Chapitre 23 : Transfert de pouvoirs


Alors qu’elle survolait Edengardh à toute vitesse dans un tourbillon de couleurs, Elinor se retrouva plongée dans l’obscurité la plus totale. Elle comprit alors qu’il ne s’agissait que d’un rêve. Un rêve auquel elle ne pouvait échapper, malgré tous les efforts qu’elle déployait pour s’y soustraire.

– Je n’ai rien à vous dire aujourd’hui, siffla l’Émissaire de l’Air tandis que ses yeux s’habituaient peu à peu aux ténèbres. Laissez-moi partir.

– Les plus téméraires d’entre vous ajouteraient « s’il-vous plaît » à la fin de leur requête, s’éleva une voix caverneuse. Les plus sages, eux, se mettraient à genoux sans un mot.

Elinor sentit ses forces la quitter d’un seul coup. Ses genoux heurtèrent violemment un sol qu’elle ne pouvait percevoir, à l’image de la pièce dans laquelle elle se trouvait, et une vive douleur se répandit dans tout son corps.

– Ce n’est pas réel, murmura l’Émissaire pour elle-même.

Une silhouette éthérée se dessina aussitôt sous ses yeux. Il s’agissait à première vue d’un Humain vêtu d’une longue cape noire. En s’approchant de lui, il était possible de distinguer sous sa capuche un visage cadavérique dont les yeux luisaient d’un bleu intense. Il tenait dans ses mains un lourd volume qui vibrait d’une énergie si obscure que sa simple proximité suffisait à donner la nausée aux êtres mortels. Mais la créature n’était pas un être mortel.
C’était un Dieu.

– Prolios… souffla Elinor sans oser lever les yeux. J’ai le contrôle de la situation, comme je vous l’ai dit il y a trois jours à peine. Khalli est partie en reconnaissance et l’Olm sera bientôt à…

– Silence, sombre idiote ! gronda le Dieu sur un ton sans réplique. Ton pitoyable Catalyseur a été tué d’une seule flèche, décochée par la prisonnière Elfe qui a déjoué ta médiocre vigilance.

L’Émissaire de l’Air encaissa le choc sans montrer le moindre signe de faiblesse. Le Dieu des Morts se nourrissait de la détresse humaine, et elle ne pouvait se résoudre à l’alimenter davantage. Prolios semblait chaque jour plus puissant, et il ne restait plus qu’une étape à franchir avant qu’il ne soit en mesure de franchir les portes qui le séparaient d’Edengardh.

– Je suis capable de sentir le pouvoir de l’Olm, poursuivit l’entité céleste. Cette petite a un potentiel qui dépasse largement le tien. Accorde-lui quelques jours de liberté supplémentaires et elle sera définitivement hors de ta portée.

Prolios marqua une pause, savourant l’emprise qu’il avait sur l’humaine, puis ajouta d’une voix doucereuse :

– Ou peut-être devrais-je accorder ma confiance à quelqu’un d’autre ? Après tout, tu ne me sembles pas disposée à t’élever au rang de Déesse…

Le sang d’Elinor ne fit qu’un tour. Dans un regain soudain d’énergie, elle fit abstraction de sa douleur et se redressa brusquement. Ses yeux se plantèrent dans ceux de Prolios et ses lèvres se tordirent en une moue dégoûtée.

– Tu me menaces ? cracha-t-elle en soutenant son regard de glace. J’ai développé mes pouvoirs pendant de longues années dans le seul but de vous servir, toi et tes pairs. J’ai fait des Émissaires les instruments de votre absurde prophétie en suivant tes seules directives. Toute ma vie, j’ai œuvré pour que s’ouvrent les portes de ta misérable prison. Et tu voudrais désormais me priver de mon ascension en tant que déesse ?

– Tu ferais mieux de baisser d’un ton, avant que je ne…

– Avant que quoi ? hurla l’humaine d’une voix suraiguë. Regarde-toi, Prolios ! Tu n’as plus aucun pouvoir sur Edengardh. Sans moi, tu ne serais plus que le vague souvenir d’un passé qu’il vaut mieux oublier. Je suis essentielle à la réussite de ton plan, et tu le sais très bien.

