Chapitre 22 : Le monastère


Le petit groupe avait marché dans la forêt pendant deux jours sans recroiser l’Elfe. Eli-Ann sentait constamment des picotements derrière sa nuque, comme s’ils étaient épiés. Elle savait que Danà ne pouvait leur être apparue que pour leur montrer qu’elle les observait, et les habituer à l’idée de la voir prochainement. En vérité, la jeune Olm attendait ce moment avec impatience. Elle n’oubliait pas que leur dernière rencontre avait failli leur coûter la vie à Joshua et à elle-même, mais les circonstances ayant radicalement changé, il fallait envisager la possibilité d’en faire une alliée.
Ils évoluaient très lentement dans les sous-bois. Leur progression était sans cesse freinée par la densité de la végétation et les autres contraintes des lieux. Il était heureux qu’ils n’aient pas croisé le moindre Dévoreur sur leur chemin car ils avaient déjà assez de difficultés avec la faune locale.

Au terme du cinquième jour, ils étaient épuisés. L’endroit les vidait peu à peu de toute leur énergie. Ils venaient de combattre une créature à poils qu’ils n’avaient jamais vue de leur vie et avaient ainsi perdu presque entièrement leur soirée sans avoir le temps de préparer un campement qui leur aurait permis de passer une nuit plus tranquille. Eli-Ann jeta un regard entendu à Joshua qui détourna la tête pour marquer son mécontentement à l’idée qu’elle avait plusieurs fois énoncée, se leva et prononça d’une vois claire, les poings sur les hanches :

– Nous savons que tu es là, quelque part, à nous observer et à rire de notre maladresse. Ce petit jeu a assez duré. Si tu avais quelque chose contre nous, ça ferait longtemps que nous le saurions. Nous prenons cette attitude comme un signe d’apaisement. Dis-nous ce que tu attends de nous.

An-Guë, reprenant son souffle en s’appuyant sur un souche à moitié pourrie, tourna soudainement la tête à droite, croyant entr’apercevoir un éclat pourpre entre les feuillages. Ses deux compagnons se positionnèrent de manière à parer toute attaque.
Un sifflement strident leur fit faire demi-tour. Danà se tenait derrière eux, un sourire narquois peint sur le visage. Par réflexe, Joshua crispa son poing sur le pommeau de son unique lame.

– Rire de votre maladresse… quel doux euphémisme ! Si je n’étais pas intervenue pour éliminer les principaux dangers avant qu’ils ne vous tombent dessus, jamais vous n’auriez été aussi loin. On n’entre pas si facilement dans une forêt comme celle-ci – et on en sort encore moins facilement. Rien à voir avec celle d’Erinlach, si docilement domptée par les… créatures dans votre genre.

Joshua émit un sifflement hostile pour toute réponse, avant de s’attirer un regard noir de la part de sa compagne de voyage.

– Nous avons beaucoup voyagé avant de venir ici, fit Eli-Ann sans prendre en compte la provocation. Et autant dire que nous n’y sommes pas arrivés par hasard. Partout où nous sommes allés, nous avons pu observer la réaction des populations face aux nouveaux êtres arrivés sur notre sol. Terreur, panique, refuge dans des endroits isolés et couverts comme les montagnes ou les forêts. Les gens fuient. Avant toute tentative pour comprendre ou combattre sérieusement ces choses, ils tentent de fuir sans regarder derrière eux. Pourtant nous avons aussi pu observer autre chose : des Elfes des Forêts, souvent à peine repérables, cachés dans les arbres à observer nos assaillants. Vous semblez être les seuls à vraiment essayer de prendre la mesure de ce qui se passe. Nous nous sommes dit que, malgré nos différences, quelques bras supplémentaires ne seraient pas de trop.

– Si ce sont des bras comme les siens, ça ne va pas nous servir à grand chose, répliqua Danà en pointant du menton An-Guë.

– Au pire, peu importe ce que toi tu penses, riposta Joshua. On veut seulement être conduit auprès de quelqu’un qui aurait un semblant d’autorité ici.

L’Elfe des Forêts observa un instant le groupe sans rien dire, et Eli-Ann eut l’impression qu’elle essayait d’évaluer leurs forces. Lorsque leurs regards se croisèrent, un sourire sombre s’épanouit sur son visage. L’Olm sentit celui de Danà glisser le long de ses jambes articulées.

– J’ai toute l’autorité nécessaire, ne t’en fais pas pour ça. Je faisais partie du Haut Conseil de magie. Vous vous doutez bien que ce n’est pas pour rien que c’est moi qui suis ici pour vous recevoir. Après avoir quitté le château d’Altar, je suis venue directement ici pour m’organiser et distribuer des instructions. Vous retrouver ne faisait pas partie des priorités, mais, à bien réfléchir, ça peut être intéressant. Et puis j’avais à faire dans les parages.

Elle sauta prestement sur le sol et s’avança à grand pas vers Eli-Ann, qu’elle surplombait de toute sa hauteur. Joshua resserra sa prise sur son arme, la mâchoire crispée, tandis que An-Guë scrutait les alentours, s’attendant à chaque instant à être encerclé.

– En temps normal, je me contenterais de vous regarder disparaître, engloutis par la forêt, sans rien faire contre vous – ou pour vous. Mais vous avez de la chance, je suis curieuse. J’ai passé plusieurs semaines enfermée dans les geôles humides de la Citadelle où j’ai pu croiser deux d’entre vous. S’il ne tenait qu’au jeune homme je ne serais pas là. Je n’aurais donc pas le moindre scrupule à l’évincer. Néanmoins l’esclave et moi partagions des cellules face à face. On va dire que je suis solidaire.
De plus, vous l’avez dit vous-même, autant ne pas gâcher de la main d’œuvre.

