Chapitre 24 : La fuite d’Altar


– Maintenant on s’en tient au plan, fit Alrick en jetant un coup d’œil autour de lui. Je vais chercher nos armes ainsi que Lynrel avec Rose, et vous partez en repérage tout les trois. Vous prenez les couloirs que je vous ai indiqués. Le réseau de souterrains qui parcourt les sous-sols d’Altar est un secret de ma famille, je doute que vous y fassiez de mauvaises rencontres. Surtout ne vous éloignez pas trop du point de rassemblement. Ne faites rien qui puisse vous mettre en danger.

Le regard de l’homme se fixait uniquement sur Oztas, qu’il considérait comme responsable de ce second groupe. Celle-ci acquiesçait de l’air le plus sérieux possible pour le rassurer, même si le plan leur avait déjà été répété plusieurs fois depuis quelques jours. En réalité, elle avait déjà décroché et était impatiente de mettre un peu de distance avec ce chef omniprésent. Elle était plutôt du genre à travailler seule, et ses pouvoirs nécessitaient un certain calme. Au contraire, Alrick avait clairement pris la direction du groupe et exprimait bruyamment ses stratégies pour sortir d’ici. Il avait retrouvé son rôle de professeur auprès des enfants, et d’Émissaire auprès de Rose. C’était un monde auquel la prophétesse n’appartenait pas et qu’elle avait du mal à comprendre. Cependant elle faisait de son mieux pour ne pas le montrer afin de garantir la survie de la bonne entente.

Leurs dissensions internes avaient longtemps été l’obstacle à leur succès. Les tentatives d’évasion que Chloé, Axel ou elle-même avaient tenté de mettre en place auparavant avaient été accueillies avec un dédain maussade par les deux autres, voire même une indifférence défaitiste. Alrick était perdu dans sa tristesse et sa rancœur et Rose était accablée de honte. Tout avait basculé lorsqu’il avait eu cette fameuse vision qui lui avait rendu son courage. Pour la jeune femme, l’apparition était clairement l’œuvre d’un Dieu, à la manière de ses pouvoirs de divination ou de ceux de Rose, mais le guerrier voyait les choses autrement, bien qu’il ne sache pas les définir exactement. Ils avaient déjà eu une vive discussion sur le sujet et elle ne tenait pas à y revenir. Tout comme lui, elle s’efforçait de se montrer conciliante pour les faire sortir d’ici. Néanmoins, n’en déplaise à Alrick, la vision qu’elle avait eue à la Citadelle restait toujours d’actualité : les Émissaires n’étaient pas fait pour être réunis. Ils en avaient pourtant déjà tous eu la preuve lorsque la rencontre de trois d’entre eux avait provoqué l’ouverture de la faille. Le professeur lui avait opposé qu’on ne pouvait pas savoir si c’était la douleur d’Aïdelyn ou la réunion qui avait causé cette ouverture, et qu’ils étaient en ce moment même trois dans le même territoire sans que rien n’arrive. Il avait cependant convenu que Chloé avait ressenti les blessures d’Eli-Ann à la Haute Académie quand Joshua l’avait approchée. Il y avait donc de fortes probabilités qu’une blessure grave les affecte tous les trois si jamais un seul était touché. Pourtant cela ne le dissuadait pas de mettre son plan à exécution, et elle n’insistait donc pas.

Alrick jeta un coup d’œil par la porte que l’ancienne Émissaire de l’Air n’avait pas pris le temps de refermer. De toute évidence, la pièce qui les maintenait prisonniers n’était pas surveillée, mais ils comprirent rapidement pourquoi cette précaution n’était pas nécessaire : dans un premier temps seule Rose, dans le corps d’Elinor, put passer la porte. Un mur invisible semblait vouloir les empêcher de sortir. Alrick identifia très rapidement le type de magie qui gardait la salle hermétique à tout autre que l’Émissaire de l’Air.

– Il s’agit d’un simple sortilège qui utilise les pouvoirs de ton corps, expliqua-t-il à Rose, un peu comme si Elinor en avait ponctionné une infime partie pour la rendre autonome, mais seulement autour de nous. Si tu rappelles cette partie de magie à toi alors le sortilège n’aura plus d’effet.

