Chapitre 21 : Question de survie


Deux lunes s’étaient succédé depuis l’effondrement de la Citadelle des hommes. L’astre nocturne était le seul repère temporel dont disposait Joshua pour évaluer le temps passé à survivre dans un monde devenu inhabitable, et il s’en accommodait très bien. Même s’il errait à travers Edengardh sans aucun but précis, chaque seconde écoulée lui donnait un sentiment de liberté qu’il n’avait jamais ressenti auparavant.
Le danger était partout désormais. Grâce à sa condition de Catalyseur, Joshua avait vu son pouvoir augmenter considérablement au fil des jours. Eli-Ann restait sur ses gardes en toute circonstance et Chloé, dont il n’avait aucune nouvelle, devait sans doute adopter la même attitude. Après que l’Olm lui ait assuré que sa petite sœur avait survécu à la violence du cataclysme qui avait fracturé le monde, l’Elfe des Marais s’était entièrement consacré à sa survie et à celle de ses deux compagnons.
Mais l’un d’entre eux n’en avait plus pour très longtemps.

– C’est terminé, souffla An-Guë. Je suis désolé.

Le jeune Humain avait le teint blafard. Ses joues étaient creusées par la faim, et les grands cernes qui soulignaient ses yeux trahissaient une profonde fatigue. Mais de toutes les parties de son corps, son visage n’était pas la plus inquiétante. La peau de bête qu’il portait autrefois sur ses épaules était partiellement déchirée et laissait entrevoir une plaie ouverte au niveau de son bras gauche. Du sang noirâtre s’écoulait lentement le long de sa peau tandis qu’une odeur de pourriture se dégageait de sa chair.
Eli-Ann lui lança un regard où se mêlaient dégoût et mépris, mais Joshua fit demi-tour pour lui porter assistance. Il passa le bras valide d’An-Guë derrière son cou et le saisit par la taille pour l’aider à avancer.

– Nous ne sommes plus très loin, murmura l’Elfe des Marais. On ne peut pas s’arrêter maintenant.

L’adolescent fut incapable de résister. Sa respiration était saccadée, et le simple fait de mettre un pied devant l’autre mobilisait toute son énergie.

– Je ne sais pas pourquoi tu perds encore ton temps avec lui, lâcha Eli-Ann sans se retourner. Il ne fait que nous ralentir, et on va finir par se faire tuer.

Joshua ne se donna pas la peine de répondre. Il était inutile de débattre avec la jeune Olm sur le sort de leur compagnon de route. La rancœur qu’elle éprouvait à son égard était bien trop profonde.

Trois mois plus tôt, la vie de tous les habitants d’Edengardh avait été bouleversée. L’énergie magique d’Aïdelyn, hors de tout contrôle, avait infligé au continent une fracture dont il ne se remettrait probablement jamais.
L’Elfe se trouvait au cœur de la Citadelle lorsque le cataclysme s’était produit, et sa proximité avec la porte de sortie avait été son salut. Avec Eli-Ann et An-Guë, ils avaient été les seuls à pouvoir échapper à l’effondrement du plafond de la salle du trône. L’éboulement s’était ensuite généralisé, et c’est seulement après une course effrénée qu’ils avaient réussi à rejoindre la terre ferme, non sans avoir subi quelques blessures superficielles. La montagne s’était alors effondrée sur elle-même, engloutissant dans les ténèbres la glorieuse capitale des hommes.
Et pourtant, Eli-Ann était formelle. Chloé et Alrick avaient tous les deux survécu à la catastrophe. Les Émissaires des Éléments étaient tous liés par l’esprit, et la jeune Olm l’aurait sans doute senti si l’un d’entre eux avait trouvé la mort.

Durant les deux premières semaines qui avaient suivi l’incident, Eli-Ann et Joshua s’en étaient tenus au plan initial du Berger. Ils avaient suivi An-Guë vers le sud, en longeant avec précaution l’immense faille qui parcourait Edengardh de part en part dans l’intention de rejoindre au plus vite l’Alliance de Cristal.
Un étrange gargouillis avait alors commencé à résonner à l’intérieur des abysses. Naturellement méfiant, le petit groupe s’était sensiblement éloigné du gouffre et avait accéléré le pas.
Les vastes plaines qui entouraient l’ancienne Grande Académie des Mages avaient été désertées par ses habitants. La chasse était devenue difficile, et les arbres qui n’avaient pas encore été déracinés par les séismes devenus fréquents ne semblaient plus vouloir donner de fruits. La faim commençait à tirailler douloureusement les trois compagnons, mais ce n’était rien en comparaison de ce qui les attendait.