Eli-Ann comprit en un instant que la réflexion de leur ancienne ennemie allait plus loin que cela. Certes, elles n’avaient pas beaucoup parlé durant leur captivité, le manque de nourriture les rendait faibles, presque comateuses. Mais elles avaient passé beaucoup de temps à s’entre-regarder et à s’évaluer l’une l’autre. L’Olm avait pu apprécier l’extraordinaire résistance de la seconde prisonnière. Son corps semblait parfaitement entraîné à un régime de privations et son esprit restait fixé sur son objectif, presque buté. Elle n’était pas une créature que l’on pouvait facilement briser. Ce que l’Elfe avait pu lui trouver lui était en revanche plus obscur. Elle se souvenait simplement d’avoir passé les premiers jours de sa captivité à gémir de douleur, fiévreuse, ne pouvant ni dormir, ni manger.

An-Guë, qui passait beaucoup de temps dans les sous-sols de la Citadelle, avait fini par faire appel à un homme travaillant dans une pièce adjacente. Celui-ci avait pâli en voyant l’état de ses membres inférieurs, avant de déclarer que la poutre de bois qu’elle avait reçu sur les jambes les avait presque broyées et qu’il n’y avait pas grand chose à faire pour les réparer. Le garçon avait alors jeté un coup d’œil désintéressé avant de déclarer qu’il pouvait bien faire ce qu’il voulait d’elle, ça lui était égal. Puis ayant réfléchi rapidement à son statut, il avait convenu qu’il valait tout de même mieux la garder en vie. C’est ainsi qu’on l’avait conduite dans cette pièce aussi close qu’une prison, aux fenêtres si hautes qu’il lui aurait été impossible de les atteindre, même avec des membres valides. Les murs, qui avaient été passés à la chaux, exacerbaient la luminosité extérieure. L’ameublement était réduit au strict minimum.

L’homme qui l’avait prise en charge avait passé de long moment à lui toucher les jambes, à les mesurer, de près ou de loin. Elle n’en sentait aucune différence, sa douleur croissait sur une échelle qui ne paraissait pas avoir de limites depuis plusieurs jours. Chaque évanouissement la faisait revenir dans cet intérieur si éblouissant qu’elle peinait à ouvrir les yeux. Avait-il été nécessaire de la droguer au moment de l’opération ? Elle ne l’avait jamais su. En tout cas, elle l’avait été pendant une longue période après. Jamais elle n’aurait pu croire qu’il était possible d’autant souffrir, malgré la fièvre qui la faisait délirer, malgré les herbes qu’on lui faisait boire ou ingérer. Elle aurait sans doute dû en mourir, c’est du moins ce qu’avait pensé l’homme. Néanmoins elle avait survécu. Elle avait fini par s’en remettre. Enfin, autant que faire se peut.

Joshua interrompit sa réflexion, lui laissant l’impression d’avoir frôlé la raison de l’intérêt de Danà sans toutefois la toucher réellement.

– Bien, je suppose que vous allez donc nous conduire chez vous.

– Absolument pas. Je continue ma mission initiale. Vous n’êtes pas importants au point que je m’en détourne.

– Quoi ? grogna-t-il. Et nous sommes censés vous suivre ?

– Oh, mais rien ne vous empêche de chercher ces Elfes que vous imaginez si hospitaliers et tellement supérieurs à moi tout seuls ! Si vous survivez à l’enfer des bois, peut-être arriveriez-vous à approcher assez de l’endroit où nous vivons pour comprendre que vous y êtes. Mais au moment même où vous le comprendrez, vous serez morts.

– An-Guë n’est pas en état de voyager, objecta Eli-Ann.

– Certes. Sans doute. Et chaque jour qu’il passe dans ces lieux humides et chauds ronge son bras et pourrit son sang. Mais d’une part, je n’ai rien ici pour le soigner. D’autre part, ne nous mentons pas, ni l’une ni l’autre ne souhaitons qu’il guérisse aussi vite et facilement.

– C’est abominable comme attitude, rugit Joshua.

– Ah oui ? Et bien je me demande ce que tu connais de l’abomination et de la torture. Je ne sais pas s’il va vivre ou mourir et ce n’est pas ça qui va m’empêcher d’accomplir ce pour quoi je suis là. Il peut venir s’il veut, cependant je ne lui dois rien du tout. Au contraire.

Le regard d’Eli-Ann se fit énigmatique en écoutant ces mots, et Joshua comprit aussitôt qu’il était à la porte d’un monde dont il n’avait pas idée. C’était précisément à cause de ces instants où il ne pouvait ni la suivre ni la comprendre, qu’il avait du mal à envisager l’idée qu’il puisse un jour être avec elle. Leur passé les séparait. Il baissa la tête sur An-Guë, qui s’était déjà relevé comme pour montrer que la conversation qui venait d’avoir lieu ne le concernait pas. L’Elfe répondit à son sourire sans joie avant de lui emboîter le pas vers les profondeurs de la forêt malgré le soir tombant.

Durant le trajet, Danà prit la tête, directement suivie par Eli-Ann. Elle avançait vite et ne leur laissait pas le temps d’observer les lieux. Ses interventions se limitaient à des commentaires laconiques sur les reliefs du sol à éviter ou les animaux qu’il valait mieux ne pas déranger. Elle sauva une fois la vie de Joshua en utilisant une sarbacane aux pointes minuscules pour en éliminer un que le groupe avait dérangé dans sa sieste et qui semblait vouloir profiter de cette occasion pour se nourrir. L’obscurité qui régnait dans ces lieux n’étaient pas assez importante pour priver complètement les deux Elfes et l’Olm de leur vision. En revanche, An-Guë devait s’accrocher à son compagnon pour ne pas se laisser distancer.
Danà ne leur autorisa qu’une seule pause durant le trajet malgré les signes évidents de fatigue que les autres membres de cette expédition affichaient. Aucun n’eut l’audace de s’en plaindre. Elle prenait soin, au court de la route, de leur montrer les moyens de se désaltérer rapidement même s’ils n’avaient pas de source à proximité. Ils avaient été tant de fois à la limite de la déshydratation dans les jours précédents qu’ils ne purent qu’apprécier les conseils succins qu’elle leur prodiguait.