Avec cette nouvelle enveloppe, Rose pouvait sentir la bulle d’air palpiter autour du groupe. Elle percevait sa solidité, mais aussi la finesse de sa confection, et elle n’eut qu’à tendre la main vers cette empreinte familière pour la faire réintégrer le tout que formait ses pouvoirs. Elle ne s’en sentit pas plus forte, mais simplement un peu plus entière. Avec fascination elle reforma une bulle plus petite dans le creux de sa main. Le corps qu’elle avait pris était rompu à ce genre d’exercice, qu’il pratiquait sans que ça lui demande le moindre effort. Elle se demanda un instant ce qu’il arriverait si elle affrontait Alrick avec ses nouveaux pouvoirs avant de chasser cette pensée de son esprit, un sourire aux lèvres.

Le guerrier indiqua au deuxième groupe le couloir qui les amènerait aux souterrains et leur rappela le point de rendez-vous, avant de bifurquer dans un second couloir, suivi par Rose. Il tenait à être le plus rapide possible, ne sachant pas combien de temps leur disparition passerait inaperçue.
Les Émissaires de la Terre et de l’Air marchèrent un instant côte à côte sans dire un mot. Leur conversation s’était fortement limitée depuis la Citadelle et l’empreint du corps mécanique par la prophétesse. Ce geste désespéré avait creusé un fossé conséquent entre eux, surtout pour Alrick qui n’avait pas voulu en comprendre la raison. Pendant les premiers mois de leur captivité, il n’avait même pas pris la peine de réagir aux tentatives d’explication ou d’excuse de son Catalyseur, ou alors seulement pour lui lancer une réplique vexante. Rose avait donc sombré dans un mutisme presque total. Par la suite, pendant la préparation du plan, ils avaient échangé des remarques tactiques sans entrer réellement dans une conversation. La prophétesse fut donc particulièrement prise au dépourvu lorsqu’il prit le parti d’engager la discussion.

– Penses-tu, commença-t-il en lui donnant l’impression d’hésitation comme si chaque mot lui était pénible et qu’il devait y réfléchir avec attention. Penses-tu…

– Qu’ils ne risquent rien ? Je ne sais pas, mais ils sont certainement moins en difficulté que nous. Nous avons toutes les chances de faire des mauvaises rencontres, alors qu’ils vont se limiter à des sous-sols déserts qui les occuperont le temps qu’on se tire de ce mauvais pas. Parce que c’est bien ça, n’est-ce pas ? Tu les as envoyés là-bas pour les mettre à l’abri sans les vexer, le temps que nous fassions notre petit travail ?

– Tu sais bien que oui. Il n’a jamais été question de mettre en danger des enfants. Cette fille a l’air d’avoir envie de nous tirer tous de là. Et puis apparemment elle est prophétesse, elle devrait donc voir arriver le danger.

– Après tout ce temps tu doutes encore des prophéties. Même après avoir vu un oracle toi même.

– Je suis certain qu’il n’a rien à voir avec les Dieux. Je crois en la magie et c’était de nature magique. Peut-être avons-nous un allié ici qui nous a aidé à nous échapper, il a essayé de communiquer avec moi par cette voie. Mais les Dieux… Ils n’ont rien à voir avec mon univers, je ne suis pas ouvert à eux. S’ils avaient voulu communiqué avec quelqu’un, ils auraient plutôt choisi Oztas ou toi. C’est votre boulot, pas le mien.

Ils bifurquèrent ensuite vers la droit, prenant un couloir détourné utilisé d’habitude par les domestiques. Le château semblait désert, comme inhabité.

– Ce n’est pas de cela que je voulais parler, poursuivit-il. Notre sort m’inquiète mais il n’y a rien que nous puissions faire pour le moment, sinon suivre le plan. Retrouver Eli-Ann et Joshua est ma priorité, ensuite il n’y aura qu’à suivre les indications de cette voix, elle sait comment nous aider.

– Je te fais confiance, comme toujours.

– Je voulais juste savoir si, d’après toi, il se pourrait… Enfin, il serait possible… Qu’Aïdelyn ait survécu à l’ouverture de la faille.

– Je ne sais pas, soupira Rose. Je me suis beaucoup posée la question aussi sans arriver à la moindre conclusion.

