la superstition que de la réalité : c’était le physique de ce peuple-esclave des Humains qui lui avait valu son nom, les Olm, à l’image de ces petits animaux vivants dans les profondeurs des grottes où il fait tellement noir qu’ils étaient complètement aveugles. La plupart des Olm naissait avec les yeux gris très clair, très sensibles à la lumière, en plus de leur peau tellement pâle que le feu se reflétait dessus qui laissait voir le réseau veineux courir autour de leurs muscles fins. Les rares fois où naissait un enfant avec les yeux marrons et moins sensible, il était considéré comme destiné au feu, cet élément maudit parmi eux. Alors, on le déposait dans le quartier 3 où il était abandonné au peuple des profondeurs, la vie suspendue à la décision de la Reine des Maudits.

Eli-Ann avait de ces curieux yeux d’un brun délavé, et son activité d’allumeuse de torche avait fini par ourler leur contour d’un rouge intense, qui se dissipait sur les paupières et sur ses joues. C’était suffisant pour la rejeter au fonds du trou des maudits, mais ce n’était rien comparé aux iris franchement écarlates de Gaarath. Celui-ci était le maudit parmi les maudits, comme s’il fallait qu’on trouve pire que soi, quelqu’un à mépriser même si on est au plus bas. Tout le monde méprisait ce géant albinos qui n’était même pas un Olm, muet, avec des muscles trop développés, des cheveux épais attachés derrière le crane en longues dreadlocks et des cicatrices fines qui courraient sur tout son corps. Comme les autres, Eli-Ann frissonnait à son contact, trouvant qu’il y a dans ses yeux quelque chose de trop … froid et perspicace. Elle était soulagé qu’il vive à l’écart des autres, parce qu’il lui faisait peur.

En arrivant dans la place, elle commença par se réhydrater. Sa dernière permission de repos était loin derrière elle, et les quelques heures de sommeil qu’elle avait volé ne lui avait pas suffi. Une petite sieste ne serait pas du luxe. L’eau qu’elle puisait avec une feuille lui dégoulinait le long de sa gorge, et elle fini par décider qu’une baignade dans le lac souterrain délasserait ses muscles endoloris avant qu’elle puisse dormir. Elle se glissa dans l’eau noire et se laissa flotter un instant avant de commencer une longueur.

Cependant, même la fraîcheur de l’eau ne parvint pas à dissiper la tension qu’elle ressentait. Elle tremblait qu’on la sanctionne pour ses paroles de tout à l’heure. Comment cela pourrait se traduire? Une mise à l’écart de la société des flammes sans doute. La marginalisation d’un coupable était une punition très répandue chez les Olm où la vie en communauté était la clé de la survie. Allait-on la bannir un temps? L’envoyer dans un autre quartier où elle serait mise à l’écart pour la couleur de ses yeux? Allait-on la lâcher à l’extérieur?! Se pourrait-il que le chef du clan des Olm aille jusqu’à prononcer son arrêt de mort? Elle frissonna en sortant du bain et frotta une feuille contre son corps pour se sécher et se réchauffer un peu. Elle se rhabilla sans se préoccuper des gouttes qui tombaient dans son cou. Elle portait les cheveux très courts, comme tout ceux du clan, ils allaient sécher très vite.

Elle hâta le pas lorsqu’elle aperçu la silhouette encapuchonnée du Maître se tenant à côté d’Hazaelle. Il y avait un troisième homme qu’elle ne parvenait pas à identifier. En revanche, elle pouvait parfaitement voir le visage de la Reine des Maudits qui pinçait les lèvres pour ne pas exprimer sa désapprobation alors que le Maître faisait des grands moulinets avec les bras pour tenter de la convaincre de quelque chose. Alors qu’elle arrivait dans la lumière, le troisième homme se tourna vers elle. La jeune fille se jeta à terre et plaqua son visage contre le sol. Le chef de clan contrôlant le Dôme et sa Vallée venait la voir en personne ! Elle allait sans doute être exécutée.

– Relève toi, fit-il d’une voix doucereuse. Je te connais Eli-Ann, je connais chacun des êtres ici. Je suis votre chef, bien sur, mais je suis là seulement pour assurer à la communauté la meilleure des vies. Tu es d’accord Eli-Ann?

– Oui, Votre Grâce.

– Nous savons ce que nous te devons, allumeuse de feu. Tu prends chaque jour le risque de manipuler un élément que la majorité fuit. Ta vie vaut plus que celle de chacun d’entre nous. Que la mienne aussi peut-être.