Une nuit, alors qu’ils n’étaient plus qu’à une dizaine d’heures de marche de l’Alliance de Cristal, le gargouillis devenu familier avait brusquement gagné en intensité. An-Guë, qui montait la garde ce soir-là, s’était aussitôt éloigné du camp pour découvrir l’origine de ce bruit. Et dans sa course, il s’était retrouvé face à une créature cauchemardesque.
Jamais le garçon n’aurait imaginé qu’une telle chose pût exister en ce monde. L’entité qui lui faisait face, malgré sa petite taille, laissait échapper une dangereuse aura noire. Son corps difforme était parfaitement lisse et bénéficiait d’une grande souplesse, ce qui lui permettait de se mouvoir avec aisance en glissant sur le sol. Ses quatre membres, sur lesquels elle prenait parfois appui pour se déplacer, étaient similaires à des grosses vrilles dont l’extrémité était pourvue de dents acérées. Et enfin, sa tête, aussi grande et visqueuse que le reste de son corps, était uniquement pourvue d’une énorme cavité qui laissait échapper un gargouillis dégoûtant.
Profitant de l’apparente cécité de la créature, An-Guë s’était jeté sur elle, sa lourde épée en mains. D’un geste vif et précis, il était parvenu à lui trancher la tête sans le moindre effort. La bête s’était effondrée dans un râle d’agonie, et le jeune guerrier en avait profité pour l’examiner de plus près. L’une des vrilles de la créature s’était alors enroulée autour de son bras gauche et avant même qu’il ne puisse réagir, les petites dents acérées avaient mordu sa chair, provoquant une douleur d’une rare intensité.
Son sort aurait pu être bien pire si Eli-Ann n’était pas intervenue juste à temps pour réduire en cendres l’entité infernale.

La fièvre avait gagné An-Guë le matin suivant, et les trois compagnons s’étaient précipités en direction de l’ancienne Académie pour y demander de l’aide. Mais lorsque les plus hautes tours leur étaient enfin apparues, loin devant eux, tous leurs espoirs de rejoindre l’Alliance de Cristal s’étaient aussitôt envolés.
Tout autour, à perte de vue, des dizaine de milliers de créatures similaires à celle de la veille se bousculaient pour franchir l’entrée du quartier principal. Cependant, aucune ne parvenait à venir à bout du cristal protecteur qui entourait l’Académie. L’héritage laissé par Aïdelyn était la meilleure défense des mages.
Renonçant à traverser cette armée du cauchemar, Eli-Ann, Joshua et An-Guë s’étaient finalement repliés et avaient décidé de poursuivre leur route en direction des forêts luxuriantes du Sud, territoire reculé des impétueux Elfes des Forêts. Là-bas, il espéraient être mieux protégés de la nouvelle menace qui pesait sur Edengardh.

Mais deux longs mois n’avaient pas suffi à regagner les contrées elfiques. L’état d’An-Guë n’avait cessé d’empirer au fil des jours et le jeune Humain, en plus du rythme lent qu’il imposait aux autres malgré lui, avait besoin de faire des pauses régulières pour se reposer. À l’endroit où il avait été mordu, sa chair avait commencé à noircir. Comme si ce n’était pas suffisant, la plaie s’était élargie jusqu’à recouvrir la totalité du bras. Le poison gagnait lentement du terrain et bientôt, son corps entier serait condamné.
Eli-Ann, dont le cœur s’était endurci, lui avait proposé à plusieurs reprises d’abréger ses souffrances. La gravité de la situation dans laquelle ils étaient ne suffisait pas à effacer la rancune qu’elle éprouvait à son égard. Ses prothèses, bien que parfaitement adaptées à sa morphologie, ne remplaceraient jamais ses deux jambes perdues à Altar.
Joshua, quant à lui, était plus sensible à la souffrance de son compagnon. Il utilisait ses maigres connaissances en botanique pour tenter d’apaiser la douleur du guerrier, mais les plantes médicinales se faisaient rares dans la région. Les plaines regorgeaient essentiellement de mauvaises herbes, et les rares végétaux utiles à leur survie finissaient la plupart du temps au fond de leur estomac.

Heureusement, évoluer dans un monde hostile n’avait pas que des inconvénients. L’omniprésence du danger avait aiguisé les sens de Joshua qui était devenu une sentinelle hors pair. Eli-Ann, déjà renforcée par son séjour en captivité dans la Citadelle, avait développé une résistance à la faim surprenante. Focalisée sur la maîtrise de son Élément, elle s’adaptait au rythme de ses compagnons sans se plaindre et n’hésitait pas à partager ses rations de nourriture lorsque son corps le lui permettait. Enfin, An-Guë s’était engagé dans une lutte désespérée pour sa survie et faisait preuve d’une endurance exceptionnelle.