En réalité, le dernier hurlement que la directrice de la Haute Académie avait émis ce jour-là raisonnait toujours comme une malédiction. Il lui revenait quand elle se réveillait le matin, ou dans les phases de demi-sommeil. Parfois même quand elle réfléchissait. C’était une empreinte qui s’accrochait à sa mémoire de manière toujours plus vivace. Plus elle y songeait et plus il lui semblait que c’était un cri d’agonie, comme si elle disparaissait de ce monde à tout jamais. Rose préféra ne pas dire un mot de ses réflexions à Alrick. Tant qu’il avait de l’espoir, il pouvait diriger le groupe, lui donner son impulsion. Ils avaient tous besoin qu’il ait de l’espoir.

– Je pense qu’elle a survécu, rétorqua férocement le guerrier. C’est impossible autrement. Je ne voulais pas croire qu’elle ait survécu à l’attaque de la Haute Académie. Je l’ai abandonnée. Je ne peux pas refaire cette erreur une seconde fois. Tant que je n’ai pas la preuve du contraire, je ne cesserai jamais de la chercher.

Rose hocha la tête sans rien répondre. Ils retombèrent ainsi chacun dans leur mutisme, plongés dans leurs réflexions.
Alrick l’entraîna ensuite vers un escalier de service en colimaçon censé les emmener vers ses anciens appartements.

– Je suis persuadé qu’Elinor se les est appropriée, murmura-t-il en montant les marches quatre par quatre. Si c’est le cas, peut-être a-t-elle voulu laisser nos effets près d’elle. Elle est – était, du genre plutôt méfiante.

Arrivé au deuxième pallier, Rose l’arrêta, essoufflée.

– Il y a une autre bulle ici, dit-elle péniblement. Quelqu’un est prisonnier de cette pièce. Est-ce… Est-ce que je dois… la rappeler aussi ?

– Non, pas tout de suite. Il vaut mieux vérifier de qui il s’agit avant. Je ne crois pas que l’ennemi de notre ennemie soit forcément notre ami. Ouvre seulement la porte, il est probable que la personne à l’intérieur ne puisse pas plus en sortir que nous. Cette suite appartenait à mes parents, il y a sans doute quelqu’un d’important et de dangereux dedans, elle n’y mettrait pas un simple prisonnier de base, reprit-il en baissant la voix.

– Je n’ai pas peur, répondit Rose. Avec tous ces pouvoirs rien ne peut m’arriver.

– C’est aussi ce qu’elle pensait…

– Mais elle ne t’avait pas toi pour la protéger, rétorqua la femme en le regardant dans les yeux.

Alrick s’écarta pour la laisser ouvrir la porte, baissant la tête pour dissimuler un demi-sourire. La nouvelle Émissaire fit un geste pour tester son pouvoir à distance, sans parvenir réellement à le doser. Certes la porte s’ouvrit sans qu’elle eut à la toucher, mais avec une telle violence qu’elle se dégonda et atterrit aux pieds d’une femme qui leva la tête vers eux sans marquer la moindre surprise. Rose eut un haut-le-cœur en voyant la face horriblement mutilée de celle qu’elle avait en face d’elle. Le bas de son visage était tellement déformé qu’il semblait avoir été fondu en un masque, formant un contraste grotesque avec un corps presque parfait drapé d’une robe somptueuse qui laissait apparaître des épaules nues et banches.

Elle sentit le corps d’Alrick se figer à ses côtés.

*****************

En suivant les indications d’Alrick, le trio était arrivé au niveau le plus bas du château avant de se glisser furtivement dans la grande pièce nue qui les intéressait. Le puits permettant de se glisser dans les souterrains trouait le sol en son centre, ne laissant apparaître qu’une simple trappe qui ne leur semblait pas verrouillée. Non surveillée, peu entretenue, cette entrée n’était visiblement pas utilisée souvent. Ils pensèrent qu’elle était sans doute ignorée de leurs geôliers. Oztas l’ouvrit sans peine en rabattant un des panneaux de bois. Elle passa ensuite la torche à Axel et amorça la descente.

-L’échelle n’est pas très solide, commenta-t-elle.

Et quelques secondes plus tard, comme en réponse à ses propos, un barreau dut céder puisqu’elle émit un juron inconnu des deux adolescents mais qui les amena à penser qu’elle venait de tomber sur le sol.