Alors qu’un soleil d’or se levait à l’horizon, ils arrivèrent dans une grande plaine. Elle les autorisa alors à prendre du repos et les trois compagnons se roulèrent aussitôt en boule autour du feu qu’elle était en train de préparer. Ils s’endormirent avant même que les premières branches ne crépitent.

Eli-Ann fut la première à s’éveiller. Le soleil n’était pas encore tout à fait haut mais la matinée paraissait déjà bien entamée. Elle s’étira tel un chat, profitant de la chaleur de l’astre qui chauffait agréablement sa peau. Lorsqu’ils étaient à l’intérieur de la forêt, le feuillage des arbres était si épais que le soleil leur parvenait difficilement, ou de manière tellement filtrée par les feuilles que cela produisait un sentiment d’étouffement qui les prenait à la gorge. Elle se redressa pour jeter un coup d’œil autour d’elle : les garçons dormaient encore mais Danà avait disparu. La jeune Olm grimaça en se mettant debout. Les premiers moments de la journée étaient toujours les plus douloureux. Les sutures de ses jambes, engourdies, craquelaient et les cruelles lames de métal renouvelaient leur œuvre en s’enfonçant dans sa chair. Après s’être promptement étirée, elle partit en quête de leur guide.
La plaine s’étirait sur quelques kilomètres avant de laisser à nouveau place au bois. Vallonnée, elle donnait l’impression de s’être creusée autour d’un ruisseau, sans doute une branche de l’imposant fleuve qui traversait la forêt. Le tableau donnait un ensemble assez agréable, même si Eli-Ann ne pouvait s’empêcher de ressentir un frisson inconnu. L’herbe, aplatie, avait visiblement était foulée à de nombreuses reprises dernièrement. Au sol étaient disséminés une quantité importante de pétales bleus, froissés, et de coquilles d’œuf mouchetées de rose et de bleu, brisées. Le tout faisait un craquement sinistre lorsque les membres de métal de la jeune fille se posaient dessus.
Eli-Ann repéra l’Elfe au bord du ruisseau, penchée sur une masse de fleurs rosées. Elle la rejoignit rapidement, sans toutefois forcer ses membres encore froids. Danà semblait ramasser précautionneusement des pierres blanches grosses comme un demi-poing pour les glisser dans la besace en cuir qui ne la quittait pas.

– Ah tiens, fit l’Elfe en la voyant arriver, tu vas pouvoir m’aider.

– La quête ?

– Oh non, plus important encore : le déjeuner !

Eli-Ann s’accroupit auprès d’elle en retenant une grimace.

– C’est encore douloureux ?

– Je crois que ça ne partira jamais vraiment, soupira la jeune Olm. Il m’arrive parfois d’avoir mal aux jambes mécaniques comme s’il s’agissait de véritables membres, une torture. L’homme qui me les a posées avait prévenu que cela pourrait arriver…

Si elle ne mourrait pas des suites directes de l’opération ou d’une infection attrapée la première année, avait-il ajouté. Eli-Ann se savait en sursis pendant encore plusieurs mois. Son corps avait curieusement très bien accepté la greffe, se fondant facilement avec le métal, presque en le modelant à son avantage, néanmoins elle risquait une réaction de rejet à tout moment. Elle préféra se taire, l’heure n’était pas à la plainte.

Danà l’observa sans rien dire un court un instant.

– Ils ont mené beaucoup de gens dans cette pièce, avant ou après toi. Au même moment, parfois. Les intéressés par cette technique ne manquaient pas.

– Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette période.

L’Elfe hocha la tête, reportant son attention sur ses mains. Avec des gestes précis, elle glissa ses doigts entre les pétales pour retirer la forme ronde qu’elle garda un instant entre ses paumes, le temps que la membrane souple et transparente se transforme en coquille. Une fois durci, elle déposa précautionneusement l’œuf dans sa besace.

– Tous sont morts, fini-t-elle par dire simplement. Aucun n’a résisté à ce traitement.
C’est pour cela que vous êtes avec moi en ce moment même. Je ne connais rien des Olms, mais si ce que je crois est vrai, le pouvoir intrinsèque à votre race est saisissant. Je parle notamment de ce pouvoir de guérison, ou de cicatrisation rapide, si j’ai bien tout compris à cette histoire d’opération. Alors, quitte à choisir, je mise sur toi. Et sans même parler de cela, malgré ta maladresse infinie, tu restes une Émissaire. Les Émissaires sont réputés pour avoir des pouvoirs stupéfiants – de fait, ceux que j’ai déjà rencontrés étaient assez doués dans leur genre. Si j’ai bien tout compris, l’Elfe bizarre est ton catalyseur, ce qui lui donne pouvoir et force à lui aussi. Vous êtes des alliés naturels pour moi. Et inversement, vous vous en rendrez bientôt compte.
Quant au dernier, je n’ai pas encore décidé. Il n’est pas quelqu’un de spécial, il ne pratique pas de magie et n’a pas spécialement le physique pour devenir quelqu’un d’utile à notre cause. Je le laisserais bien mourir ici. Mais il faut avouer qu’il s’est hissé jusqu’à son rang au sein de la Citadelle uniquement par la force de sa volonté. Il est intransigeant avec lui même, a un mental très solide et est déterminé. Ce sont des avantages non négligeables.

