Chapitre 15 : Histoires de famille


Une fine couche de neige recouvrait les Jardins de l’Aurore. Les majestueuses tours du Quartier des Enchantements dominaient l’immense étendue naturelle et renvoyaient à quiconque les observait un sentiment de malaise inexplicable. Sous les caresses de la brise glaciale, les solides branches des arbres nus qui s’élevaient tout autour de l’allée principale semblaient menaçantes. Il régnait en cet endroit une atmosphère étouffante. Pourtant, rien ne laissait penser qu’une terrible bataille s’y était déroulée cinq jours plus tôt. Rien, sauf peut-être le dôme de cristal qui recouvrait à présent la Grande Académie des Mages.

Deux empreintes remontaient le long de l’allée principale et s’étendaient à perte de vue. Joshua et Chloé étaient les premiers à revenir sur les lieux de l’affrontement qui avait opposé le traître Kalek à la vieille Lynrel. Lors de leur terrible duel, la magicienne du Haut-Conseil avait déraciné les arbres un à un pour se protéger, et sa redoutable Tour des Âmes avait fini par s’écrouler.
Mais il ne restait aucune trace du désastre. Plus étrange encore, les arbres avaient retrouvé leur emplacement initial et même la sinistre tour se tenait à sa place d’origine, entièrement reconstituée.

– C’est impossible, souffla Joshua en fronçant les sourcils. Elle est comme neuve…

– C’est magique, répondit simplement Chloé en haussant les épaules. Tu veux visiter ?

Sans dire un mot, l’Elfe des Marais suivit sa petite sœur à l’intérieur de la Tour des Âmes. Découvrir la Grande Académie des Mages ne l’intéressait pas le moins du monde, mais cette option était largement préférable à l’ennui du deuil dans lequel s’étaient plongés les initiés et leurs professeurs. Alrick et Vuin avaient été les seuls à réagir, mais ils passaient l’essentiel de leur temps dans la salle du Haut-Conseil et personne ne songeait à les déranger.
Joshua, de son côté, ne pardonnait pas au Maître d’Armes son manque d’honnêteté. S’il s’était présenté plus tôt comme étant l’Émissaire de la Terre, rien de tout cela ne se serait produit. À vouloir suivre ses propres plans, il avait été dépassé par les événements.

– C’est ici que Dame Lynrel donnait ses cours, expliqua Chloé en s’engouffrant dans une petite pièce faiblement éclairée. Elle ne m’aimait pas beaucoup, mais c’était un excellent professeur.

Songeant qu’il ne restait de l’excellent professeur qu’un vulgaire tas de poussière, Joshua se contenta d’acquiescer en silence et ses pensées se tournèrent vers le Haut-Conseil.
Lynrel était morte. Kalek aussi. Mercurios avait été assassiné par son alliée, Danà, qui n’avait pas manifesté le moindre signe de vie au cours de ces trois derniers mois. Il ne restait plus que Vuin et Alrick, et ce dernier ne semblait pas se soucier réellement du sort de l’Académie.

– Pourquoi m’as-tu abandonnée, grand frère ?

Joshua fut brusquement ramené à la réalité.

– Quoi ?

– Pourquoi tu ne m’as pas accompagnée ici, quand Dame Aïdelyn est venue nous chercher ?

L’Elfe des Marais sentit son cœur se serrer douloureusement dans sa poitrine. Cette nuit-là, Chloé avait perdu le contrôle de son pouvoir et avait manqué de le tuer. Heureusement, la directrice de l’Académie avait pu intervenir avant qu’il ne se noie. Mais pour la première fois de sa vie, Joshua avait eu peur. Peur de la magie. Peur de sa petite sœur.

– J’avais confiance en Aïdelyn, répondit-il finalement sur un ton évasif. Et de l’extérieur, je pouvais mieux te protéger. C’est pour ça qu’ils n’ont pas réussi à t’enlever à moi, l’autre soir.

Constatant que Chloé ne semblait pas convaincue, Joshua s’approcha d’elle et la serra dans ses bras avec douceur.

– Je suis content que tu ailles bien, petite sœur.