Les vastes plaines qui entouraient l’ancienne Académie n’avaient plus aucun secret pour eux, pas plus que les immondes créatures qui en avaient pris possession. Dans un élan d’inspiration, Joshua les avait baptisées « Dévoreurs ». Partout où ils allaient, ces monstres surnaturels semblaient aspirer la vie de chaque être vivant qui avait le malheur de croiser leur route, avec une attirance prononcée pour tout ce qui dégageait de l’énergie magique. Ils se déployaient en masse à chaque crépuscule, profitant de l’obscurité naissante pour déferler sur le monde. Et si certains d’entre eux retournaient dans les profondeurs de l’immense faille à l’aube, beaucoup restaient à la surface, désorientés par la lumière du jour mais pas moins meurtriers.
Les Dévoreurs étaient insensibles aux blessures physiques, et An-Guë l’avait appris à ses dépends. Leurs membres repoussaient presque aussitôt lorsqu’ils étaient tranchés, et ils ne semblaient pas souffrir de la fatigue. Face à l’un de ces monstres, la fuite n’était pas une option. Face à plusieurs d’entre eux, c’était la mort assurée. Des milliers de créatures, humanoïdes et animales, avaient déjà succombé à leur poison mortel, et il n’était pas rare de voir des corps en décomposition joncher le sol bruni de contrées autrefois verdoyantes.
Pourtant, au cœur de cette désolation, les trois compagnons se tenaient toujours droits, animés d’une volonté de survivre à toute épreuve.

– Je vois des arbres au loin ! s’exclama Eli-Ann. On a réussi, Joshua ! On l’a fait !

Les lèvres de l’Elfe des Marais s’étirèrent en un large sourire tandis qu’il scrutait les environs par mesure de sécurité. Il n’y avait plus aucune trace des Dévoreurs aperçus la veille.

– Nous y serons avant le lever du soleil, déclara-t-il avec enthousiasme. On ne devrait pas avoir de mauvaises surprises d’ici là. Ça va aller pour toi, An’ ?

Le jeune Humain acquiesça d’un léger signe de tête. Sa blessure au bras lui causait une douleur insupportable, mais il était prêt à donner le peu d’énergie qui lui restait pour franchir les quelques lieues qui le séparaient de la forêt. Il ne voulait pas finir comme tous ces hommes qui pourrissaient sur les plaines, repoussant même les charognards par l’odeur infecte qu’ils dégageaient.

– Les Elfes des Forêts auront sans doute trouvé un remède, lâcha-t-il dans un souffle rauque. Ils ne peuvent pas cracher sur deux bras supplémentaires, même s’ils sont arrogants.

– Je ne compterais pas là-dessus si j’étais toi, répliqua Eli-Ann d’une voix dure. S’ils nous laissent en vie, ce sera déjà une bonne chose.

La jeune Olm reprit la route d’un pas déterminé en direction des contrées elfiques.

– Tâchons de survivre, ajouta-t-elle simplement. C’est ce que nous faisons de mieux, après tout.

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Loin de là, la salle de réception située dans la plus haute tour du château d’Altar était en ébullition. Une énième dispute venait d’éclater entre ses occupants, dont les éclats de voix retentissaient à travers toute la pièce.

– C’est hors de question ! hurla Rose dans une colère noire. Je ne bougerai pas d’ici !

– Alors quoi ? s’emporta Alrick à son tour. Tu veux qu’on reste dans cette maudite prison, à attendre le jugement dernier ?

– Rose n’a pas tort, intervint Oztas d’une voix tendue en défiant l’Émissaire du regard. La dernière fois que nous avons tenté de nous échapper, elle a tué l’une des nôtres sous nos propres yeux. Personne ne veut revivre ça.

Dans l’un des coins de la pièce, les genoux repliés contre sa poitrine, Chloé pleurait en silence. Le souvenir de la tête d’Elorïn roulant à ses pieds hantait ses jours et ses nuits depuis plusieurs semaines désormais, et le réconfort que pouvait lui apporter son ami Axel ne suffisait pas à apaiser ses tourments.
Mais la jeune Elfe avait toujours de l’espoir. Quelque part en Edengardh, son grand frère était toujours en vie, et il en allait de même pour l’Émissaire qui l’accompagnait. Alrick aussi devait en être conscient, car il dépensait toute son énergie pour trouver un échappatoire à ce piège mortel dans lequel ils étaient tombés.