Eli-Ann ne répondit rien, se contentant d’imiter les gestes de son ainée. Les fleurs lâchaient facilement leurs œufs, il fallait faire attention à ce qu’ils ne tombent pas directement au sol, sans quoi la membrane cédait instantanément et un contenu transparent et visqueux se répandait sur la terre.
Lorsque Danà jugea qu’elles en avaient assez, elles retournèrent au campement. L’Elfe déposa leurs trouvailles entre les braises encore rougeoyantes. Une odeur sucrée s’en échappa aussitôt, réveillant les dormeurs. Entre les bâillements, Joshua réussi à demander ce dont il s’agissait.

– Fleurs d’Ovo, répondit sobrement l’Elfe des Forêts en haussant les épaules, montrant qu’elle ne comptait pas répondre à d’autres questions.

Les œufs prirent une couleur rousse qui plut beaucoup à la jeune Olm. Danà les enjoignit à les retirer du feu avant qu’ils ne soient trop chaud, sans quoi l’intérieur risquait de former des petits grumeaux à la texture désagréable en bouche. Une fois en main, elle en perça les deux extrémités avant d’en aspirer le contenu. Eli-Ann fit de même, réussissant à ne pas fissurer la coquille – contrairement à Joshua dont l’œuf avait littéralement explosé alors qu’il tentait de creuser les trous à l’aide d’un coutelas. Elle posa ses lèvres autour du trou et aspira le contenu. En le laissant couler dans sa gorge, elle fut surprise que le goût ne soit pas sucré comme les pétales de la fleur ou l’odeur de la cuisson, mais plutôt fade, épais et désagréable. Comme elle avait faim et qu’elle ne savait pas quand serait son prochain repas, elle se força à en manger plusieurs. Danà lui avait bien dit qu’il s’agissait avant tout d’une nourriture de survie, très riche. Elle se serait bien contentée des pétales si ceux-ci n’étaient pas nocifs assez rapidement.

– Bien, fit Danà. Je crois qu’il est temps de se mettre au travail. Vous ne m’appréciez pas, moi non plus, pourtant je vous ai offert une nuit de sommeil en sécurité et un repas. Et je vais recommencer ce soir. Tout cela mérite bien, je pense, un petit coup de main. En outre, ce que vous allez apprendre ici sera loin de vous être inutile.

Joshua et An-Guë échangèrent un regard. Le jeune garçon soupira. Non seulement elle avait raison, mais en plus ils n’avaient pas vraiment le choix. Somme toute, c’était eux qui avaient cherché à retrouver les Elfes.

– Vous voyez la vielle ruine au loin ? Elle semble abandonnée depuis un moment. Pourtant elle était encore habitée il y a moins d’un mois. Habitée et presque inconnue du monde d’Edengardh si ce n’est des dirigeants de l’école de magie et vaguement quelques autres personnes.
À l’origine, il s’agissait d’un monastère où vivaient des religieux modérés. Ils y ont habité jusqu’à la grande Purge, à peu près. Cet ordre religieux avait l’avantage d’être extrêmement érudit, et la dernière phase de leur apprentissage consistait en un long voyage d’au moins une année à travers le continent. Ils passaient ensuite une grande partie de leur vie à consigner par écrit les récits qu’on leur avait transmis durant leur périple, fictif ou non.
Cette branche de la religion s’est éteinte progressivement après la grande Purge. Nous ne sommes pas ici dans les territoires qui vénèrent les Dieux mais qui pratiquent la magie de tous les jours. L’ordre a perdu tout son sens et s’est simplement éteint par manque de passion. Les derniers membres avaient déjà migré vers des terres plus appropriées.
Presque aussitôt, l’Académie s’est réclamée propriétaire de l’endroit, mais surtout des nombreux ouvrages qui y dormaient. Les archives de l’histoire d’Edengardh, en quelques sorte. Nous y avons installé un groupe d’historiens passionnés – ce sont eux qui ont cultivé les fleurs d’Ovo que vous avez pu goûter. Leur principal travail – qui dure depuis des dizaines d’années – était de faire des copies des très nombreux ouvrages contenus ici. À l’intérieur de ces livres se trouve l’histoire d’Edengardh, donc celle des Dieux et de ces créatures que vous appelez Dévoreurs.

– Si nous lisons ces archives, nous saurons comment les détruire alors ? s’exclama Joshua, soudain enthousiaste.

– Nous saurons plus de choses en tous cas, c’est certain. Si nous pouvions les lire… Malheureusement la bibliothèque du monastère est partie en flammes en même temps que le bâtiment. En fait, l’incendie est probablement parti de là.

– Quelqu’un qui connaissait l’existence de cette bibliothèque alors, fit An-Guë.

– Oui, et plus précisément il s’agit d’un des Éléments, une femme du nom d’Elinor que vous n’avez probablement jamais rencontré.

À l’évocation de ce nom, Eli-Ann sentit sa peau la brûler sur une zone très particulière de son bras. Elle mit ce phénomène sur le compte du lien qui unissait les différents émissaires, dont Alrick lui avait expliqué le fonctionnement, il y avait longtemps, presque dans une autre vie.

– Comment savez-vous cela ?

– Disons que nous avons passé quelques moments ensemble, à Altar. Mais la cohabitation ne se passait pas très bien, alors j’ai choisi de partir.
L’avantage c’est que j’ai pu obtenir des informations le temps où je suis restée. Entre autre l’attaque du monastère. Par chance, Elinor n’appartenait plus au Haut Conseil lorsque la décision de conserver les documents originaux hors de la bibliothèque a été prise – une décision qui relève du simple bon sens, soit dit en passant. La bibliothèque de copies a donc été brulée, et nos historiens n’ont pas survécu à l’attaque des Dévoreurs. On peut imaginer que leur savoir représentait un danger direct pour le nouvel ordre.
Nous devons donc retrouver ces originaux, c’est pour cela que je suis ici. Ils sont très vieux et fragiles, ils seront donc intransportables et sans doute presque illisibles. C’est là que vous allez pouvoir m’aider : chacun d’entre nous va lire un ouvrage. Ça va me faire gagner au moins une journée.