– Moi aussi, répondit-elle d’une petite voix en étreignant son frère à son tour.

Les yeux de la jeune Elfe se mirent à briller et les premières larmes roulèrent sur sa joue.

– Dame Aïdelyn est morte, maintenant. Si tu t’en vas encore une fois, qui me protégera ?

Jamais Joshua ne s’était senti aussi mal.

– Je ne te laisserai plus jamais seule, déclara-t-il d’une voix brisée. Je te le promets.

*****************

Non loin de là, l’ambiance dans la salle du Haut-Conseil était explosive.

– C’est hors de question ! hurla Vuin dont le teint avait viré au rouge. Autant détruire l’Académie tout de suite, tant que tu y es !

– En voilà, une idée ! gronda Alrick en lui jetant un regard assassin.

Les réunions du Haut-Conseil avaient toujours été particulièrement bruyantes, mais les six membres qui le composaient étaient toujours parvenus à se faire entendre. Nul ne pouvait imaginer que deux mages puissent être aussi bruyants.

– Te rends-tu compte de ce que tu me demandes ? reprit le vieux magicien d’une voix plus posée. Jamais je ne pourrai prendre la place de Dame Aïdelyn. Et tu voudrais en plus supprimer le Haut-Conseil ? C’est absurde !

– Ça n’a rien d’absurde. Il n’y a jamais eu d’harmonie dans ce Conseil et…

– Ce n’est pas le propos ! s’emporta Vuin à nouveau. Tu sais bien que le Haut-Conseil a été créé pour des raisons économiques ! Chacun de nous a la main mise sur un vaste territoire, et c’est pourquoi nous n’avons jamais manqué de rien dans l’Académie : nourriture, matières premières, ingrédients magiques… Sans oublier que le simple fait de s’entourer d’alliés assure notre protec…

Alrick empoigna brusquement Vuin par le col de sa veste et le souleva sans ménagement de manière à avoir son visage en face du sien. L’expression du Maître d’Armes fit pâlir le petit magicien.

– Te sens-tu en sécurité ? cracha l’Humain avec mépris. Que reste-t-il aujourd’hui ? Nous ne sommes plus que deux. Ce Haut-Conseil a ouvert ses portes à un traître qui nous a détruits de l’intérieur.

Vuin laissa échapper un long soupir avant de poser ses grands yeux jaunes dans ceux d’Alrick, l’air très sérieux.

– Le Conseil n’y est pour rien, tu le sais très bien. Sois un peu honnête avec toi-même. Ce sont tes manigances égoïstes qui nous ont conduits à notre perte. Tu es l’unique responsable de ce qui est arrivé. L’enlèvement de la prophétesse Oztas, l’invasion brutale de l’Académie, le sacrifice de Dame Aïdelyn… C’est entièrement de ta faute, Émissaire de la Terre.

Le sol se mit à trembler et Vuin ferma les yeux, prêt à subir le courroux du Maître d’Armes. Mais il n’en fut rien. Peu à peu, les vibrations s’atténuèrent et Alrick reposa l’Enfant d’Aluthéa au sol.

– Crois-tu que je l’ignore ? lâcha-t-il avec amertume.

Accablé, l’Humain se retourna et s’éloigna en direction de la sortie.

– Où vas-tu ? s’enquit Vuin en fronçant les sourcils. Nous n’en avons pas terminé !

La porte de la salle du Haut-Conseil se referma derrière Alrick, laissant le vieux magicien seul dans l’obscurité naissante… ou presque.

– Il a raison, fit alors une voix amusée. Tu ferais un excellent directeur pour cette Académie.

Les sens en alerte, Vuin se retourna brusquement et scruta le coin de la pièce. Il y avait une armoire poussiéreuse dans laquelle les membres du Haut-Conseil avaient l’habitude de stocker leurs trouvailles. Étrangement, les deux portes du meuble étaient ouvertes. Le vieux magicien les referma délicatement après s’être assuré que personne ne s’était réfugié à l’intérieur.
Quand il se retourna finalement, persuadé que son esprit lui jouait des tours, les portes s’ouvrirent à nouveau dans un grincement strident.

– Je n’avais pas fini de parler ! s’offensa la vieille armoire.

