Chapitre 26 : Dévoreurs


Du point le plus haut qu’elle connaissait de la forêt d’Eryngûr, Danà scrutait les environs. Les cimes des arbres jaunissaient à la lumière du dernier soleil qui se couchait à son tour. Cela faisait quelques temps qu’elle n’avait pas fait son inspection des limites du territoire elfique. Le voyage vers le monastère lui avait pris plus de temps que prévu, d’autant que le petit groupe d’adolescents qu’elle avait pu récupérer en chemin l’avait considérablement ralentie.
Elle n’éprouvait qu’une affection limitée pour eux, mais elle obéissait aux ordres de Garuda, un Originel qui semblait croire que le pouvoir des Éléments pourrait conduire Edengardh à sa perte. Même si elle se rendait compte que les pouvoirs des Éléments étaient légèrement au dessus de la normale, et qu’Eli-Ann, par exemple, apprenait les techniques de combat dont on lui avait confié l’enseignement plus vite que le commun des mortels, elle ne pensait pas que le groupe des trois jeunes gens pourrait énormément les aider. En vérité, le simple fait qu’ils se soient réfugiés dans la forêt elfique au lieu de s’engager parmi les autres humains pour combattre les immondes créatures de la faille la remplissait de mépris.

Aux dernières lueurs du jour, il lui semblait que le paysage n’avait pas beaucoup changé depuis sa dernière visite. En projetant son regard aussi loin que ses capacités le lui permettaient, elle parvenait à entrevoir la masse noire des Dévoreurs, agglutinée à la lisière ouest de la forêt. De tous les ennemis qui étaient apparus, ils étaient sans doute les plus prévisibles. Quels que soient les endroits de la faille d’où ils étaient sortis, ils s’étaient directement mis en marche pour rejoindre la Haute Académie des Mages, comme mystérieusement attirés par une force dont ils avaient le secret. La route invisible qu’ils suivaient inlassablement longeait la frontière avec la forêt et il n’était pas rare qu’ils tentent de faire une percée dedans. Fort heureusement, la nature même de l’endroit ainsi que la faible intensité des attaques due à leur désorganisation ne leur permettait pas de survivre très longtemps à cette intrusion. Sans cela, Eryngûr aurait rapidement été pris d’assaut et la cité elfique dont Danà était la gardienne, ainsi que les autres formes de vie qui peuplaient cet immense espace en hameaux plus modestes, auraient été submergées. Et tous aurait subi le même sort que les villages humains qui bordaient les bois. En effet,  lorsque le tremblement de terre avait secoué Edengardh, une large cicatrice avait également glissé entre les arbres, déchirant la forêt en deux comme n’importe quel autre endroit.

De sa prison au château d’Altar, ce jour-là, Danà avait ressenti de façon aiguë la nécessité de rentrer dans la capitale elfique. Seule la conscience intuitive du danger que représentait cette ouverture lui avait donné le courage de chercher une solution pour briser la bulle d’air qui la maintenait dans un cachot, quelque part dans les souterrains humides du château. Peut-être est-ce grâce à son manque de combativité quelques temps avant son évasion qu’Elinor avait relâché sa vigilance, ou bien ses autres prisonniers lui demandaient-ils trop d’attention. Toujours est-il que l’Elfe avait remarqué une fluctuation sensible dans les énergies qui composaient la magie qui l’enfermait. Cette fluctuation atteignait son niveau le plus important un peu avant l’aube, comme si le sommeil  de la magicienne l’emportait trop loin dans l’inconscience pour qu’elle soit attentive à une infime concentration de magie oubliée dans un coin du château. Danà s’était donc engouffrée dans cette petite brèche, se servant de toute sa volonté pour se fondre dans la bulle et enfin en sortir. Le processus avait du ramener violemment Elinor à la conscience, si elle en croyait le rugissement qui avait suivi. Néanmoins, elle avait eu le temps de s’enfuir.
Pour prendre son ennemie à revers, l’Elfe ne s’était pas dirigée vers les plaines d’Altar où elle aurait été trop à découvert, mais avait choisi d’emprunter le cours d’eau qui descendait de la vallée jusqu’à la mer. À cette période, le courant n’était pas assez important pour l’empêcher de ramer vers l’intérieur des terres, au moins sur une distance assez importante pour semer les hommes-tritons qui servaient de garde à la nouvelle maîtresse des lieux.