– Vous nous faites assez confiance pour penser que nous n’allons pas retenir d’informations, dit An-Guë en fronçant les sourcils.

– Je ne vois vraiment pas pourquoi vous ferez ça, répondit Danà. Nous voulons tous la même chose. C’est donnant donnant, les informations que vous me donnerez seront autant d’informations que vous aurez à terme.

Le garçon hocha la tête. Le contrat était égal. Le groupe n’avait aucune raison de se priver d’alliés aussi bien renseignés et sans doute puissants.

Danà les entraîna plus en avant dans la plaine. À l’abri d’un des remous du sol se nichait le monastère. C’était un bâtiment peu imposant, où pouvaient vivre une vingtaine de personnes au maximum. Au vu de la description de l’Elfe des Forêts, le groupe fut surpris par sa sobriété. Il leur fallut s’approcher très près pour commencer à sentir une odeur de cendres. Joshua, au nez plus fin que les autres encore, reconnut celle de la chair carbonisé. Il s’abstint d’en parler aux autres.
Leur guide les fit bifurquer à quelques pas de l’entrée, et se dirigea plus loin, vers un puits condamné par des planches de bois. L’ensemble était cadenassé. Vu l’état de l’installation, il y avait plusieurs années que rien n’avait été bougé. Danà demanda à Joshua de briser le cadenas avec sa lame, et ils dégagèrent à deux les panneaux de bois. Ensuite, elle prit à Eli-Ann la torche enflammée qu’elle lui avait confié. Le groupe, excepté An-Guë, reprenant son souffle sur le côté, se pencha sur le trou au sol. Une échelle en métal descendait dans la cave souterraine. Au soleil méridien, il pouvait voir les étagères soutenant les précieux volumes.

– Ça grouille là dedans, commenta Eli-Ann.

Danà descendit un peu sa torche, dont la lumière fit fuir en rampant de nombreuses formes longilignes qui jouaient avec les ombres de la pièce.

– Svaw, répondit-elle. Très dangereux, il vaut mieux que vous me laissiez y aller.

Sans leur laisser le temps de répondre, elle s’engouffra par l’ouverture. Elle remonta à la suite une dizaine d’ouvrages, parmi ceux qu’elle jugeait les plus important et ceux encore utilisables. Joshua eut du mal à comprendre en quoi elle pouvait se montrer sure qu’ils y trouveraient les renseignements espérés : la plupart des titres étaient illisibles. Il ne fit pourtant aucun commentaire, se contentant d’en choisir un et d’en confier un autre à An-Guë. Il comprit rapidement que l’exercice ne serait pas facile qu’il n’y semblait lorsque la première page qu’il tourna s’émietta entre ses doigts.

– Il faut être plus soigneux, gronda Danà en lui jetant un regard noir. Les conditions de conservation sont suffisantes dans le puits, mais les livres ne vont sans doute pas résister à cette dernière lecture.

En effet, la chaleur humide qui régnait en plein midi était étouffante. Le temps estival rendait l’atmosphère irrespirable dans cette partie d’Edengardh.

– Ceci dit, compléta-t-elle, au vu de ces nouvelles circonstances et de tout ce qui va se passer, il y aura sans doute assez de matière pour en écrire d’autres.

– Si ce sont les derniers, alors il est effectivement préférable que nous ayons tous les informations plutôt que seulement vous, remarqua An-Guë. Plus nous serons nombreux en vie à connaître ces mots, plus nous pourrons les diffuser afin que tout Edengardh puisse se défendre, ou au moins comprendre ce qu’il se passe.

– Je me trompe ou tu es en train de négocier ta survie ? répliqua l’Elfe en lui regardant le bras.

– Soyons réalistes, notre quête va plus loin que nos rivalités passées.

– Rivalités, c’est ainsi que tu nommes ce que tu as fait ? cracha Danà.

Elle parut sur le point de rajouter quelque chose, avant de se raviser et de se plonger dans son propre ouvrage. L’Humain jugea préférable de ne rien ajouter pour le moment, mais il n’allait pas abandonner si facilement. Il préféra détourner l’attention en se concentrant sur le travail qui lui était demandé.

– Si on en croit cet ouvrage, les Dieux d’Edengardh n’ont pas toujours existé. Leur existence est très ancienne, à peine moins que celle des créatures primaires. Mais il semblerait que ce soient elles qui les aient créés.

– C’est aussi ce que dit celui-ci, renchérit Joshua. D’après la description, après un cataclysme naturel – sans doute de type volcanique, un peuple de créatures primaires s’est réfugié sous la terre et a creusé un réseau de galeries pour s’étendre. Mais la vie était très différente de celle de la surface et ils ont tôt fait d’attraper des maladies inédites dans leur monde précédent. De plus, ils ont eu beaucoup de mal à trouver à manger pour tous. Des cécités type aveuglement sont apparues. Les auteurs estiment qu’environ un quart de la population seulement a survécu à cette catastrophe. Le reste a rassemblé ses pouvoirs pour former une entité capable de les aider, les guérir… En fait, pour eux le cataclysme venait d’une force supérieure, l’idée que nous pouvons nous faire aujourd’hui d’un Dieu, alors il paraissait logique de créer une force inverse pour contrer la première.

– Comment est-ce possible ? demanda Eli-Ann, qui n’avait pas encore saisi de livre.

– La croyance de tout un peuple en une chose similaire. Je pense que le point commun de tous ces gens et le fait qu’ils aient réussi là où il semblerait difficile maintenant, c’est qu’ils avaient une idée fixe en commun, et ils ont tendu les faibles pouvoirs qu’ils pouvaient avoir vers cette idée.

Joshua tourna précautionneusement une autre feuille.