Deux mois plus tôt, alors que la Citadelle était sur le point de s’effondrer, les Larmes d’Aluthéa présentes dans la salle du trône avaient été sauvées de justesse par un mystérieux cyclone qui s’était formé presque instantanément sous leurs pieds. Les sept compagnons avaient alors été aspirés en son cœur avant d’être relâchés sans ménagement dans leur nouvelle prison dorée.

– Un beau château pour un beau prince, avait déclaré leur geôlière d’une voix douce.

D’instinct, Chloé avait compris que la femme qui se tenait devant eux était la quatrième Émissaire.
Elinor, la Maîtresse des Vents.
Contre toute attente, la mystérieuse Humaine les avait traités avec le plus grand soin. Chaque jour, trois repas consistants leur étaient servis dans la salle de réception, et tous pouvaient se déplacer librement dans l’enceinte du château. Leur situation aurait même pu être idéale si le bâtiment royal n’avait pas été isolé du reste de la cité par une immense muraille de vent.

Les premiers jours de détention s’étaient écoulés dans une atmosphère pesante. Alrick en voulait terriblement à Rose d’avoir volé le corps artificiel d’Aïdelyn et s’était muré dans le silence le plus total. Les trois prophétesses, qui se retrouvaient pour la première fois depuis l’enlèvement d’Oztas, avaient émis l’hypothèse qu’Elinor souhaitait simplement reconstituer l’intégralité de la prophétie, d’où leur présence en ce lieu. Lynrel, sous sa forme de sceptre, ne s’était pas manifestée une seule fois depuis l’incident de la Citadelle, et personne n’avait songé à engager la conversation avec elle.
Enfin, Axel et Chloé avaient exploré le château de fond en comble et très vite, un plan d’évasion avait commencé à se dessiner dans leur esprit.

Une nuit, les deux adolescents avaient attendu que leurs compagnons fussent endormis pour s’aventurer dans les souterrains du château à la recherche d’une éventuelle sortie. La muraille de vent ne s’étendait pas au-dessous du sol, et ils voyaient là leur meilleure chance de s’échapper.
Après de longues minutes de marche dans les sombres dédales souterrains, une simple grille de métal avait empêché leur progression. Chloé avait alors utilisé ses pouvoirs aquatiques à haute pression, et la grille s’était détachée avec une facilité déconcertante.
Enorgueillie par sa réussite et sourde aux supplications de son ami qui lui recommandait la prudence, la jeune Elfe s’était précipitée dans le nouveau tunnel qui s’offrait à elle. L’iode présent dans l’air indiquait la proximité de la mer, ce qui augmentait d’autant plus ses chances de réussites.
Cependant, rien ne laissait prévoir qu’une créature deux fois plus grande qu’elle allait lui bloquer le chemin. Sa posture était celle d’un homme, mais toute ressemblance avec le peuple Humain s’arrêtait là. Son visage reptilien et ses bras musculeux étaient recouvert de fines écailles bleutées, tandis que sa couleur de peau oscillait entre le gris et le vert. Un cimeterre aiguisé pendait à sa ceinture et une armure en mailles rougeoyantes protégeait un corps taillé pour le combat rapproché.
Chloé avait étouffé un cri d’horreur avant de tourner brusquement les talons pour tenter d’échapper au monstre. Dans sa course, elle avait attrapé la main d’Axel et ensemble, les deux amis avaient regagné la surface sans se retourner une seule fois.
Étrangement, la créature ne s’était pas donnée la peine de les poursuivre.

Le lendemain matin, Chloé s’était confessée aux autres membres de sa guilde en leur faisant part de sa découverte, et avait reçu en conséquence une gifle bien sentie de la part de Rose, choquée par sa désinvolture. Alrick, au contraire, était sorti de son mutisme et avait vu dans les aveux de la jeune fille une opportunité de contrecarrer les plans d’Elinor, quels qu’ils fussent.
L’Émissaire de la Terre avait passé la semaine suivante à élaborer une stratégie basée sur les forces et faiblesses individuelles des Larmes d’Aluthéa. Après avoir terminé son travail, il avait la certitude de pouvoir repousser une petite armée sans difficulté.
Hélas, jamais il ne s’était autant trompé.

La tentative d’évasion avait duré moins d’une heure. Après avoir franchi la grille, toujours au sol, les compagnons avaient accéléré le pas et s’étaient retrouvés face à l’étrange garde reptilien. Alrick, qui pensait pouvoir s’en débarrasser en quelques secondes, avait dû mettre en œuvre tout son savoir-faire pour enfin prendre le dessus et le mettre à terre. Les écailles de la créature étaient plus résistantes qu’elles ne le paraissaient aux premiers abords, et la magie de la Terre devait être mobilisée en grande quantité pour en venir à bout.
La première difficulté réelle s’était manifestée quelques mètres plus tard, lorsqu’une dizaine de gardes similaires au premier avaient surgi de l’ombre pour les encercler. Chloé s’était rendue sans faire d’histoires, très vite imitée par ses autres compagnons. Seul Alrick avait décidé de poursuivre le combat, sa lourde hache en mains. Mais son arme lui était d’aucune utilité face à la magie de l’Air, et tout l’oxygène autour du petit groupe fut brusquement dissipé.
Les unes après les autres, les Larmes d’Aluthéa avaient sombré dans l’inconscience.