Les lèvres du Dieu s’étirèrent en un sourire cruel.

– Tu n’es qu’un outil défectueux dont je me débarrasserai dès lors que tu ne me seras plus d’aucune utilité, répondit-il calmement.

Elinor recula d’un pas, incrédule. Toutes ses convictions venaient de s’effondrer, et elle peinait à mesurer l’ampleur du désastre dont elle était la cause principale.

– Plutôt mourir, murmura-t-elle en secouant la tête de gauche à droite. Cette mascarade va prendre fin aujourd’hui-même.

Rassemblant toute l’énergie dont elle était capable, l’Émissaire de l’Air ferma les yeux et joignit les mains contre sa poitrine. Une immense tornade se forma tout autour d’elle et l’enveloppa presque instantanément.

Sitôt réveillée, l’Humaine sortit en hâte de sa chambre et dévala l’escalier de la tour qui lui servait de domicile. Sans accorder le moindre regard aux Sylphides qui défendaient inlassablement la cité d’Altar contre ses envahisseurs, elle courut sans relâche en direction du château où étaient détenus ses prisonniers. Sur la route pavée qui la séparait des deux autres Émissaires, elle repensa à tout ce qu’elle avait accompli au nom d’une cause qu’elle croyait juste, et se maudit à plusieurs reprises pour la crédulité dont elle avait fait preuve.
D’un simple geste de la main, elle dissipa la barrière de vent qui encerclait le château et s’y engouffra avec une détermination renouvelée. Lorsqu’elle entra finalement dans la pièce commune, tous ses occupants se levèrent à l’unisson, le visage étrangement serein.

– Je suis désolée, fit-elle en s’avança lentement vers Chloé. Crois-le, ça n’a rien de personnel.

L’Émissaire de l’Air leva son bras tandis qu’une lame de vent commençait à se matérialiser dans sa main. Mais au moment où elle voulut l’abattre sur la jeune Elfe, son corps se figea et d’étranges runes lumineuses se dessinèrent tout autour d’elle.

– Qu’est-ce que…

– Tu ne toucheras jamais ma fille, salope, déclara Rose en se plaçant devant une Chloé abasourdie.

Elinor ignora la remarque de la première prophétesse et lança un regard assassin à Oztas, qui était à l’origine du piège.

– Ta misérable magie ne me retiendra pas longtemps. Tu vas regretter ce choix…

– Tu devrais penser à te détendre, lança alors une voix grave.

Impuissante, Elinor sentit les mains d’Alrick se poser sur ses épaules. Une incroyable pression s’exerça sur son corps, et l’Émissaire de l’Air dut mobiliser toute sa concentration pour ne pas s’écrouler au sol.

– Maintenant, Rose, ordonna Alrick en détournant les yeux.

– Avec plaisir.

Trop heureuse de pouvoir enfin se débarrasser du corps mécanique d’Aïdelyn, qui ne lui avait servi qu’à s’attirer le mépris de celui qu’elle aimait, Rose s’avança vers Elinor et posa doucement la paume de ses mains contre la poitrine de la geôlière.
Les yeux de l’Émissaire s’écarquillèrent sous la peur.

– A… Arrête, balbutia-t-elle. Tu ne sais pas ce que tu fais. Le pouvoir des Émissaires doit disparaître de ce monde. Les Éléments doivent mourir, pour le bien d’Eden…

– Edengardh se portera mieux sans toi, trancha Rose.

Un halo brumeux enveloppa avec douceur les deux femmes, jusqu’à les dissimuler complètement à la vue du groupe. Peu à peu, les traits de la prophétesse se déformèrent tandis que le visage d’Elinor semblait s’effacer progressivement.

– J’aurais pu être… une Déesse, lâcha l’Émissaire de l’Air dans un râle d’agonie.

– Tu aurais pu, répondit Rose sans l’ombre d’un remord. Dans une autre vie, peut-être.

Lorsque le brouillard se dissipa enfin, il ne restait plus que le corps d’Elinor.
Axel risqua un pas en direction de l’Émissaire.

– C’est bien toi, Rose ?  bredouilla-t-il maladroitement. On a réussi ?