– Toute la suite est complètement effacée par l’humidité.

– Je n’ai pas de suite directe non plus dans celui-ci, reprit An-Guë. Mais je crois qu’une fois sorti de leur grotte, ce peuple en a rencontré un autre, à qui il a montré la puissance de son entité. Le phénomène a dû prendre de l’ampleur jusqu’à ce qu’il y ait toute la partie sud d’Edengardh qui ait construit une véritable mythologie à laquelle les habitants croyaient vraiment. Bien sur, tout ceci se passe sur des centaines et des centaines d’années. Bientôt, ils n’ont même plus eu conscience du fait qu’ils étaient eux-mêmes à l’origine de la création de ces Dieux, excepté le peuple de base qui, à la suite de nombreuses incompréhensions, avait fini par retourner vivre dans leur grotte plutôt que de rester avec des gens qu’ils ne comprenaient plus. Ils n’ont jamais vénéré qu’une seule divinité, que les autres nommaient par le terme méprisant « Olm » qui signifie « étroit d’esprit ».

– Eh bien, il semblerait qu’en plus de l’histoire des Dieux, nous ayons aussi les explications à l’esclavages des Olms, soupira Eli-Ann.

– Il y avait un tome spécifique sur l’histoire des Olms dans la bibliothèque, précisa Danà, mais je me suis aperçue en essayant de le prendre qu’il ne restait plus que la couverture. C »était une jolie ouverture ceci dit…

Joshua lui jeta un regard noir.

– Il y a une ellipse très importante après, continua An-Guë, résolument concentré sur sa lecture, faisant des fréquents retours en arrière pour confronter les bribes de textes. On passe directement à la Purge.

– Tout le monde sait ce qu’est la Purge. Une bataille entre les partisans de la magie pure, pratiquée par tout le monde, et ceux de la magie orientée vers les Dieux afin de grandir le pouvoir et l’étendre à des actions plus importantes et moins individuelles.

– En gros, c’est aussi ce qui est dit. Il y avait d’un côté les magiciens et les sorciers, qui œuvraient pour leur propre compte et celui de leur communauté, et de l’autre les diverses croyances nomades. Il y a une typologie ici : chamans, prêtresses avec leurs différents ordres, prophètes… Les rituels pour communiquer avec les Dieux…

– Mais en théorie ce sont les partisans des Dieux qui auraient du gagner, puisqu’ils étaient plus organisés que les autres, non ? demanda Eli-Ann.

– C’est pour ça qu’a été créée la Grande Académie des Mages à la base, répondit Danà en posant son propre ouvrage, avant de se lever pour se dégourdir les jambes. C’était une organisation veillant aux intérêt communs des créatures et favorisant une magie individuelle, travaillée mais contrôlée. Avec l’entrainement et ce rassemblement nous sommes devenus plus fort et nous avons vaincu. La religion, telle qu’elle était envisagée dans ces pays, préférait le contrôle d’une masse importante de membres afin d’orienter une grande force de magie dans un seul sens, mais une magie brute, sans subtilité.
En gros, avec le temps, les Dieux ont commencé à développer leur volonté propre, et à prendre le contrôle de la masse pour avoir plus de pouvoir. L’Académie servait, à la base, à contrer cette force. Aujourd’hui elle est détruite, et nous ne pouvons plus remplir cette mission de protection. Ce bon Berger a bien fait son coup, à croire qu’il était partial.

– L’Académie a été détruite parce qu’elle ne remplissait plus son rôle depuis longtemps. Elle était corrompue par des gens qui ne pensaient au pouvoir que pour leur propre compte, répliqua An-Guë, intransigeant, le nez plongé dans sa lecture. Rien à voir avec cette histoire. À terme, l’histoire se serait sans doute reproduite, mais au lieu d’une entité, c’est un magicien qui aurait fait office de Dieu.

Danà haussa les épaules sans répondre.

– Lève-toi, fit-elle à Eli-Ann. Je veux voir ce que tu vaux au combat.

La jeune Olm, qui commençait à s’ennuyer, fut heureuse qu’on lui propose un divertissement. Elle se plaça face à son ainée et matérialisa le chaton enflammé à ses côtés.

– Nous nous somme déjà croisés, je crois, sourit l’Elfe.

Elle-même fit apparaître un serpent qui parut s’échapper directement de son bras, glissant de sa peau. Les deux femmes entrèrent dans un jeu de regards et passements de jambes dont le but était clairement de tester la jeune Olm. Ses cheveux blonds, presque transparents, qui avaient atteint une longueur assez importante, volaient dans son dos. Profitant de la puissance de ses membres artificiels, elle se projeta sur son adversaire qui l’esquiva adroitement.

An-Guë restait imperturbable. Il ouvrait plusieurs livres à la fois, notant sur un petit carnet appartenant à leur guide les détails qui lui paraissaient importants, ou se recouper d’une manière curieuse. Son écriture emplit bientôt une dizaine de pages.

Joshua, la tête penchée sur le papier, essayait de suivre le fil de sa lecture sans pour autant y parvenir. Au dessus des lignes manuscrites transmises en écriture cursive se surimposait l’image d’Eli-Ann. Elle semblait avoir complètement investi les lignes de son ouvrage, alors qu’il se forçait à ne pas la regarder, même s’il avait conscience que c’était essentiellement son esprit qu’elle avait envahi. Troublé par le fait que la jeune fille adoptait souvent une position lascive, à la fois distante et provocante, il était également surpris de voir à quel point l’image qu’il s’imaginait était parfois éloignée de la personne qu’il connaissait.
Il esquissa un coup d’œil vers l’entrainement. L’Olm s’était débarrassée de la tunique légère qui gênait ses mouvements, pour ne conserver qu’un bandeau pourpre au niveau de la poitrine. Une autre bande de tissu servait à retenir la petite dague incurvée qu’il lui avait confiée quelques jours auparavant, et qui, visiblement, se baladait le long de son épine dorsale depuis.
Il prit son visage entre ses mains, les joues en feu. La langue pâteuse, il avait besoin de se rafraîchir. Un gobelet d’eau fraîche lui serait agréable. Un seau d’eau à la figure pourrait également être salutaire. C’est avec rigidité qu’il se leva pour se diriger vers le ruisseau.