De nouveau, Vuin fit volte-face, incrédule.

– L… Lynrel ? C’est bien toi ?

– En échardes et en termites ! répondit-elle en toussotant. Tu m’excuseras, mais je n’ai pas trouvé de meilleure hôte en cette pièce.

Le petit magicien fixait le meuble avec une expression indéchiffrable. Il s’agissait bien de Lynrel, il n’y avait aucun doute possible. Pourtant, à l’issue de la bataille qui avait eu lieu cinq jours plus tôt, Joshua lui avait décrit les événements qui s’étaient déroulés dans le Quartier des Enchantements. Le jeune Elfe des Marais avait vu la vielle magicienne devenir poussière au cours de son duel contre Kalek. Dans sa mort, elle avait libéré les âmes maudites de sa tour et avait condamné le traître à un éternel tourment.

– C’est impossible, couina-t-il en écarquillant les yeux. Comment as-tu…

– Transcendé la mort ? coupa Lynrel, visiblement amusée. Je suis la Gardienne des Âmes, mon cher ami, et c’est certainement la mienne que je garde le mieux.

– C’est impossible, répéta Vuin dans un murmure à peine audible.

La vieille armoire sembla offensée, mais le petit magicien ne le remarqua pas.

– Je savais que je n’étais pas très appréciée au Conseil, dit-elle, mais tu pourrais au moins te réjouir un minimum de ma survie et de mon sens moral aiguisé. J’aurais pu animer un cadavre, après tout.

Vuin frissonna à cette idée. Dans sa manière de s’exprimer comme dans la démonstration de ses pouvoirs, Lynrel l’avait toujours mis mal à l’aise. Longtemps, il l’avait soupçonnée de vouloir s’approprier le pouvoir du Haut-Conseil, mais il s’était finalement avéré que la vieille magicienne avait toujours œuvré à sa manière dans l’intérêt de l’Académie. Et ses opinions personnelles, bien qu’en décalage avec celles des autres membres, n’avaient jamais fait vaciller sa loyauté.

– Comment as-tu su pour Kalek ? demanda alors Vuin d’un ton brusque. Il n’était pas plus suspect qu’un autre.

Un rire dément s’éleva du meuble poussiéreux et résonna alors dans toute la pièce.

– C’est vrai, vous étiez tous autant suspects les uns que les autres ! Le jour où Oztas a disparu de ma Tour des Âmes, j’ai affecté l’une de mes mignonnes à chacun d’entre vous.

– Tu as fait quoi ? s’indigna Vuin.

– Nul ne me vole dans mes appartements ! Mes âmes se sont greffées à vos objets les plus précieux et ont recueilli pour moi des informations de grande valeur. Très vite, j’ai innocenté Mercurios et Danà qui poursuivaient leurs propres chimères. Toi, tu ne t’es jamais éloigné de l’Académie et l’âme qui te suivait s’est tellement ennuyée qu’elle n’a jamais pu s’en remettre. En revanche, Alrick et Kalek avaient tous les deux un comportement très suspect.

Les portes de l’armoire claquèrent à deux reprises tandis que Lynrel se remémorait avec fureur les événements qui avaient précédé la bataille.

– J’ai vite découvert que le Maître d’Armes avait pris l’Émissaire de Feu et le frère de la petite Chloé sous son aile, après les avoir subtilisés avec brio à cette idiote de Danà. Il s’est même assuré de la protection d’Elorïn, la prophétesse Naine.

– Il ne restait plus que Kalek, conclut Vuin, la mine sombre.

– Oui, mais j’ai mis du temps à m’en rendre compte. Plusieurs de mes âmes ne sont jamais revenues. Kalek disparaissait régulièrement et réapparaissait très loin au nord-ouest, près des montagnes. Il traversait ensuite une arche de pierre immense, puis plus rien. J’en ai déduit qu’il devait franchir une barrière invisible qui le protégeait de toute forme de magie. Après plusieurs heures, il réintégrait l’Académie comme si de rien n’était.