La prophétesse hocha lentement la tête. Étrangement, le transfert de corps n’avait eu aucun effet secondaire néfaste. Les souvenirs d’Elinor semblaient s’être évaporés, car elle n’en gardait pas la moindre trace. Seuls ses incroyables pouvoirs élémentaires avaient subsisté.
Des vrilles de vent se formèrent autour de ses bras lorsqu’elle les écarta, puis son corps s’éleva dans les airs avec douceur. Elle ressentit alors un sentiment de liberté indescriptible et ses lèvres s’étirèrent pour la première fois en un large sourire.

– Tu penses pouvoir nous transporter tous les cinq ? demanda Alrick, imperturbable.

– Tous les six, corrigea Chloé qui ne pouvait se résoudre à lever les yeux vers sa mère. Il faut récupérer nos armes. Et Lynrel aussi, par la même occasion.

– Ce sera un jeu d’enfant, rassura Rose. Je pourrais transporter le château entier, s’il le fallait.

– Alors il ne nous restera plus qu’à voler vers Joshua, ajouta Axel avec enthousiasme. Et quand Eli-Ann sera avec nous, les quatre Émissaires seront réunis.

Quelques mètres plus loin, Oztas se racla la gorge pour manifester son scepticisme.

– Je ne sais toujours pas si c’est une bonne idée, fit-elle avec une moue dubitative. Rassembler les quatre Éléments pourrait vraiment être dangereux. Penses-tu sincèrement que ça va nous permettre de ramener Aïdelyn à la vie, Alrick ? N’es-tu pas plutôt aveuglé par ton amour pour elle ?

L’Humain haussa les épaules.

– L’oracle qui m’est apparu en rêve en est convaincu, et je lui fais confiance. Après tout, c’est lui qui nous a mis en garde contre les intentions meurtrières d’Elinor. Lui qui vient de nous ouvrir notre porte de sortie.

– Et notre aimable sauveur a-t-il un nom ? s’enquit Rose depuis les airs.

– Il s’appelle Prolios.

*****************

Jamais Joshua, Eli-Ann et An-Guë n’avaient été aussi bruyants. Durant les premières heures de la matinée, Danà avait mobilisé toute son énergie pour tenter de les réduire au silence. En vain. Le premier sujet de discussion avait été lancé dès le réveil, lorsque Eli-Ann s’était présentée avec une étrange créature lovée entre ses bras. La jeune Olm était persuadée qu’il s’agissait d’un oiseau sacré envoyé par les Dieux. Joshua, quant à lui, avait annoncé avec sagesse que l’animal était un jeune dragon que son amie pourrait un jour chevaucher pour sauver le monde. Enfin, An-Guë avait demandé si ce poulet de feu était comestible. C’est avec un air désespéré que Danà leur avait finalement annoncé qu’il s’agissait d’un phœnix, une créature extrêmement rare dont les propriétés magiques étaient très convoitées par les mages.
L’effet de surprise avait duré quelques secondes, puis les bavardages avaient repris de plus belle. Cette fois, le choix du nom de la créature était en cause.

– On pourrait l’appeler Célestia, suggéra Joshua. Après tout, elle est tombée du ciel…

– Pourquoi « elle » ? intervint An-Guë. J’opterais plutôt pour Krïpy. Il paraît que dans une langue ancienne, ça signifie « effrayant ». Et quand on voit sa tête fripée…

– Ça suffit, coupa Eli-Ann, agacée. C’est moi qui l’ai trouvé, ce phœnix, alors c’est moi qui choisirai le nom qui lui convient le mieux.

– Ça ne change absolument rien au fait qu’il soit moche…

L’Olm lança à l’Humain un regard courroucé avant de reporter son attention sur la petite créature. La chaleur qui se dégageait de son duvet lui caressait agréablement la peau et lui donnait un sentiment de sécurité qu’elle n’avait pas ressenti depuis son entrée dans la forêt elfique.
Étrangement, depuis l’épisode du monastère, les quatre compagnons n’avaient fait aucune mauvaise rencontre. Les Dévoreurs n’avaient pas donné le moindre signe de vie – pour cause, ils étaient déjà morts à la base, et les autres créatures des bois prenaient la fuite à la simple vue du phœnix. An-Guë et Joshua commençaient à s’ennuyer du manque de danger, et tous les efforts qu’ils fournissaient pour attirer l’attention sur eux n’y changeaient rien.