Elinor avait alors transporté par magie ses prisonniers jusque dans la salle de réception, puis avait patiemment attendu leur réveil. Alrick, qui feignait de dormir, avait attendu qu’elle lui tournât le dos pour se jeter sur elle avec fureur. Mais le guerrier fut violemment repoussé au fond de la pièce d’une simple rafale.
La Maîtresse des Vents leur avait alors rappelé les conditions de leur détention et, pour faire bonne mesure, avait tranché la tête de la prophétesse Naine sous leurs yeux. Elle s’était ensuite emparée de leurs armes et les avait laissés dans le désarroi le plus total.

Oztas et Rose, qui jusque-là avaient toujours été d’humeur légère depuis la fuite de la Citadelle, s’étaient refermées sur elles-même et pleuraient chaque jour leur amie perdue. Alrick, quant à lui, était devenu exécrable et ruminait sans cesse son échec face à l’Émissaire de l’Air. Enfin, Chloé était dévastée par le chagrin et ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle était responsable de la morte d’Elorïn.
Axel, en revanche, n’avait jamais perdu son esprit combatif. Le jeune garçon voyait dans le meurtre de la prophétesse une perte de contrôle de la part d’Elinor et commençait à entrevoir ses sombres desseins.

– Cette folle veut rassembler les quatre Éléments, avait-il déclaré un jour. Si elle a tué Elorïn, c’est sûrement parce que la prophétie ne l’intéresse pas, ou qu’elle la connaît déjà. Mais rappelez-vous : avant que la citadelle ne s’écroule, son piège de vent s’est activé et a amené tout le monde ici. On ne peut pas dire que ça ait vraiment fonctionné, puisque Eli-Ann et Joshua ont tous les deux réussi à s’échapper. Elle a besoin de l’Émissaire du Feu, et c’est pour ça qu’elle nous retient en captivité.

Cependant, personne ne l’écoutait vraiment. Il était inutile de s’inquiéter pour l’Olm alors qu’ils étaient eux-même en plus grand danger encore. Seul le regard d’Alrick semblait s’être éclairé, mais l’Humain n’en avait rien laissé paraître.

Les semaines suivantes avaient été éprouvantes pour tout le monde. Depuis leur tentative d’évasion, Elinor s’était montrée bien moins généreuse à leur égard, et leurs rations de nourriture avaient considérablement diminué. Axel, qui était à l’affût du moindre indice, avait remarqué au fil des jours que leur geôlière paraissait de plus en plus pâle, comme si elle était tombée malade. Ses joues s’étaient creusées et plusieurs rides étaient apparues sur son visage, lui donnant un air soucieux.
Quelques jours plus tard, d’étranges créatures noires s’étaient manifestées aux abords de la ville. Alrick avait été le premier à les remarquer, mais il s’était révélé incapable de les identifier. En revanche, il avait parfaitement reconnu la horde de Sylphides mâles, ces guerriers reptiliens qui s’étaient rués sur les assaillants pour défendre Altar.

Le conflit s’était peu à peu transformé en guerre, et des milliers de monstres se tassaient désormais aux portes d’Altar tandis que de nouveaux Sylphides remplaçaient leurs frères morts au combat. Plusieurs fois par jour, les Larmes d’Aluthéa remarquaient la présence de gigantesques cyclones destinés à repousser les ennemis, mais ceux-là ne duraient jamais très longtemps. À chaque fois que l’Émissaire de l’Air utilisait une grande quantité de magie, la barrière de vent qui encerclait le château devenait vulnérable.
Alrick voulait profiter de cette occasion pour s’évader, mais ses compagnons étaient encore loin de partager son avis.

– Elinor est suffisamment occupée avec ses monstres, répéta-t-il pour la dixième fois, elle ne pourra pas être sur tous les fronts en même temps. Il est grand temps de quitter cet endroit.

– Pour aller où ? demanda Chloé avant que Rose ne puisse réagir. Même si nous parvenons à déjouer sa vigilance, il y aura toute une armée à traverser dehors.

– Il doit bien y avoir un moyen, intervint Axel en fronçant les sourcils. Quelqu’un a déjà réussi à s’échapper de la ville.