Jamais Vuin n’aurait imaginé qu’une armoire puisse à ce point être utile. Au cours de ces cinq derniers jours, le vieux magicien avait fortement reproché à Alrick l’exécution de Kalek. Le traître était le seul être capable de parler des ennemis qui menaçaient l’Académie, même si les âmes qui le tourmentaient l’avaient plongé dans une inquiétante folie.
Mais voilà que Lynrel venait de faire son retour, et ses révélations étaient précieuses.

– Je te dois des excuses, déclara le petit magicien en esquissant un sourire. Il est toujours bon de retrouver ses alliés.

Pour la première fois depuis le sacrifice de la directrice, une lueur d’espoir commença à briller dans son cœur. Il s’approcha alors des grandes fenêtres et leva les yeux au ciel. Sous la faible lueur du crépuscule, le cristal d’Aïdelyn réchauffa tout son être.

– Avec votre bénédiction, ma Dame, permettez-moi de reprendre le flambeau.

*****************

La Tour des Âmes était unique en son genre. Vue de l’extérieur, elle était similaire à n’importe quel autre édifice de l’Académie. Mais l’intérieur était surprenant. La première chose qui avait attiré l’attention de Joshua était la complexité de la structure globale du bâtiment. Plusieurs escaliers interminables s’entrelaçaient dangereusement et donnaient accès à d’obscures salles de classes ainsi qu’à des couloirs toujours plus spacieux. Il y avait aussi d’étranges portes suspendues dans les airs auxquelles il était impossible d’accéder.

Devant lui, Chloé menait la marche avec assurance. Sa sœur était bien différente de la petite fille dont il s’occupait au quotidien, avant sa fuite des Marécages Oubliés. Ces trois derniers mois passés dans l’Académie l’avaient transformée. Contrairement à ce qu’il avait pu redouter, sa maîtrise de la magie n’avait eu aucun impact négatif sur son caractère bienveillant et sa joie de vivre. Au contraire, elle semblait désormais avoir confiance en elle et ne perdait pas une seule occasion de le montrer à son grand frère.

– Tu vas te rompre le cou si tu continues, l’avertit Joshua.

Mais déjà, la jeune Elfe s’était élancée dans le vide en un plongeon harmonieux avant de traverser l’une des portes flottantes. Elle avait disparu aussitôt.
Très vite, Joshua l’imita. Arrivé à hauteur de la porte, il plissa les yeux, enfonça ses ongles dans ses paumes et attendit le choc. Mais à peine avait-il franchi l’ouverture magique qu’il sentit son corps devenir léger. C’est en douceur qu’il atterrit sur le sol, sous le regard pétillant de sa petite sœur.

– Je n’aime pas beaucoup ça, dit-il avec raideur.

– Tu es bien trop coincé, grand frère. Ici, tout le monde fait des bêtises !

Joshua voulut lui répondre que ce n’était pas une raison pour imiter bêtement les autres, mais il se ravisa au dernier moment. Il savait pertinemment que Chloé se comportait ainsi pour ne plus penser à la mort d’Aïdelyn. La jeune Elfe s’était beaucoup attachée à la magicienne, et sa perte avait été presque aussi douloureuse que celle de sa mère, sept ans plus tôt.
Avec le recul, l’Elfe des Marais songea qu’il était dans la même situation que sa sœur. Tout ce qu’il avait vécu depuis sa rencontre avec Aïdelyn l’avait métamorphosé. Eli-Ann aussi était dans ce cas, et Joshua ne pouvait s’empêcher de penser à elle au quotidien.
Quand Alrick s’était rendu dans le village d’Altar, juste après la bataille, un garçon lui avait affirmé que la jeune Olm avait été enlevée par un colosse d’acier. Mais personne ne connaissait la position de cet ennemi qui ne passait pourtant pas inaperçu. C’était terriblement frustrant.

– On dirait une Ascensia ! s’exclama alors Chloé. Regarde !

L’enthousiasme de sa sœur fit sursauter Joshua qui était plongé dans ses pensées. À contrecœur, il leva les yeux sur la grande porte qui leur barrait la route et s’immobilisa. Une étrange gravure étincelait sur un écriteau. Elle représentait à première vue un œil, mais à la place de l’iris se trouvait un croissant de lune similaire à celui qui ornait les petits talismans de l’Académie.
Enfin, l’Elfe des Marais sentait une aura dangereusement familière de l’autre côté.

– Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, murmura-t-il.

– Il n’y a qu’une seule façon de le savoir, répondit Chloé en lui adressant un léger clin d’œil.

En l’absence de poignée, la jeune Elfe tendit ses deux mains en avant, matérialisa une sphère d’eau dans chacune d’entre elles et les expédia ensuite avec force en direction de l’écriteau. La porte vola en éclats sous le choc de l’impact.

– Ici, ce qui est détruit finit toujours par se reconstruire, récita-t-elle comme s’il était naturel de faire exploser une porte.

Mais Joshua ne l’écoutait déjà plus. Au milieu de la vaste pièce circulaire qu’ils venaient de découvrir se tenait une femme élancée aux courbes généreuses. Ses longs cheveux argentés et sa peau couleur ardoise ne laissaient aucun doute quant à ses origines. Une Elfe des Marais se tenait devant eux, et des reflets améthyste teintaient ses yeux.

– Je te connais… souffla Joshua.

Sous le regard interrogateur de sa petite sœur, il s’empara de ses lames elfiques et s’élança d’un bond en direction de son adversaire.
Il fut alors arrêté au milieu de sa course. Sa vision s’obscurcit et le décor autour de lui sembla alors s’inverser dans un épais tourbillon de fumée.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il se tenait devant lui-même.

– Qu’est-ce que…

Joshua s’interrompit lorsqu’il entendit une voix féminine sortir de sa propre bouche. Il remarqua alors avec horreur que sa silhouette était celle d’une femme. L’Elfe des Marais qui lui faisait face quelques secondes plus tôt venait d’échanger son corps avec le sien.

– Allons mon garçon, calme-toi, lui dit sa propre voix en face de lui.

Jamais encore le jeune Elfe ne s’était retrouvé dans une telle situation. Le corps qu’il occupait était parfaitement apte au combat, mais le poids qu’il sentait au niveau de sa poitrine le perturbait. Pire encore, il n’avait aucune arme à portée de main.
Il était démuni face à celle qui avait assassiné sa mère de sang-froid.

– Chloé, sauve-toi ! hurla-t-il alors. Préviens les autres !

Sa petite sœur, dépassée par la situation, n’osa pas effectuer le moindre mouvement. Joshua s’y était préparé et attendit que son adversaire lance un regard en direction de Chloé pour tenter un nouvel assaut. Mais ses mouvements étaient trop lents et son équilibre trop aléatoire. Très vite, celle qui lui avait volé son corps se tourna vers lui, fit s’entrechoquer ses lames elfiques et expédia un éclair qui le repoussa en arrière.

– Songes-tu sérieusement à attaquer ton propre corps ? lui demanda-t-elle, visiblement amusée.

Le sourire qu’elle affichait sur son propre visage le dégoûtait profondément, mais son adversaire avait raison sur un point. Il n’avait pas l’intention de mutiler son corps. En revanche, il pouvait très bien s’infliger lui-même des blessures sérieuses sur son corps d’emprunt.
À peine eut-il cette idée que l’Elfe des Marais l’en dissuada aussitôt.

– Si tu abîmes mon corps, je ne te rendrai pas le tien.

Joshua prit conscience qu’il ne sortirait pas vainqueur de ce duel. Il était dans une impasse et il n’y voyait aucun échappatoire. S’il parvenait à blesser son adversaire, il endommagerait son propre corps. Et s’il s’en prenait au corps de cette femme, cette dernière ne lui rendrait pas le sien. Il était perdant sur les deux tableaux.

– Elle ne peut rien te faire, grand frère ! cria Chloé. Elle est dans la même situation que toi !

Les mots de sa sœur eurent sur Joshua l’effet d’un électrochoc. Le jeune Elfe réalisa alors que si son adversaire avait souhaité sa mort, elle n’aurait eu aucun mal à s’en débarrasser. Il se détendit alors et songea au meilleur moyen de s’échapper.