– On pourrait laisser le destin décider du nom de cet oiseau, proposa finalement Danà pour relancer la conversation.

– Qu’est-ce que tu proposes ? demanda Eli-Ann, suspicieuse.

– Eh bien… Il s’agit en fait d’une technique ancestrale utilisée par le peuple Nain pour…

– Il y a des Nains dans cette forêt ? interrompit An-Guë.

L’Elfe des Forêts laissa échapper un long soupir.

– Évidemment. Ils cohabitent avec nous depuis que certains Humains amoureux des Dieux les ont délogés de leurs montagnes natales. Ça te dit quelque chose ?

– Je n’en savais rien…

– Le contraire m’aurait étonnée. Maintenant, laissez-moi vous montrer.

Danà ramassa au sol une vieille branche d’arbre et entreprit de tracer au sol deux longues colonnes. Elle divisa la première en vingt cases aux dimensions identiques, puis dessina six cases dans la seconde en suivant la même logique.
Quand elle eut achevé son œuvre, elle recula de plusieurs pas pour évaluer le résultat.

– C’est loin d’être parfait, déclara-t-elle, mais ça devrait suffire.

Joshua observait la scène avec un air perplexe.

– On doit sauter à cloche-pied dans les cases, ou un truc dans le genre ? risqua-t-il en grimaçant.

– Absolument pas, répondit Danà avec sérieux. La colonne de gauche représente les vingt consonnes de notre alphabet. Celle de droite, les six voyelles.

– C’est dommage qu’elle n’utilise pas l’alphabet Nain, chuchota An-Guë à l’adresse de Joshua en esquissant un sourire. Une colonne pour vingt chopes de bière et une autre pour six tonneaux, ça aurait été plus intéressant.

– Dès que les enfants Nains sont en âge de marcher, poursuivit l’Elfe en haussant le ton de sa voix, leurs parents les amènent dans un lieu sacré où l’on peut trouver un dessin similaire, tracé avec des runes de lumière. Le père, en tant que chef de famille, évalue le potentiel de son enfant en choisissant le nombre de lettres qu’il y aura dans son prénom. La mère, en tant que guide, décide à chaque fois si la prochaine lettre sera une consonne ou une voyelle. Le jeune Nain est alors placé sur la colonne choisie. Dès qu’il s’arrête sur une case, la lettre correspondante forme une partie de son prénom. Mais s’il sort de la colonne ou s’il refuse de continuer avant que le nombre de lettres fixé par son père ne soit atteint, la famille est déshonorée et un nom de deux lettres lui est attribué.

An-Guë ne put s’empêcher de pouffer de rire, et il fut très vite imité par Joshua. Il était déjà difficile de concevoir que le peuple Nain puisse vivre en harmonie avec les Elfes dans la nature, mais il était encore plus improbable d’imaginer que de telles traditions puissent encore être perpétuées parmi les êtres intelligents de ce monde.
Eli-Ann, au contraire, semblait très intéressée par les explications de l’Elfe.

– Je vois, fit-elle en hochant la tête. Donc les Nains qui ont le nom le plus long sont les plus respectés dans la société, c’est ça ?

– D’une certaine manière, oui. Mais ils se distinguent aussi par leur talent pour la calligraphie et la maîtrise des runes.

– Parce qu’ils savent écrire en plus ? intervint An-Guë, incrédule. C’est tout un mythe qui s’effondre.

Danà lui lança un regard noir puis s’éloigna des trois autres de manière à se placer entre les deux colonnes. Elle étendit les bras et articula une incantation dans une langue méconnue qui, contrairement au langage commun, semblait avoir pour seule voyelle la lettre « U ». Aussitôt, les bordures de l’esquisse dessinée au sol se mirent à rougeoyer avant de s’embraser complètement.

– Voilà qui devrait faire l’affaire, annonça l’Elfe sur un ton solennel. Eli-Ann, en tant que guide de ce jeune phœnix, tu auras l’honneur de définir le choix des voyelles ou des consonnes. Mais avant de commencer le rituel, tu dois définir qui sera le père.