L’Humain attendit son retour pour apostropher l’Elfe des Forêts.

– Rien dans mes ouvrages sur la partialité du Berger, mais vous devriez lire ce que j’ai inscrit sur lui. Il y a beaucoup d’éléments éparses là dedans, c’est difficile d’y voir clair.

– Quelques choses sur les Dévoreurs ?

– Oui, chez moi, fit Joshua d’une voix blanche. Je vais prendre ce livre là avec nous, il me reste quelques passages à traduire, mais il est écrit en jargon Elfe des Forêts. Je ne suis pas tout à fait sûr de ce que j’avance, mais il est très possible que ce soit des créatures qui aient toujours existé sur Edengardh mais que les magiciens se soient servis du prétexte d’éliminer les Dieux pour s’en débarrasser en même temps. Voilà pourquoi ils n’ont pas pu réellement refermer la faille : contrairement aux Dieux, ces créatures font partie de ce monde depuis toujours, on ne peut pas simplement les en exclure même pour créer une utopie.

– Personne n’a jamais dit que le Haut Conseil faisait des choses très pertinentes, commenta An-Guë avant de s’attirer un nouveau regard noir de Danà. Toute créature a besoin d’un prédateur pour garantir un équilibre. Le monde ne pourra que s’autodétruire sans cet équilibre… Quoi encore ? demanda-t-il à l’Elfe qui détourna la tête.

– Un moyen de les détruire ?

– Ça reste à voir. Mais ce qui m’inquiète si ma traduction est exacte – et je n’en suis pas sûr, je le rappelle, c’est qu’elles ne seraient pas les seules à avoir été « mises de côté ».

– On doit s’attendre à quoi ?

– Je m’attaque à la traduction de suite.

– Inutile si le livre est transportable.

– Eh bien il est petit. Je pourrai facilement le transporter. D’autre part, c’est l’un des moins abimé de tout ceux que nous avons vu. J’ai bon espoir.

– Et admettons que l’espoir ne suffise pas ?

– J’ai toute confiance.

Danà soupira avant de lui sourire, lui signifiant que sa confiance suffirait pour cette fois. L’Elfe des marais, surpris par cette démission, lui sourit en retour, avant de jeter un regard de biais à Eli-Ann, qui fixait avec insistance ses orteils, essayant d’activer ses nerfs mécaniques.

– Nous allons rester ici pour la nuit, décida la guide. Demain nous rentrons chez moi. Nous allons avoir beaucoup de travail pour allier ce que nous savons déjà avec ces nouvelles informations.

– C’est étonnant que l’on ait fini par oublier que les Dieux avaient été tout simplement créés par… nous. En sachant cela, on pourrait se dire qu’il s’agit simplement d’un esprit comme les autres à invoquer, songea Joshua.

– Un esprit puissant alors, très très puissant et mû par de nombreuses volontés, répondit-elle en baissant sa voix à un souffle. Pas étonnant que la Purge ait commencé par le massacre de centaines, de milliers de prêtres, de chamans et autres. Il y avait une logique dans toute cette inhumanité.

– En quelque sorte, tu dis que s’ils avaient été plus intelligents, cela ferait bien longtemps que le Dôme aurait explosé pour éviter que la croyance se répande ? demanda Eli-Ann à sa voisine, irritée.

Sans attendre la réponse, elle planta tout le monde sur place en prétextant qu’il fallait qu’elle se baigne pour éliminer la sueur de l’entrainement. Le groupe la regarda un instant s’éloigner. Toujours souriante, Danà se pencha vers Joshua.

– En tout cas elle se débrouille plutôt bien au combat, bien qu’elle manque de force et de pratique. J’aimerais beaucoup vous entraîner en tandem, je suis certaine que vous gagnerez en efficacité. Un Émissaire est toujours plus efficace lorsqu’il se bat avec son Catalyseur à ses côtés. Tu es à ses côtés ?

– Je suis à ses côtés, répondit Joshua alors que la silhouette échappait à sa vision.

Le soir tombait sur la plaine. La fraîcheur n’allait pas tarder à s’abattre sur eux, leur avait expliqué Danà. Ils avaient donc d’ores et déjà fait un feu et des réserves de bois. Les tours de gardes avait été établis et Eli-Ann s’était proposée pour le premier. Malgré la faible lumière qu’il restait, les autres s’étaient déjà endormis, Danà comptant repartir bien avant le lever du jour, afin d’éviter d’être écrasée par la chaleur de l’après-midi. La jeune Olm était trop heureuse de pouvoir profiter de ce moment de calme. Elle referma ses bras sur ses jambes de métal plaquées contre sa poitrine et respira l’air du soir. En projetant son regard assez loin, elle pouvait voir le toit noir du monastère. Et plus loin encore, dans le ciel, les silhouettes de deux oiseaux qui se tournaient autour en se rapprochant. Elle s’aperçut bientôt qu’elle avait sous-évalué leur taille, ils étaient tout deux bien plus gros que prévu. Les écailles du premier brillaient aux dernières lueurs du jour. Une créature reptilienne, jugea Eli-Ann. Elle en avait déjà vues au cours de son voyage. Cependant cet habitué des massifs montagneux était bien loin de chez lui. L’humidité des lieux ainsi que la présence des arbres rendaient l’endroit assez inadéquat à la progression des membres de sa race.
Son assaillant, qu’elle ne parvenait pas à identifier, visiblement moins lourd, fonça sur lui, le cou tendu au maximum. Il ne l’évita qu’au dernier moment, le frôlant délibérément de ses ailes. La première créature s’éloigna d’un battement d’ailes, comme si celles acérées de son adversaire l’avaient blessée. Elle ouvrit la gueule en grand et souffla une puissante gerbe de feu qui atteignit la seconde sur son plumage. Elle s’embrasa aussitôt, à une vitesse qui surprit l’Olm, mais ne parut pas en souffrir. Au contraire, elle poussa un cri strident et fonça à nouveau sur la première, laissant une pluie de petites étincelles dans son sillage. Le reptile ne se laissa pas prendre une deuxième fois et, d’un coup de sa lourde patte bien ajusté, il l’envoya violemment au sol, à travers une chute de plusieurs dizaines de mètres. Eli-Ann le vit disparaître dans le crépuscule.
Un bruit de verre brisé lui apprit que l’oiseau géant venait de s’écraser dans l’ancienne serre attenante au monastère. Sans réfléchir, elle se mit sur ses jambes et courut le rejoindre. Le chaton de feu se matérialisa à ses côtés, trottant sur ses talons.