– Tout est humide, précisa-t-elle. Mais la chute n’est pas trop haute. Si un barreau vous semble trop mou, passez au suivant.

– Je te lance la torche, demanda le garçon ?

– Pas besoin. Tu peux t’en débarrasser, on y voit comme en plein jour ici.

Chloé et Axel arrivèrent sans encombre. Lorsqu’ils s’éloignèrent du reflet lumineux que leur procurait le trou du puits, les deux adolescents virent ce que leur professeur avait appelé sobrement le « trésor d’Altar ». Les filons d’ambres incandescentes tapissaient les murs des souterrains, diffusant une lumière chaude. C’était la première fois qu’ils en voyaient, l’un comme l’autre. Par curiosité, Chloé posa sa main sur la paroi pour voir si le trésor diffusait un peu de chaleur, mais elle était froide et humide. Le groupe marcha un long instant sans rien dire, à contempler les couleurs saisissantes des pierres semi-précieuses qui avaient fait la richesse de la région. C’était un dégradé de rouge, orange et jaune incrusté d’impuretés d’une teinte plus sombre qui donnait au tunnel une allure de constellation tourbillonnante.

C’est presque sans s’en rendre compte qu’ils débouchèrent sur la salle qui avait servi à l’entraînement des soldats du peuple de la mer. Son utilisation fut rapidement évidente, même aux yeux des adolescents. Des armes brisées étaient abandonnées dans les coins. Des outils de la vie de tous les jours, des déchets, donnaient l’impression qu’un groupe important avait vécu ici pendant quelques mois dans une organisation rigide. Pourtant, ce qui avait servi de campement il y a encore peu était laissé à l’abandon depuis plusieurs mois, jugea Oztas en observant autour d’elle.

– Heureusement, fit Axel, sans quoi nous serions déjà sur la route pour réintégrer notre prison. Ça n’aurait pas plu à Alrick.

– Non, répondit la prophétesse, s’il y avait du danger je l’aurai vu.

– Pourtant tu n’as pas su pour la chute de l’échelle, la taquina Chloé.

– C’est vrai, mais le seul danger que j’encourais était d’avoir un bleu sur les fesses. Si j’avais été assez attentive j’aurais pu l’éviter, mais ce n’était pas assez important pour m’alerter. En tout cas, il y a dû y avoir pas mal de monde ici pendant un certain temps. Et visiblement, ils savaient se battre. Regardez, on dirait qu’il y a des zones dédiées à l’entraînement.

– L’armée d’Elinor ? On se doutait quelque peu qu’elle cherchait à prendre le contrôle d’Edengardh, elle a sans doute monté sa propre armée, obéissante, pour pouvoir assujettir ce qui est sorti de la faille.

– Hum, si c’est le cas, Altar doit être occupée depuis plusieurs mois.

– Alors nous devrions continuer un peu pour voir ce qu’il en est, suggéra Axel. On sent de l’air par ici, si on monte ces marches, je suis sûr que nous aurons des réponses à nos questions.

Oztas hésita un instant. Alrick avait bien précisé qu’ils devaient s’en tenir aux souterrains, et elle l’approuvait, d’autant qu’il l’avait clairement nommée responsable du groupe. S’il y avait eu une armée ici, alors la surface n’était sans doute pas sûre. Cela dit, il n’était pas là, elle n’avait aucun ordre à recevoir de lui et l’occasion était trop belle pour la laisser passer. De plus, cette prise de risque pouvait leur permettre de savoir ce qu’il s’était réellement passé à la surface depuis l’ouverture de la faille. Quelle utilité pourraient-ils avoir en retrouvant Eli-Ann s’ils ne savaient même pas à quoi s’attendre ? Elle opta donc pour la solution du garçon, après avoir lu dans le regard des deux qu’ils étaient suspendus à son jugement comme si elle se substituait à leur professeur pendant un temps.