Oztas laissa échapper un long soupir. Elle n’accordait que peu de crédits aux babillages fantaisistes du jeune garçon, et n’allait certainement pas encourager ses folies.

– Ce ne sont que de vagues suppositions, dit-elle sèchement. Nous n’avons absolument aucune preuve que quiconque soit parvenu à quitter la ville.

– Alors pourquoi est-elle entrée ici en criant « Où est-elle ? », la semaine dernière ? demanda Axel avec fougue. Elle semblait folle de rage, comme si nous étions complices de la fuite d’une personne importante !

– Ça suffit, dit calmement Rose. Même si quelqu’un a réussi à s’enfuir, ça ne nous avancera pas. Nous sommes six, en admettant que l’on retrouve Lynrel, et nous ne passerons jamais inaperçus aux yeux des monstres… en admettant qu’ils en soient pourvus.

– Ça fait admettre beaucoup de choses, lança Alrick avec mauvaise humeur.

L’Émissaire de la Terre tourna les talons et sortit de la grande salle de réception pour rejoindre sa suite royale. Sa vie était devenue pathétique mais son lit, au moins, restait confortable.

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Les forêts luxuriantes du Sud étaient envoûtantes. Eli-Ann, Joshua et An-Guë s’émerveillaient à la simple vue de ces contrées elfiques, et les trois compagnons en avaient presque oublié l’horreur des plaines mortes qui entouraient l’ancienne Académie.
L’immense fissure qui traversait Edengardh ne gâchait en rien le paysage. La végétation avait repris ses droits, et le gouffre sans fin était bordé de chaque côté par de grands chênes dont les feuillages épais oscillaient entre le vert et le bleu. Les buissons offraient des baies en abondance et de nombreuses rivières croisaient les sentiers, donnant aux voyageurs qui s’y aventuraient une eau claire et pure.
En dépit de toutes les ressources disponibles, suffisamment nombreuses pour nourrir une centaine d’habitants pendant plusieurs mois, Joshua s’étonnait de ne voir aucune vie animale ou humanoïde. Il semblait que tous les habitants des forêts avaient déserté les lieux.

– Regardez ! s’exclama Eli-Ann. Il y a une petite clairière avec un lac !

Sans laisser le temps à ses compagnons de répondre, la jeune Olm se précipita sur la rive, ôta fébrilement ses vêtements puis plongea dans le lac avec grâce. Elle effectua quelques brasses, le sourire aux lèvres, avant de se laisser finalement bercer par l’eau, les yeux tournés vers le ciel.
An-Guë, qui avait jusque-là pris appui sur l’épaule de Joshua, se laissa tomber mollement au sol en esquissant une grimace de douleur. Son bras gauche était devenu inutilisable, et la plaie avait commencé à s’étendre jusqu’à son épaule. Chaque seconde gagnée le rapprochait un peu plus de l’inévitable, mais le jeune guerrier ne voulait pas lâcher prise.

– C’est un bel endroit pour mourir, déclara-t-il avec sarcasme en s’allongeant sur l’herbe.

– Ne dis pas n’importe quoi…

L’Elfe des Marais s’assit à son tour auprès de son compagnon de route. En dépit de ses actions passées au cœur de la Citadelle, An-Guë s’était révélé être une personne attachante. Contrairement à Eli-Ann, Joshua avait surmonté sa rancune à l’égard du jeune Humain pour apprendre à mieux le connaître, et il s’était finalement rendu compte qu’il partageait de nombreux points communs avec lui. Tous deux restaient à l’affût du danger en toute circonstance et avaient l’habitude de couvrir soigneusement leurs traces. Leurs compétences de survie combinées leur assuraient une protection contre la plupart des dangers qui menaçaient leur petit groupe, et ils s’étaient peu à peu découverts un talent naturel pour la stratégie. Plusieurs fois par jour, ils se lançaient dans des discussions animées sur la manière dont le peuple d’Edengardh pourrait reprendre le contrôle de ses terres et très souvent, leurs avis se rejoignaient. Pour An-Guë, c’était l’occasion d’oublier momentanément sa douleur, et l’Elfe voyait là l’occasion de faire naître une amitié improbable.

– Elle te plaît, hein ? lança le guerrier.

Joshua se rendit compte qu’il fixait depuis trop longtemps le corps nu de son amie. Ses joues se teintèrent de rose et il détourna brusquement les yeux.

– Je… Je ne la regardais pas, bégaya-t-il en essayant de se justifier. Je réfléchissais juste et…

– C’est bon, coupa An-Guë en esquissant un sourire. Il n’y a pas de mal à avoir envie d’une jolie femme. Tu ne t’en es peut-être pas rendu compte, mais elle te regarde souvent avec une certaine… gourmandise.