Lorsqu’elle arriva sur place, elle trouva la porte de verre close. La rouille avait envahi l’endroit, la rendant inutilisable. La jeune fille projeta son animal sur le vitrage, qui explosa a son tour. Sans faire attention aux contours acérés qui griffaient ses membres de métal, elle entra dans le jardin protégé. La terre cultivée, qui avait dû servir à nourrir les moines puis les historiens, était visiblement en friche. Elle courut jusqu’au brasier qui s’éteignait. Il n’y avait déjà plus que des cendres. Le chaton de braise se lova dans la poussière de feu, grattant avec ses pattes jusqu’à laisser apparaître un œuf tel que la jeune fille n’en avait jamais vu. La coquille était parcourue de reflets enflammés qui semblaient s’éteindre rapidement. Si elle ne comprit pas immédiatement que l’être à l’intérieur était en train de mourir, le chat à ses côtés vint s’y coller et l’aider à grandir par sa chaleur. Les rougeoiements reprirent de plus belle, se transformant en tourbillon comme si un microcosme s’affolait, se détruisait avant de se reconstruire, tout cela devant ses yeux. À un instant savamment décidé, l’animal s’éloigna de l’œuf pour se rapprocher d’elle. Elle se pencha en entendant un petit crissement. Des petites étincelles gerbèrent lorsque la coquille se fissura. Un étrange animal à la peau rosâtre et nue en sortie. Eli-Ann tendit la main et le laissa s’y blottir. Il était d’une délicieuse tiédeur.


 


6 réactions pour Chapitre 22 : Le monastère

  • Pietro  dit:

    Super chapitre ! Je dévore ce cycle 3 ! Enfin du background je l’attendais avec impatience ! Beaucoup d’explications sur ce qui se passe, on comprend vraiment mieux les événements des autres cycles, on voit les engrenages de la machine ça fait vraiment plaisir! Mais du coup, si je puis me permettre, ça rend aussi certains événements du cycle 1 et 2 un peu inutiles, d’autant plus qu’on y voit vraiment beaucoup (trop?) les références… Mais ça n’enlève pas l’envie de lire, loin de là (surtout vu la suite 🙂 )

  • L.W.  dit:

    Hello, me rev’la !
    Ce chapitre est très intéressant et laisse entrevoir un cycle vraiment palpitant. On a des infos sur le bestiaire, les croyances, bref : c’est tout l’univers qui se met en place et je pourrai bientôt faire une fanfic Edengardh. ^-^
    Je suis un peu triste pour Khalli, évidemment, qui semble bel et bien enterrée, à moins qu’Emmanuel ne l’évoque au prochain chapitre… que je vais lire de ce pas !

  • Rosaline  dit:

    Plus c’est long, plus c’est bon 😛

    Comme défi je propose un truc un peu différent : je veux que le nom du bébé soit joué aux dés selon la méthode habituelle (avec témoins) ^^’

    Et peu importe à quel point le résultat sera bizarre, on triche pas !

  • Léna  dit:

    Haaaan c’est un bébé Khalli? :3 (ou peut-être pas d’ailleurs, mais bon… Est ce que quand elle grandira elle changera de couleur?)
    Et oui ça me va, il est super ce chapitre! Je suis méga gâtée en ce moment quand même, défi, bestiaire… du coup je vais pas exagérer, j’appuierai le défi de quelqu’un d’autre ^^’ (en plus sinon, je proposerais d’expliquer aux personnages le système de classification des ouvrages de la bibliothèque, et c’est très beaucoup nul)
    Ha, et des elfes qui se baladent dans la forêt, sur le bord de la rivière : Joshua et Danà savent nager j’espère?
    Et je plussoie le passage à une semaine et demie, ça vous évitera de mourir de fatigue avant d’avoir pu écrire la fin :p

    • Raphaëlle  dit:

      En même temps, nous sommes preneurs pour toutes les propositions concernant le background ^^ ça permet d’enrichir le récit 😉 et puis comme ça on se concentre sur l’essentiel pendant que vous faites le reste :p

  • Raphaëlle  dit:

    Voilà pour le chapitre 22 ! Encore une fois les épreuves m’ont un peu ralentie 🙂
    Il faut également mettre en valeur le fait que les chapitres ont largement doublé (voir triplé pour certains) de volume, et il devient très difficile de conserver une semaine d’écriture entre chaque. Une semaine et demi serait plus réaliste, je pense, ça nous permet de faire des choses plus construites.
    J’espère que le défi te conviendra Léna ! N’hésitez pas à proposer plein pour Emmanuel ! :p
    Hum … Sinon, que dire ? Merci de continuer à suivre activement la fiction, ça nous touche et nous motive beaucoup 😀

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