Elle prit donc la tête du petit groupe, s’aidant de ses mains pour s’orienter, car sans la lumière des pierres, l’ascension des marches se révélait plus difficile. Le courant d’air qui balayait ses cheveux l’aidait à trouver le chemin et, après à peine dix minutes de marche, elle aperçut une lumière blanche filtrée par une lourde tenture. Elle intima le silence aux deux autres – précaution bien inutile car ils avaient saisi l’importance de la situation et ne faisaient pas un bruit. D’ailleurs chaque bruit leur parvenait de manière étouffée, elle en conclut qu’il ne devait y avoir personne dans les alentours directs. Elle se glissa donc de l’autre côté. Et ce qu’elle découvrit la glaça d’horreur. La lumière faiblissante des deux étoiles qui éclairaient les jours d’Edengardh portait une accusation sévère sur les actes des habitants de la planète. L’Arc du Nord, appelé ainsi car il prenait naissance la matin au nord, et diffusait toute la journée une lumière blanche, avait accompli toute sa rotation. Il était en train de mourir entre les décombres de la ville brisée d’Altar, inondant les rues dans lequel il se faufilait d’un faisceau écarlate. De l’autre côté, l’Aube éternelle, la deuxième étoile qui avait un cycle plus long de quelques heures, toujours première à naître et dernière à mourir, amorçait à peine sa descente. Sa lumière de printemps, qui n’avait pas encore pris toute sa force comme à la saison chaude, projetait les ombres sinistres des ruines jusqu’au parvis de la cathédrale.

L’image qui se grava dans la mémoire d’Oztas à ce moment là raisonnait avec toutes les impressions les plus inquiétantes qu’elle avait pu avoir ces derniers jours. Mais entre savoir et voir, il y avait une frontière importante qu’elle n’avait pas imaginé franchir. Une voix la ramena à la réalité, le chuchotement grave de Chloé dont la voix se faisait plus grave.

– Il nous faut y aller. Nous devons savoir ce qu’il en est exactement, qui contrôle Altar, et surtout … ce qui a bien pu arriver. Nous devons faire en sorte que ce qui arrive ici n’arrive pas ailleurs.

**************

– Alrick, fit la fille d’une voix moqueuse. Tu vois, je n’aurais pas parié sur toi pour venir me sauver. C’est idiot, s’il y avait bien une personne capable de contrer les pouvoirs d’Elinor, c’est toi. Surtout compte tenu du fait qu’elle ait toujours eu une faiblesse pour toi. Ça distrait, ce genre de choses. Enfin, je suppose que mes visions perdent en précision là où commencent mes convictions personnelles.
Et tu dois être Rose, je suppose. Voulez-vous un peu de thé, tous les deux ?

L’Émissaire de l’Air eut un mouvement de recul marquant sa surprise. Elle glissa un regard vers son compagnon qui expliqua d’une voix blanche :

– Noylis, ma sœur, a le même type de don que toi. Elle faisait partie d’un de ces mouvements qui tentait de faire le lien entre la magie et la religion. Une sorte de magicienne-prêtresse en fait. On lui… fournissait des herbes afin qu’elle puisse communiquer avec les Dieux, les comprendre, et communiquer leur parole dans la cité. Altar est une cité marchande, il était important que toutes les façons de vivre y soient représentées pour que tout le monde s’y sente chez soi. Mon père a jugé prudent de m’envoyer à la Haute Académie et elle, de la destiner à la prêtrise. D’un point de vue diplomatique, c’était un bon calcul.

– Tout à fait, approuva l’étrange femme énergiquement, comme s’il s’agissait d’une situation particulièrement amusante. D’autant plus que les herbes que l’on me donnait pour parfaire mon éducation m’ont rendue presque immédiatement stérile. C’était donc un calcul absolument parfait. Le grand frère devenait le seul héritier de la cité.

Rose perçut soudain les éclats métalliques qui parsemaient son rire. Elle en éprouva un fort malaise.

– Elinor t’a enfermée, observa Alrick.

– Tout le monde finit par m’enfermer. Je devais la gêner. Elle avait besoin de cet endroit pour conduire sa guerre. Tout était calculé depuis plusieurs années alors il valait mieux que je ne puisse rien faire contre elle. Simple principe de précaution, à sa place j’aurai fait la même chose.

– Que veux-tu dire ?

– Je veux dire qu’il n’y a pas de hasard dans ce qui arrive aujourd’hui. Trop de hasards se sont accumulés pour que tu puisses croire qu’il s’agisse réellement du hasard. L’explosion du Dôme qui a provoqué la colère des peuples non magiques, puis l’attaque d’Altar, celle de la Haute Académie pour finir par l’ouverture de la faille et la délivrance de ce qu’il y avait à l’intérieur. Comment pourrait-on encore croire qu’il n’y a pas de lien ? Même toi, tu peux comprendre que tout cela était planifié depuis longtemps.