Contrairement à ce qu’elle aurait cru, Danà n’avait eu aucun mal à trouver une barque pour la transporter et la jeter sur le petit bras en voie de dessèchement. La taille peu importante de son moyen de transport alliait l’avantage de la légèreté et d’un renfoncement peu profond qui lui permettait d’éviter de racler les pierres et de frôler la vase du fond de l’eau. À la force des bras, et dans une eau dépourvue de courant, elle n’avait pas mis longtemps à s’éloigner du château d’Altar, glissant dans un silence presque total. La lune était absente, seul le scintillement discret de la ceinture d’astéroïdes qui la bordait pouvait apporter un peu de lumière, aussi faible fut-elle. Au bout de quelques temps elle avait connu ses premières difficultés. La coquille de noix qui la transportait butait régulièrement contre des obstacles, rendant sa progression difficile. Elle avait cru que c’était le niveau d’eau qui était trop bas à cette saison, mais le lever du jour lui avait donné une autre explication. Lorsque l’Aube éternelle était apparue à l’horizon, mêlant sa lumière blafarde au brouillard environnant, elle s’était aperçue que ce qu’elle avait pris pour pour des pierres bloquant son chemin était en fait des débris de diverses constructions humaines. Beaucoup de poutres de bois en partie calcinées, mais également des ustensiles de la vie courante. Le long des berges, les cadavres exsangues s’étaient pris dans les hautes herbes. Ils avaient semblé être là depuis quelques semaines déjà, rejetés sur le côté par l’eau, la peau étrangement à vif, cloquée, surtout au niveau des mains et des avants-bras, comme s’ils avaient tous été brûlés. Leur nombre était stupéfiant et augmentait au fur et à mesure qu’elle avançait. Des villages entiers semblaient avoir été vidés de la moindre parcelle de vie, rejetée ensuite dans le canal.

Elle avait d’abord pensé qu’il s’agissait d’un pillage de la part de bandits de grands chemins, ou même, à la rigueur, d’ennemis venus de l’autre côté de la mer. Néanmoins l’importance du carnage était telle qu’elle avait ressenti le besoin d’aller vérifier ces raisons, même si elle doutait d’avoir beaucoup d’explications alors que, de toute évidence, le massacre avait eu lieu plusieurs semaines auparavant. Elle avait donc tiré son embarcation sur le rivage, se frayant avec peine un chemin à travers les corps sans vie, et avait marché vers le village de pêcheurs dévasté qu’elle apercevait au loin. Elle s’était rapidement rendu compte que le terme de « dévastation » était inapproprié pour parler de l’endroit puisqu’il ne restait rien, sinon des cendres. On devinait encore l’emplacement des habitations en observant le sol, mais un déluge de feu semblait s’être abattu sur l’endroit, réduisant chaque chose à une traînée noire, ou à une poussière grise. Perplexe, l’Elfe avait continué son chemin, essayant de retrouver la route vers la forêt sans perdre de vue le chemin piétiné qu’avait laissé les agresseurs.