Cette fois, An-Guë éclata de rire si bruyamment qu’il en oublia sa douleur lancinante au bras. Joshua, qui trouvait lui aussi la situation ridicule, ne put s’empêcher de rougir lorsque son amie le désigna comme « chef de famille ».

– Bien, reprit Danà. Joshua, tu dois désormais définir le nombre de lettres présentes dans le futur prénom du bébé.

– Euh… quatre.

– Il ne sera pas très respecté, fit remarquer An-Guë qui se mordait le poing pour réprimer son fou rire.

De nouveau, Danà ignora la remarque et se tourna vers Eli-Ann.

– A toi, maintenant. La première lettre sera-t-elle une consonne ou une voyelle ?

L’air déterminé, la jeune Olm se plaça devant la colonne des consonnes. Plus loin, les deux garçons observaient la scène avec beaucoup d’intérêt.

– Parfait. Tu peux maintenant le lâcher et voir sur quelle case il va se poser.

– Il ne sait pas voler, chuchota An-Guë à l’adresse de Joshua. Ton fils va s’appeler Baaa.

L’Elfe des Marais approuva en silence.

– Ou Baba, si elle a la bonne idée d’alterner consonnes et voyelles.

Toujours très concentrée, Eli-Ann prit une profonde inspiration et lâcha son phœnix dans les airs. Ce dernier battit furieusement des ailes et avança de quelques centimètres avant de s’écraser lamentablement au sol.

– Troisième case, nota Danà tandis que l’Olm accourait déjà vers la créature pour lui porter secours. La première lettre est donc un « D ». Que choisis-tu ensuite ?

– V… Voyelle, répondit avec incertitude l’Émissaire du Feu qui commençait à se demander si le choix de cette méthode était une bonne idée.

– Avec des chiffres en plus, remarqua An-Guë, je suis sûr qu’on pourrait en faire un jeu populaire.

Le second lancer de phœnix ne fut pas plus concluant que le premier, et la troisième case de la colonne des voyelles rajouta un « I » au nom de la petite créature. Lors du troisième jet, cependant, l’oiseau de feu réussit l’exploit de parvenir à la douzième case de la colonne des consonnes. Enfin, au quatrième lancer, il se posa momentanément sur la sixième case des voyelles avant de reprendre son envol en direction de la partie la plus sombre des bois.

– Attends, Dipy, reviens ! cria Eli-Ann avant de se lancer à sa poursuite. Danà a dit qu’il fallait éviter cette partie de la forêt !

L’Elfe des Forêts, toujours en alerte, empoigna son arc et lui emboîta le pas sans se préoccuper des autres. An-Guë laissa échapper un long soupir avant de reprendre la route.

– Dîtes-moi que je rêve…

– Allez, ça pourrait être pire, lança Joshua en lui tapant amicalement l’épaule. Il y a encore quelques jours, on courait après notre survie.

– La mienne n’est pas encore garantie, répliqua sombrement le garçon en soulevant son bras meurtri. J’ai l’impression que la corruption se répand plus vite, depuis que je suis ici.

L’Elfe des Marais préféra garder le silence. Les derniers événements qui s’étaient déroulés depuis leur rencontre avec Danà leur avaient fait oublier la menace que représentaient les Dévoreurs. Mais la blessure d’An-Guë était toujours bien réelle, et la médecine elfique n’avait pu guérir ce mal qui n’avait rien de naturel.
Pourtant, depuis leur entrée dans la forêt, le jeune Humain s’était toujours montré volontaire et n’avait jamais manqué un seul de ses tours de garde. Il avançait inlassablement sans se plaindre et redoublait chaque jour d’efforts pour exaspérer Danà avec un humour discutable. Joshua le considérait à présent comme un véritable ami, et il consacrait la plus grande partie de son temps libre à chercher un moyen de le guérir.

– On les a perdues, marmonna An-Guë en regardant autour de lui. On continue ou on fait demi-tour pour les attendre ?