– Comment ça ? Pourquoi même moi ? Qu’est-ce que tu peux me reprocher ? Je ne suis pour rien dans ces événements, c’est idiot. Je n’ai jamais fait que protéger Edengardh !

– Oui, surtout quand cela correspondait à tes propres intérêts… Lorsque notre père est mort alors que tu avais tout juste fini tes études à la Haute Académie, la direction de la cité t’a été légitimement confiée. Tu devais revenir pour prendre ta place de seigneur et protecteur du royaume.
Mais c’est exactement à ce moment qu’Elinor a quitté le Haut Conseil, laissant une place de Numéro Un vacante. Elle avait connaissance du jeu de séduction qui commençait à se jouer entre toi et la directrice, et n’avait aucun doute sur le fait que tu serais nommé à sa place au moment même où elle donnerait sa démission. Cette histoire de numéros, qu’elle avait créé de toutes pièces quelques années plus tôt pour avoir le contrôle des autres membres, trouvait enfin son utilité.
Comme elle s’y attendait, tu as pris ton rôle très au sérieux – tu avais maintenant un merveilleux prétexte pour rester à l’Académie pour continuer à tourner autour de sa directrice, comment aurais-tu pu résister ? Grâce aux conseils avisés qu’Elinor t’a prodigué, tu t’es débarrassé de ton pouvoir de maître des lieux en confiant la régence de la cité au Haut Prêtre qui, tu te l’imagines bien, ne pouvait que lui être asservi – quelle nomination extraordinaire et inattendue pour lui ! Je suppose que l’idée de me confier ce pouvoir ne t’a pas traversé l’esprit. Que t’a-t-elle dit pour t’en dissuader ? Que j’étais devenue folle ? Ce ne serait peut-être pas entièrement faux, tu me diras. Qu’a-t-elle ajouté pour finir de te convaincre de ne pas prêter attention aux affaires d’Altar ? Que ta place était de protéger Edengardh ? Elle a dû se servir de ta peur naïve des gens du Sud, et de leur religion. pour que tu évites de te mêler de ses affaires. Plus le danger semblait loin, moins il y avait de chance pour que vous regardiez ce qui se passait juste sous votre nez.
Et c’est ainsi, grâce à ton inaction, que l’armée qui contrôle Edengardh a été formée.

Noylïs ponctua sa démonstration d’une petite courbette théâtrale avant d’éclater d’un rire sonore qui leur glaça le sang.

– Tu aurais pu me prévenir, murmura Alrick, assommé par ce qu’il entendait. Tu devais avoir conscience de tout cela depuis un moment.

Sa sœur reprit une tasse de thé silencieusement, l’air soudain grave.

– Bien entendu, sans quoi on aurait pas pris la peine de me retirer de la vue de tous, de faire de moi le fantôme errant du château d’Altar. En fait c’est même parce que j’aurai pu te prévenir que les regards se sont tournés vers moi. Le fait que je sois ici depuis si longtemps prouve qu’elle me considérait comme un véritable danger. Je faisais semblant de ne rien comprendre à ce qu’il se passait, mais elle n’était pas dupe. Elle m’a suspendu de mes fonctions à la cathédrale dès qu’elle a appris par le Haut Prêtre que je commençais à me douter de quelque chose.
Et figure toi que l’on ne me laisse plus communiquer avec qui que ce soit depuis des années. Je suppose que mes longues missives ont du te manquer pour que prenne la peine de venir me voir aujourd’hui.
Tout de même, même cette petite dinde de Danà avait fini par comprendre. Elle a échappé à Elinor il y a quelques mois. Quoi qu’on en dise, elle aurait peut-être dû être Numéro Un à ta place. Elle n’est pas du genre à se laisser démonter, et maintenant elle est partie protéger les siens.

Rose prit par le bras l’Émissaire de Terre qui semblait de plus en plus confus, pour l’entraîner en dehors de la bulle. Le guerrier avait le visage déconfit, les paroles de sa sœur l’avaient atteint durement.