Elle avait mis beaucoup de temps à rejoindre la capitale Elfe, considérant qu’il valait mieux se tenir au courant de la situation pour pouvoir mieux se préparer si la forêt elle-même devait être attaquée. Son rôle de gardienne lui donnait le devoir d’organiser ses compatriotes et d’avoir une vue d’ensemble en cas de bataille, aussi savait-elle que chaque information qu’elle parviendrait à obtenir avant cela lui permettrait d’avoir un avantage stratégique sur l’ennemi, ou du moins de ne pas avoir de désavantage. Elle avait donc passé plusieurs jours à arpenter le paysage qui séparait Altar d’Eryngûr et rencontré plusieurs groupes de réfugiés terrorisés, souvent blessés et plus particulièrement gravement brûlés. Leur regard était éteint, leurs traits gravés dans un bloc de pierre. Alors seulement, elle avait entendu parler des Dévoreurs et de la faille qui traversait les terres d’Edengardh de part en part. Les descriptions qu’on lui avait fait de ces êtres répugnants qui semblaient sortis des enfers étaient tellement cauchemardesque qu’elle en avait eu elle-même l’estomac retourné. Il devenait de plus en plus urgent qu’elle trouve une de ces failles et qu’elle voie de ses yeux ces créatures difformes et dépourvues du moindre sentiment sinon une rage sourde qui les poussait à s’attaquer à tout ce qui leur tombait sous la vrille. Elle s’était donc laissée guider par les indications des réfugiés pour rejoindre l’ouverture la plus proche.

En s’approchant d’une des brèches, elle avait d’abord été saisie par l’odeur acre de fumée qui émanait d’un ancien village qui n’en finissait plus de brûler depuis des jours, lui avait-on dit. Le feu était la seule arme qui paraissait être assez puissante pour battre les Dévoreurs, néanmoins il ne suffisait pas de les enflammer, leur peau était trop lisse et trop solide pour prendre simplement feu. Il fallait faire en sorte de brûler complètement le village afin de lui faire atteindre des températures intolérables, à la manière d’un four, avant de les attaquer à l’aide de piques enflammées ou, si possible, d’une lance chauffée à blanc. Et même ainsi, il n’était pas certain de réussir à les blesser. Pour les villages qui ne parvenaient pas à mettre cette technique à exécution, c’est à dire la quasi-totalité, il n’y avait aucune issue possible.
Danà s’était penchée au dessus de la pente escarpée qui tombait en à-pic. Il était difficile d’imaginer pouvoir y descendre tant il y faisait noir, mais monter semblait aussi compliqué. Les rebords visibles étaient percés de cratères profonds, sans doute provoqués par les vrilles qui terminaient les pattes des monstres. Du trou émanait un gargouillis peu ragoutant mais rien ne semblait vouloir s’en écouler. Peut-être la source était-elle tarie. L’Elfe, consciente qu’elle n’allait pas se lancer seule sur la piste d’une armée de monstres qui ne semblaient pas ressentir le moindre sentiment, prit le parti de continuer son chemin pour regagner ses terres au plus vite.

Sur le chemin, elle avait rencontré encore d’autres réfugiés, en à peine meilleur état que les précédents, qui lui avaient expliqué d’après leurs observations que les ennemis suivaient une route invisible et tortueuse vers un point unique, la Haute Académie. Ils déviaient rarement de ce chemin et en vérité, s’ils en avaient eu la possibilité, ils n’auraient pas dévié du tout, ne connaissant ni la faim ni la fatigue, se contentant d’écraser toutes les habitations sur leur route sans chercher à se déplacer pour en attaquer d’autres. Leurs Maîtres étaient plus cruels encore. Danà n’était pas parvenue à tirer grand chose sur ces Maîtres aux survivants, sinon des allusions. C’était un jeu sournois pour eux que de voir leurs victimes essayer de sauver leur vie. Ils donnaient l’impression de faire cela par simple cruauté. De toute évidence, ils envoyaient les troupes sur les habitations mais n’apparaissaient jamais eux même sur le champ de bataille – d’extermination, se contentant d’observer de loin. On pouvait parfois deviner leurs silhouettes qui émergeaient à demi de la fumée mais personne n’était d’accord quant à leur allure générale, si bien que l’Elfe s’était demandée s’ils existaient réellement ou bien s’ils étaient le fruit des hallucinations et légendes collectives qui commençaient à naître sur la route.