– Qu’est-ce que tu en sais ? rétorqua l’Elfe des Marais, irrité. Les seules femmes que j’ai croisées dans la Citadelle étaient enfermées dans une cellule, et je n’ai pas vu beaucoup de désir dans leur regard.

La pique atteignit le guerrier, mais il ne se laissa pas déstabiliser pour autant.

– Ça n’a pas toujours été ainsi, se défendit-il sans se départir de son sourire. J’ai eu une vie avant la Citadelle. Une vie plutôt agréable, quand j’y repense.

– Avec Oztas, c’est ça ? Mais elle n’est pas plus vieille que toi ?

– De dix ans, et alors ? Ça ne m’a jamais empêché de me baigner nu avec elle dans un lac au petit matin. Sans avoir les joues qui s’enflamment…

Joshua lança un regard noir à son compagnon. Même s’il n’y connaissait rien en matière de séduction, il n’était pas complètement dupe. La manière dont Eli-Ann l’observait la plupart du temps ne laissait planer aucun doute quant à ses intentions, mais il préférait se comporter comme si de rien n’était. Avant son enlèvement, l’Olm n’avait jamais témoigné plus que de l’amitié à son égard. L’omniprésence du danger et la menace d’une mort imminente devaient sans doute influencer son comportement. Rien ne laisser penser qu’elle éprouvait de réels sentiments à son égard, et le jeune Elfe ne voulait pas nourrir de faux espoirs.
Aussi préféra-t-il amener An-Guë sur un autre sujet qui le préoccupait depuis quelques minutes.

– J’ai comme l’impression que quelqu’un nous observe.

Le guerrier détourna les yeux de son bras flétri et reporta tourna la tête vers lui.

– Je l’ai senti aussi. Depuis que nous sommes entrés dans la forêt, en fait. Mais ce n’est pas un Dévoreur. Ces créatures ne font qu’attaquer sans discernement tout ce qui est à leur portée.

– Qu’est-ce que ça pourrait être, alors ? demanda Joshua. Un Elfe des Forêts ?

– Peut-être… Ou un animal sauvage.

– Je n’en ai vu aucun jusqu’à présent. Cette forêt semble regorger de vie, mais il n’y a personne d’autre que nous ici.

– On ne va pas s’en plaindre, répondit calmement An-Guë. Je ne pense pas qu’il faille s’inquiéter à ce sujet. Si vraiment quelqu’un nous observe, il ne tentera rien tant que nous resterons vigilants.

Joshua acquiesça en silence et reporta son attention sur Eli-Ann. Cette dernière nageait toujours avec insouciance, s’arrêtant de temps à autre pour jouer avec l’eau comme l’aurait fait une enfant.
Mais la jeune Olm n’avait plus rien d’une enfant. Les épreuves qu’elle avait traversées depuis la fuite du Dôme, six mois plus tôt, l’avaient métamorphosée. Elle avait parcouru les centaines de lieues qui les séparaient des forêts elfiques sans jamais se plaindre, et insistait parfois même pour effectuer les tours de gardes d’An-Guë à sa place.
À cette force mentale s’ajoutait un charme auquel l’Elfe ne restait pas insensible. Chacun de ses sourires accélérait sensiblement les battements de son cœur, et les regards furtifs qu’elle lui lançait soulevaient à chaque fois mille questions dans son esprit.

– Bon, vous venez tous les deux ? cria-t-elle en leur faisant signe d’approcher. Ça fait des semaines que vous ne vous êtes pas lavés ! Même un aveugle pourrait suivre votre trace !

Machinalement, An-Guë leva son bras droit et approcha le nez de son aisselle. Aussitôt, sa bouche se tordit en une grimace qui n’avait rien à voir avec la douleur de sa blessure. Joshua, quant à lui, ne risqua pas l’expérience et préféra croire son amie sur parole.
Le jeune Elfe ôta sa chemise en évitant soigneusement de croiser le regard de l’Olm, puis s’avança lentement vers la rive. Il entreprit alors d’enlever son pantalon lorsque An-Guë l’interpella, pris de panique.

– Il y a un problème, Josh’. Mon bras infecté… Je ne peux plus le bouger. On dirait que quelque chose le maintient contre le sol.

– J’espère que ce n’est pas encore une de tes plaisanteries…

Malgré sa suspicion, Joshua s’était déjà emparé de l’une de ses lames elfiques et restait sur ses gardes, prêt à intervenir en toute circonstance. Il s’approcha de l’Humain avec précaution et se pencha au dessus de son bras gauche avant de froncer les sourcils.