– Penses-tu que nous puissions lui faire confiance ?

– Je n’en ai aucune idée. Ce qu’elle dit a tellement de sens que je serai tenté de la croire. Mais après tout, nous avons déjà été trompés par Elinor, et cela fait tellement longtemps que je ne suis pas venu ici… Je ne sais pas quel genre de femme elle est devenue.

– Tu l’as dit toi même, l’ennemi de notre ennemi n’est pas forcément notre ami.

– Rose, elle n’a pas tort : nous allons repartir ! Encore une fois je vais laisser mon peuple sans protection !

– Mais en combattant pour Edengardh, tu combats pour lui.

-Non, ça ne fonctionne pas comme cela. Noylïs aurait sans doute pu s’enfuir, comme nous ou Danà, et elle a sans doute eu plusieurs fois l’occasion de le faire. Pourtant elle est encore là, elle est restée fidèle à Altar.

Il se libéra de l’étreinte de son Catalyseur pour se planter devant sa sœur.

– Si aujourd’hui je te libère, acceptes-tu de reprendre le contrôle d’Altar, pour moi, et parce qu’en temps qu’héritière de la famille Altar tu es la seule à avoir la légitimité de le faire ?

Malgré le sourire déplaisant qu’elle affichait en étirant ses lèvres molles, Rose aperçut dans les yeux de Noylïs la même lueur intransigeante qui s’allumait dans ceux de son frère lorsqu’il se jetait dans une bataille. Avec elle à leur côté, combattant et protégeant la population pour eux, ils avaient un atout de plus dans leur manche. Ou un problème de plus. Néanmoins, l’Émissaire de l’Air rappela la bulle à elle pour les voir se serrer la main d’un air entendu, avant de se laisser entraîner par Alrick vers les étages supérieurs pour chercher leurs affaires.
Ils n’eurent d’ailleurs aucun mal à les trouver.
Comme prévu, les armes étaient rangées dans le grand coffre au pied du lit. Lynrel fut un peu plus difficile à trouver. Elinor l’avait enfermée dans une solide armoire, après l’avoir enfouie sous des linges et couvertures. C’était moins pour éviter qu’on la retrouve que pour étouffer ses plaintes sonores qu’elle l’avait séparée des armes. En effet, la femme-bâton avait du se montrer une prisonnière particulièrement pénible et bruyante.

Elle montra à peine plus de bonne grâce que Noylïs pour sa libération, exagérant si bien sa mauvaise humeur qu’Alrick se demanda également si ça valait le coup de l’emmener. Lorsqu’il fit part de cette réflexion à Rose, elle le regarda avec de grands yeux.

– Tu plaisantes, j’espère ! Douter de ta sœur est une chose, mais là on parle d’une alliée puissante et de toujours !

– Balance ce qu’t’as un tête gamin, approuva Lynrel.

– Sans vouloir te vexer, tu n’es pas facile à transporter. Nous avons déjà deux gamins et une prophétesse incapable de se battre.

– Mouais, et ?

– Je voudrais que tu restes ici pour seconder Noylïs, ma sœur, dans son combat. Si la base du problème est ici, alors je veux quelqu’un de confiance pour organiser une contre-attaque.

– Contre-attaque ? Ça m’parle pas mal, ça !

– Il te faudra identifier le problème exact et le combattre. Et si elle n’est pas coopérante… Je pense que tu auras des moyens pour nous le faire savoir.

– Alors ça y est, tu deviens un vrai chef qui prend ses responsabilités, fit le bâton d’une voix tremblotante, comme s’il était réellement ému. Je suis teeeeellement fière de toi !

Alrick se retint de sourire à grande peine, cependant, il fut étrangement satisfait que sa décision conforte le nouveau rôle qu’il voulait se donner. Les révélations de sa sœur lui avaient donné matière à réfléchir et il se rendait compte qu’il n’y avait pas qu’une seule option dans ce combat. Assurer une défense à Altar était déjà une façon de gagner la guerre, même si eux-même devaient échouer.

– Moi aussi, fit une voix grave dans son dos, le plus sérieusement du monde.