Le jeune Elfe observa avec attention les alentours à la recherche d’un indice qui pourrait les éclairer, mais il ne trouva rien de concluant. Ses sens aiguisés étaient mis à défaut par un curieux mélange d’odeurs de plantes et de bruits d’animaux. Mais jusqu’à présent, les deux amis n’avaient perçu aucun signe de vie à proximité.

– On va continuer, répondit finalement Joshua.

– Tu as senti quelque chose ?

– Non, justement. C’est bien ça, le problème.

Un sentier parsemé de ronces et de végétaux plus irritants les uns que les autres les conduisit dans les profondeurs des bois. Les bruits environnants se faisaient plus sourds au fil de leur progression et par endroits, la végétation semblait plus sombre qu’à l’ordinaire, comme si les plantes étaient en train de mourir.
Et lorsque les deux amis parvinrent au bout du sentier, ils distinguèrent une immense silhouette au loin.

– Les femmes et les infirmes d’abord ? suggéra An-Guë qui avait ralenti le pas malgré lui.

– Pas question de se séparer, répondit l’Elfe. On va s’avancer discrètement et…

– PAR ICI, JOSHUA ! AU SECOURS !

– D’accord, on abandonne la discrétion.

L’Elfe des Marais dégaina son unique lame et s’élança en direction de la masse ombreuse qui se faisait de plus en plus menaçante à mesure qu’il avançait. Le sentiment d’insécurité qu’éprouvait Eli-Ann nourrissait son pouvoir de Catalyseur, et il se sentait capable de détruire quiconque voudrait s’en prendre à la jeune Émissaire du Feu.
Cependant, il ne vit pas l’énorme roncier surgir brusquement derrière lui depuis la terre pour entraver ses mouvements. Le végétal s’éleva à une dizaine de mètres de hauteur, renforçant sa douloureuse emprise sur le corps du jeune Elfe.
Faisant fi de sa douleur, il scruta les environs et aperçut l’Olm à ses côtés, quelques mètres plus loin, en compagnie d’une Elfe des Forêts visiblement contrariée. Toutes les deux étaient parfaitement immobilisées, mais avaient au moins eu la chance de tomber sur des plantes dépourvues d’épines.

– J’imagine que l’on ne peut plus compter que sur An-Guë, soupira Eli-Ann. Il va être insupportable après ça.

– Je t’ai entendue ! répliqua le garçon qui les observait depuis le sol, l’air goguenard. Il va falloir me dire de jolies choses avant que je n’essaie de vous libé…

– Derrière-toi, crétin !

L’avertissement de Danà arriva trop tard. Une étrange créature humanoïde bondit sur le jeune guerrier et, avant que ce dernier ne puisse réagir, lui expédia un violent coup de pied qui le fit voler sur une dizaine de mètres.
An-Guë se releva douloureusement en saisissant son épée de sa main valide. Les sens en alerte, il se rapprocha de son adversaire et se figea presque instantanément en le voyant de plus près.

– Qu’est-ce que… vous êtes ?

Celui qui lui faisait face n’était pas qu’une créature humanoïde. Il s’agissait d’un homme à part entière. Un vieillard, plus précisément. Et à moitié nu, de surcroît.

– Point de corruption dans ma forêt !

Le vieil homme tendit un long doigt décharné en direction d’An-Guë, et des lianes surgirent aussitôt du sol pour s’enrouler autour de son bras gauche avant de le clouer au sol, comme pour tenter de l’absorber dans le sol. Sous le choc, le jeune guerrier lâcha son épée, et son adversaire en profita pour s’en emparer d’un geste souple.
D’un seul coup bien net, il lui trancha le bras infecté.

A quelques pas seulement, ses trois compagnons observaient avec horreur le membre en décomposition s’enfoncer dans les profondeurs du sol meuble avant de disparaître complètement sous la terre. Les hurlements d’An-Guë retentissaient avec une telle force dans leurs oreilles qu’ils ne s’étaient pas encore rendu compte que les végétaux avaient desserré leur étreinte.
Sous leurs yeux incrédules, le vieillard s’avança vers le guerrier avec un jeune phœnix entre ses mains. Lorsqu’il s’approcha à hauteur du moignon sanglant dû à l’amputation, l’oiseau observa la blessure avec intensité, comme s’il cherchait à évaluer la gravité de la situation. Après plusieurs secondes dans le silence le plus total, le phœnix approcha sa tête du moignon et versa une larme.
La plaie se referma presque instantanément, ne laissant aucune cicatrice.