– Tu vois quelque chose ? lui demanda le guerrier.

– Évidemment… Ton bras est recouvert de racines. Tu ne les vois pas ?

An-Guë secoua la tête de droite à gauche puis serra les dents. Même s’il ne pouvait pas les voir, il sentait les végétaux se resserrer dangereusement autour de sa blessure.

– On dirait qu’elles essaient de l’engloutir sous terre, poursuivit Joshua sur le ton de la conversation. Tu veux que je les tranche ?

– Bien sûr que non, répliqua l’Humain avec sarcasme. Je veux que tu les regardes me bouffer et que tu te serves de mes ossements pour allumer le prochain feu.

– J’aurais aussi accepté « s’il-te-plaît » comme réponse…

L’Elfe des Marais empoigna fermement les racines et entreprit de les couper. Mais lorsque sa lame entra en contact avec elles, l’acier elfique vola en éclats.

– Qu’est-ce que…

Au même moment, un aigle majestueux au pelage bleu nuit s’envola gracieusement de la branche sur laquelle il observait la scène depuis plusieurs minutes.

– Je reconnais cet oiseau ! s’écria Eli-Ann se précipitant vers la rive. Il était là le jour où An-Guë a attaqué Altar !

– Il nous suit depuis le début, comprit An-Guë. Notre position doit rester secrète, il ne faut surtout pas le laisser s’échapper !

La jeune Olm s’extirpa en hâte de l’eau, tendit les deux bras vers le ciel et fit s’abattre une pluie de flammes en direction de l’aigle, mais ce dernier était bien trop rapide et esquiva avec une facilité déconcertante la magie de l’Émissaire du Feu.
Malheureusement pour lui, il ne vit pas la flèche tirée depuis l’autre rive. Lorsque celle-ci vint lui transpercer l’aile droite, il s’écroula au sol.

Joshua fit volte-face et aperçut au loin une silhouette familière.
Une Elfe des Forêts au physique avantageux leur faisait face, un arc long entre ses doigts. Sa tunique était en grande partie déchirée et ses cheveux autrefois coiffés avec précision se mêlaient les uns aux autres en une épaisse touffe désordonnée.
Lorsqu’elle la reconnut, le sang d’Eli-Ann ne fit qu’un tour et un chaton de braises se matérialisa aussitôt à ses côtés.

– Danà…


 


5 réactions pour Chapitre 21 : Question de survie

  • Emmanuel Del Canto  dit:

    En retard, je valide le défi de Léna !
    Celui de L.W était tentant mais Marie y a déjà pensé depuis longtemps, donc ce serait lui faciliter la tâche. :p

    Bon courage à notre lauréate du CAPES ! \o/

  • L.W.  dit:

    Nul, nul, nul… que ce soit aussi court. :'(

    Un chapitre comme je les aime, qui pose à merveille les bases de ce troisième cycle.
    La mentalité des personnages évolue face à une possible extinction de l’humanité, et leurs instincts primitifs se manifestent dans une lutte pour la survie.

    Joshua est enfin remis en valeur, renforcé par une Eli-Ann torride (parce qu’elle maîtrise le feu, qu’êtes-vous donc en train de penser ?) et un An-Guë à l’agonie auquel on finit par s’attacher en dépit de ce qu’il a pu faire.
    Et le retour de Danà ne présage que du bon, j’ai hâte de lire la suite.

    Le groupe des Larmes d’Aluthea m’intéresse un peu moins, pour l’heure. Le deuxième cycle était beaucoup centré sur eux et ça ne me pose aucun souci de les voir en quarantaine.

    Pour le défi, afin d’attirer un lectorat plus varié, je propose à Marie d’écrire une scène érotique entre les personnages de son choix (au nombre de son choix, elle a peut-être l’esprit très ouvert ^-^).

  • Léna  dit:

    Prem’s! 😀
    Bon… Je commence par *le* point mitigé? Si tu veux qu’ils fassent peur va falloir que tu nous fasses un dessin des charogneurs, parce qu’une bestiole difforme et lisse, avec des pattes vrillées… J’avoue mon fou-rire en imaginant un genre d’araignée-scarabée, à 4 pattes en tire-bouchon. Mais c’est peut-être moi? ^^’
    Sinon, super! Enfin sauf pour Elorïn, ils auront froid l’hiver sans ses écharpes…
    Sinon, je profite que tous les persos sont bien dans le pétrin, en fuite ou en future tentative (probable) d’évasion, pour proposer (à nouveau, du coup) qu’un des personnages se retrouve avec un nouveau-né sur les bras. (pas forcément un nouveau-né d’humain, d’ailleurs). =)

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