Il ne fut pas surpris de voir sa sœur lorsqu’il se retourna. Elle avait toujours eu une longueur d’avance sur lui, ou plutôt toujours su ce qu’il voudrait faire avant même qu’il le fasse. Pour la première fois depuis plusieurs mois, il prit conscience qu’il n’était pas seul dans ce combat. S’il voulait se comporter comme un vrai leader, il lui faudrait jouer sur tous ses atouts et pas seulement compter uniquement sur lui-même. Il confia donc Lynrel à Noylïs.

Quelques minutes plus tard, Rose et lui couraient dans l’escalier pour rejoindre le premier groupe. Ses membres étaient déjà là, l’air éreinté mais les yeux brillants. Il devina qu’il y avait fort à parier qu’ils n’étaient pas restés inactifs dans ces souterrains. Quelque part, Alrick fut content de constater qu’on ne lui avait pas obéi. Avoir un groupe capable d’initiative pouvait l’aider si jamais les choses tournaient mal. Et plus que jamais, il fallait l’imaginer.

– Vous me raconterez tout ça plus tard, les coupa-t-il avant même qu’ils ne prennent la parole. Le plus urgent est de rejoindre les autres pour réfléchir ensemble à une action.
Rose, s’il te plaît.

La nouvelle Émissaire de l’Air ouvrit les bras pour étendre sur chacun d’entre eux la portée de son pouvoir. Comme Elinor l’avait fait plus tôt, et comme elle savait que cela fonctionnait très bien, elle prit le parti de créer une bulle autour d’eux qui les transporterait jusqu’à l’Émissaire du Feu. Rose était surprise des changements qui la traversaient depuis les quelques heures où elle avait pris le corps de l’Émissaire. Avant tout elle prenait de plus en plus de plaisir à pratiquer une magie personnelle. Elle mesurait sa force et ne se sentait pas l’envie de la partager avec une quelconque divinité. Elle s’interrogeait de plus en plus sur la puissance de ses pouvoirs de divination : auraient-ils été différents s’ils n’avaient pas été uniquement orientés vers la religion ? Ensuite elle avait l’impression de sentir en elle le pouvoir de chacun des Émissaires avec une force particulière. Celui de Chloé avait une sensation de légèreté, il lui provoquait un frisson agréable lorsqu’elle se focalisait dessus. Au contraire, celui d’Eli-Ann était fait de chaleur, mais pas une chaleur aussi douce, plutôt un sentiment d’une violente tempête de sable irritante, brûlante et étouffante. Elle sentait également quelque chose de familier qu’elle identifia facilement comme l’empreinte de son fils qui terminait la signature de ce pouvoir. Alrick, quant-à lui, était plus difficile à circonscrire. Peut-être lui était-il trop connu, trop proche, pour donner une sensation nouvelle. En faisant un réel effort, elle ressentait une étreinte en pensant à lui. Comme si son corps entier était pris dans une masse compacte qui la soulevait du sol et la serrait délicatement. Qu’avait dit Noylïs un peu plus tôt ? « Je suppose que mes visions perdent en précision là où commencent mes convictions personnelles. » Sans doute en était-il de même pour elle avec ses sentiments.

Rose embrassa du regard l’ensemble du groupe. D’un claquement de doigts, elle fit apparaître la bulle. Elle se focalisa ensuite sur l’empreinte brûlante de l’Émissaire de Feu, s’en servant comme d’une boussole pour orienter leur chemin. Et ce fut sans effort que la sphère se souleva dans les airs pour prendre la direction de la forêt.


 


Une réaction pour Chapitre 24 : La fuite d’Altar

  • L.W.  dit:

    Il est vraiment super ce chapitre, parce qu’il nous rappelle qu’il n’y a pas que nos héros qui font quelque chose, mais que c’est tout Edengardh qui est en mouvement. Des alliances se forment, les stratégies se mettent en place… et je commence à craindre pour Eli-Ann.
    C’est très malsain ce que vous nous faites quand même : on ne veut pas voir le groupe d’Alrick rencontrer celui de Joshua (car présage de catastrophe) et pourtant, on aimerait les voir réunis comme avant l’épisode de la Citadelle.
    On s’attache à tout ce petit monde et on commence à craindre pour leur vie… surtout si Emmanuel nous tue quelqu’un d’autre au prochain chapitre. xD
    N’empêche, ça fait du bien d’enchaîner les chapitres, je devrais partir plus souvent !

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