– Tu te trompes, ma chérie, déclara alors la mystérieuse Elfe des Marais. Je pourrais très bien infliger au corps de ton frère une blessure mortelle et procéder à l’échange au dernier moment.

– Mais vous ne le faites pas, répliqua vivement la jeune fille. Vous ne voulez pas vous battre.

Chloé traversa alors la pièce, s’approcha de son frère et croisa les bras sur un air de défi.

– Je ne sais pas ce que tu lui reproches, dit-elle, les yeux embués. Mais elle ne nous veut pas de mal. J’en suis certaine.

De sombres images défilèrent dans l’esprit de Joshua lorsqu’il repensa au meurtre de sa mère. Ce jour-là, elle les avait emmenés tous les deux dans un coin reculé des marécages, où les créatures avaient la réputation d’être impitoyables. Mais à aucun moment, ils ne s’étaient retrouvés en danger. Nul n’osait s’approcher de Rose Cyriatán lorsqu’elle sortait avec ses enfants.
Après plusieurs heures, sur le chemin du retour, Rose avait ordonné à son fils de ramener en hâte sa petite sœur et de rester à l’abri dans leur demeure. Comme à son habitude, Joshua s’était contenté d’acquiescer, mais il avait ressenti à ce moment-là une hésitation dans la voix de sa mère. Après avoir ramené Chloé à son domicile, il était revenu sur ses pas. Sa course avait alors été brusquement interrompue lorsqu’il s’était retrouvé face à une Elfe des Marais armée de dagues ensanglantées. À ses pieds gisait sa mère, morte.
En remarquant la présence de Joshua, l’assassin avait abandonné ses lames mortelles au sol puis avait pris la fuite. Mais le jeune Elfe n’avait jamais pu oublier son visage.

– Elle a tué notre mère…

Chloé recula d’un pas et secoua la tête de droite à gauche.

– Non, ce n’est pas possible… C’est la magie qui a tué Maman !

– Assez ! intervint l’Elfe des Marais. Je n’ai tué personne, mon garçon. J’ai bien plus d’égard pour la vie que tu n’en auras jamais.

– Espèce de…

– Je suis l’une des trois prophétesses d’Edengardh, coupa-t-elle d’une voix autoritaire. Et vous êtes entrés tous les deux sans permission dans mon sanctuaire.

La prophétesse ferma lentement les yeux. Aussitôt, une brume épaisse entoura son corps et celui de Joshua. Lorsqu’elle se dissipa, tous deux avaient retrouvé leur véritable apparence. Elle se tourna alors vers Chloé et lui adressa un sourire sincère.

– Ta place n’est pas dans cette Académie, jeune Émissaire de l’Eau. Tu dois voler de tes propres ailes, désormais.

Elle désigna d’un geste nonchalant de la main l’ouverture par laquelle ils étaient entré, après avoir détruit la porte.

– Partez, tous les deux. Je ne veux plus vous voir ici.

Chloé s’inclina avec politesse avant de s’éloigner, mais Joshua refusa de bouger.

– Grand frère ?

– Pars devant, lança-t-il sans quitter la prophétesse du regard. Je te rejoins tout à l’heure.

Le petite Elfe acquiesça et quitta la pièce sans ajouter un mot. Deux longues minutes s’écoulèrent avant que Joshua ne daigne reprendre la parole.

– Ce corps que tu as… commença-t-il d’un ton hésitant. Ce n’est pas le tien.

L’Elfe des Marais sembla déstabilisée, et Joshua en profita pour aller au bout de sa pensée.

– Ce n’est pas ton corps d’origine. Tu n’es pas comme moi. Notre espèce n’est pas capable d’utiliser la magie. Ils la méprisent.

La prophétesse esquissa un léger sourire.

– Tu as raison sur un point, dit-elle. Ce n’est pas mon corps d’origine. Mais tu fais erreur sur tout le reste. Que fait mon pouvoir, d’après toi ?

– Il te permet d’échanger ton corps avec celui de quelqu’un d’autre, répondit Joshua en fronçant les sourcils.

– Pas seulement. Il me permet aussi d’utiliser les pouvoirs de mon corps d’emprunt. D’où venaient ces éclairs, d’après toi ?