– Merci Votre Grâce, bredouilla la jeune fille.

– Nous nous sommes dit que tu méritais une récompense à la hauteur de ton sacrifice.

– Je … Je ne suis pas digne de tant de bonté. Je fais le même travail que chaque Olm ici.

Le Maître afficha un rictus qui semblait clairement aller dans le sens de cette dernière phrase. Hazaelle dodelinait de la tête, comme une poupée de chiffon sans volonté.

– Il ne faut par dire cela! Continua calmement le chef de clan. Un don ne se refuse pas, un don nous révèle au monde ce que nous sommes. Nous avons décider de faire de toi une femme accomplie en te donnant le privilège refusé à tous les maudits vivants ici. Tu auras le droit de te marier et d’enfanter. Nous t’avons choisi un homme, jeune Eli-Ann. Nous t’avons choisi un homme solide de manière à faire de vos enfants de solides travailleurs. Nous t’avons choisis Gaarath.

Eli-Ann sentit une sueur froide glisser le long de son dos. La marginalisation d’un coupable était une punition très répandue chez les Olm où la vie en communauté était la clé de la survie. Jamais plus elle ne serait réellement de cette communauté. Et ses enfants, si elle en avait, seraient promis à une vie toujours en dessous des autres. Elle écouta le reste du discours sur son mérite mais le sang battait si fort dans sa tête que c’est à peine si elle pouvait entendre.

 

 


 


5 réactions pour Chapitre 2 : Le Dôme

  • Patrick  dit:

    Bonjour.

    Voilà, maintenant tout le monde est calmé par l’austérité de mon bonjour, j’peux enfin m’exprimer. LE CHANGEMENT C’EST MAINTENANT !

    Bon plus de sérieux, belle qualité d’écriture, gros travail sur la mise en avant des descriptions sur ce paragraphe. J’pense que vous vous complétez bien pour le choix des prénoms de vos héros héhéhé, n’y vois aucune insulte, juste une envie de taquiner gratuitement !

    Mais en tout cas pépère, ça me fait penser à un ami qui a reçu une table pliante alors qu’il avait demandé une tablette graphique ! Toujours en train de se plaindre alors qu’Eli-Ann se voit la chance d’avoir des parties de jambe en l’air et un marmot, la classe quoi !

  • L. W.  dit:

    Le style d’écriture de Marie est différent mais ça ne choque pas, les deux auteurs se complètent plutôt bien. Dommage qu’il n’y ait pas une petite biographie sur le site pour vous découvrir, savoir ce qui vous a poussés à lancer ce projet…
    Pour revenir à l’histoire, les deux héros m’inquiètent un peu pour la suite. Eli-Ann et Joshua sont très différents mais manquent vraiment de conversation. Il me tarde de savoir comment vous allez amener leur rencontre.
    Je vais donc continuer à lire, vous avez su piquer ma curiosité. 🙂

    • Raphaëlle  dit:

      Bonjour! Merci de t’être arrêté sur notre blog et lire notre fiction!
      Effectivement, nous comptons mettre en place une page d’accueil et d’autres petites fonctionnalités d’ici les prochaines semaines ^^ Nous ne l’avons pas fait dès le début parce qu’il s’agissait à la base d’une simple envie d’écrire que nous partagions Emmanuel et moi, mais le projet se développe petit à petit alors nous allons essayer de faire quelque chose de solide dès que nous aurons le temps 🙂
      En tout cas n’hésites pas à laisser d’autres commentaires pour nous dire ce qui te plait ou ne te plait pas dans le récit 😉 Il y a également un système de défis mis en place un peu plus tard si ça t’intéresse
      Bonne journée

      • L. W.  dit:

        Bonsoir, merci à toi de prendre le temps de me répondre ! Emmanuel n’a pas encore réagi, est-il aussi taciturne que son personnage ? ^-^
        Vous avez déjà un site très abouti visuellement, le projet m’a l’air très prometteur.
        Tu peux compter sur moi pour donner mon avis, et je ne mâcherai pas mes mots si ça ne me plaît pas ! 😉

  • Arnaud Godet  dit:

    Je trouve super le fait de faire deux personnages différents qui se rejoignent petit à petit dans l’histoire. C’est une super idée que chacun d’entre vous écrive le récit d’un personnage. Et puis le fait que chaque auteur écrive son propre personnage ce qui ne peut que améliorer le récit.

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