– Merci Dipy, murmura faiblement An-Guë.

Le jeune Humain voulut se redresser mais le vieillard l’assomma d’une gifle bien sentie.

– Toujours se reposer après une larme de phœnix ! cria-t-il à l’oreille du garçon.

Sur ces mots, il se pencha pour attraper le corps d’An-Guë lorsqu’un violent éclair le percuta de plein fouet au niveau de la poitrine, le faisant reculer de plusieurs mètres.

– Je suis gonflé à bloc, espèce de taré, lança Joshua en se plaçant devant le corps de son ami.

Eli-Ann et Danà, qui étaient elles aussi parvenues à se libérer, rejoignirent l’Elfe des Marais tout en gardant une distance de sécurité. Jamais le potentiel magique de Joshua ne s’était encore manifesté, et rien ne garantissait qu’il en eût la maîtrise. Sa lame elfique étincelait d’une lueur bleutée, comme si elle était chargée en énergie.

– Du talent ! s’exclama le vieillard en levant les bras. De la passion ! De la fraîcheur !

Joshua se prépara à lancer une nouvelle offensive lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule.

– Calme-toi, murmura Danà. Nous n’avons pas la moindre chance contre lui.

– Fille des Bois ! reprit le vieil homme avec enthousiasme. Oui, tu me connais !

L’Elfe des Forêts appuya légèrement sur le bras de Joshua pour lui faire baisser son arme, puis s’avança lentement en direction de son nouvel interlocuteur. Lorsqu’elle arriva devant le vieil homme, elle posa un genou à terre en signe de soumission.

– Garuda, Gardien de la Vie, nous implorons votre clémence. Merci pour ce nouveau souffle de vie donné à notre compagnon.

Lorsqu’elle se redressa, Danà se retourna vers ses protégés et leur sourit pour la première fois.

– Vous avez entendu parler des Dieux Invoqués dans les vieux livres que nous avons lus, dit-elle. Mais que savez-vous des trois Dieux Originels d’Edengardh ?


 


4 réactions pour Chapitre 23 : Transfert de pouvoirs

  • L.W.  dit:

    Après Khalli, c’est le tour d’Elinor, la pauvre… Emmanuel, tu es un aspirateur de personnages.
    Mais il faut avouer que c’est très bien amené et cette première partie de chapitre ouvre des perspectives intéressantes.
    La deuxième partie, par contre, se passe de commentaires. Ah si, je voudrais bien savoir ce que tu consommes avant d’écrire, parce que ça a l’air d’être de la bonne ! Tous les codes de l’heroic fantasy sont chamboulés, c’est très drôle et vraiment rafraîchissant.
    Je passe à la suite sans tarder !

  • Emmanuel Del Canto  dit:

    @Marie : Moi aussi, j’ai hâte de connaître l’explication. :p

    Je valide le défi de Léna, parce que tous les autres ont lâchement quitté le navire !

  • Léna  dit:

    Tiens, je passe par là, je viens d’avoir une idée de défi : Pour l’été, je propose que les personnages ressentent les effets du soleil et de la chaleur, coups de soleil compris, et bronzage… Passque Joshua va pouvoir essayer de se transformer en méga beau gosse de la morkitu! (faudra le faire se laver, aussi^^)
    Et ça nous permettra peut-être de découvrir un peu le cosmos d’Edengardh!
    Et sinon, comme je l’avais dit j’ai encore beaucoup aimé ce chapitre je sens que je vais être copine avec Garuda! Il fait des tisanes? :p

  • Raphaëlle  dit:

    Dipy et moi avons au moins un point commun : on a franchement pas de chance aux dés …
    Sinon ça y est , tu as fini par lui couper son bras ! Il était temps, j’allais finir par le guérir moi :p
    Par contre je ne comprend pas pourquoi Rose ne prend pas les souvenirs d’Elinor en prenant son corps, hâte de connaître l’explication 🙂
    bon, à moi de jouer on dirait, j’ai plus qu’à m’y mettre 😉

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