Le jeune Elfe recula d’un pas. La conversation prenait une tournure qui ne lui plaisait pas du tout.
Plus tôt dans cette journée, il avait proposé à sa sœur de sortir pour se vider la tête. Le souvenir du sacrifice d’Aïdelyn était dans tous les esprits, et tous les deux avaient besoin de penser à autre chose. Mais une fois encore, rien ne se passait comme prévu.
La magie. Joshua ne s’y était jamais intéressé, mais il n’y était pas non plus réfractaire. Les pouvoirs de sa sœur avait toujours suscité chez lui de la curiosité. Et voilà que cette femme étrange laissait entendre qu’il maîtrisait lui-même certains pouvoirs. C’était absurde.

– Je ne te demande pas de me croire, déclara la prophétesse comme si elle était capable de lire dans ses pensées. En revanche, permets-moi de renouveler ma requête. Je ne veux plus te voir ici.

Beaucoup de questions restaient sans réponses, mais Joshua savait qu’il n’obtiendrait plus rien de la part de l’Elfe des Marais. Il se retourna à contrecœur et sortit à son tour de la pièce, troublé.

*****************

Après le départ du jeune Elfe, les lourdes pierres qui jonchaient le sol s’élevèrent lentement dans les airs puis s’assemblèrent dans un bruit sourd. La porte d’entrée fut ainsi reconstituée.

– Trois visites en une seule journée… Je suis chanceuse.

Alrick se tourna vers la prophétesse, l’air sérieux.

– Pourquoi ne lui as-tu rien dit, Rose ?

L’Elfe des Marais plongea un regard améthyste intense dans celui de l’Émissaire de la Terre.

– Il ignore tout du monde. Comment pourrait-il accepter la vérité ?

Le Maître d’Armes se contenta de hausser les épaules, puis prit à son tour la direction de la sortie. Arrivé à hauteur de la porte, il posa la paume de sa main contre le symbole de l’œil. Aussitôt, les pierres s’écartèrent docilement et ouvrirent la voie vers l’extérieur.

– Alrick, s’il te plaît…

L’Humain se retourna une dernière fois avant de quitter les lieux.

– Je prendrai soin de tes enfants. Promis.


 


4 réactions pour Chapitre 15 : Histoires de famille

  • Marie-Ange  dit:

    Beaucoup de zones d’ombre ont été levées dans ce chapitre et la révélation finale laisse présager de nombreux rebondissements. Le défi à bien été relevé frérot 🙂 vivement la suite. Bon courage Marie pour ton personnage à tête de cheval!

  • L. W.  dit:

    Hello !

    Ce chapitre recadre bien l’histoire, et beaucoup de points « flous » s’éclaircissent.
    On comprend pourquoi Joshua ne suit pas sa soeur à la fin du chapitre 3, on sait pourquoi Lynrel avait des soupçons sur Kalek dans le 12, et on a des révélations sur la mère de Joshua et Chloé évoquée au tout premier chapitre !
    Le défi a bien été intégré encore une fois, et le pouvoir de Rose pourrait expliquer bien des choses…

    Pour Marie, je propose que tu fasses apparaître un personnage avec une tête de cheval. (Oui, je regarde « Touche pas à mon poste » sur D8 et j’assume !)

    • Emmanuel Del Canto  dit:

      Ne serait-ce que pour la haute référence culturelle, je valide ton défi.

      Desolé pour mon retard dans ma publication, ça n’a laissé que trop peu de temps pour les propositions.
      Je tâcherai de rattraper le coup pour les chapitres suivants !

  • Raphaëlle  dit:

    Message purement technique : je vais essayer de publier mon chapitre dimanche soir pour retrouver notre rythme « dominical », ce qui laisse très peu de temps pour trouver un défi. S’il y en a un ou plusieurs, Emmanuel choisira de quel manière il voudra m’embêter ^^ mais sinon je publierai tel quel.
    N’oubliez pas de nous retrouver sur facebook pour être au courant de la sortie de chaque nouveau chapitre le jour même 😉

Donnez votre avis !

Vous pouvez utiliser les balises HTML et attributs suivants : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>