Elle avait eu le loisir de répondre à la question de l’existence de ces abominations un peu plus tard au cours de son voyage, lorsqu’en train de courir sur un plateau montagneux qui donnait en contre-bas sur une vallée, elle avait entendu un bruit de cor qui l’avait figée. Au loin, un nuage de poussière annonçait l’arrivée d’une cohorte importante. Elle était lancée à pleine vitesse sur une bourgade, tel un fleuve noir et luisant qui serait subitement sorti de son lit dans un grondement furieux. De sa hauteur, Danà n’avait rien pu faire sinon assister impuissante à la chute de la ville. L’unique vague s’était abattue sur les maisons alors que les habitants s’acharnaient à les enflammer au plus vite, se forçant à détruire de leur propre chef leurs meilleurs souvenirs pour ne pas perdre leur vie. En projetant son regard un peu plus loin, elle avait pu apercevoir la faction d’êtres immondes qui se tenait en retrait, regardant le résultat du massacre d’un air froid. Ils étaient petits, une taille humaine, un peu voûtés sur leurs montures qui semblaient particulièrement nerveuses, les yeux étincelants de haine. En vérité, leurs traits ressemblaient fortement à ceux des hommes, si ce n’est qu’ils étaient cruellement forcés. Tout leur corps semblait affaissé sur lui-même, leur donnant une allure de poupée de chiffon grotesque. Lorsque leur œuvre fut terminée, ils se détournèrent du spectacle, rejoignant le tracé de la route.

A son retour, quand elle eut repris sa place au sein de la cité elfique, ce fut tout ce qu’elle avait pu voir et entendre lors de son trajet d’Altar à Eryngûr qui permit à Danà de concevoir une défense en se servant des atouts guerriers de son peuple autant que des pouvoirs intrinsèquement liés à leur environnement. En effet, elle put s’apercevoir en faisant le tour des failles qui étaient apparues dans la forêt et en écoutant le récit de chacun que les centaines de Dévoreurs qui s’étaient écoulés de la faille comme d’une plaie purulente, avaient été contenus par les efforts conjoints des Elfes et des esprits de la forêt. Forte de cette victoire, la cité des Elfes avait entrepris de constituer une armée et de la former pour pouvoir aider les peuples alentours. La gardienne espérait également pouvoir constituer un petit groupe de fidèles qui partirait à la Haute Académie en éclaireur afin de comprendre ce qu’il s’y passait réellement.

 

Pour aujourd’hui l’inspection touchait à sa fin. Sans surprise, la frontière ouest, bien gardée, n’avait subi aucun dommage. Les Dévoreurs idiots qui s’en approchaient un petit trop se frottaient aux armes Elfiques autrement plus efficaces que celles des petits paysans. Ils devenaient des sujets d’expérimentation volontaires pour les nouvelles recrues en formation et des armes en pleine conception.
Elle fit doucement pivoter son long corps pour observer le soleil se coucher comme une ultime larme de jour qui s’écrase sur le sol, le rougissant une dernière fois. Mais ce qu’elle vit la surpris d’avantage. Au loin, près de la lisière opposée, une fumée noire caractéristique commençait à s’élever. Danà émit un sifflement rageur en comprenant ce qui pouvait la provoquer. Elle dévala la colline pour retrouver la troupe de ses capitaines qui l’attendait et sauta sur sa monture.

– Ces chiens nous prennent à revers, cria-t-elle. Rassemblez tout le monde et retrouvez moi au hameau des Auchtors de l’Hiver. Nous devons parer l’attaque, et surtout éviter que les nomades ne mettent le feu à la forêt : ce serait leur aménager un chemin jusqu’à nous.

Elle lança sa jument à pleine vitesse sur le chemin, le martèlement de sa course accompagné par le son des cors qui résonnaient tout autour d’elle. Si les Dévoreurs avaient réussi à pénétrer aussi profondément dans les bois c’est qu’ils devaient avoir submergé par le nombre les forces du lieu. Cette partie de la forêt n’était pas gardée par les Elfes, car considérée comme non dangereuse. Les Maîtres, ces têtes pensantes, en avaient profité pour se forcer une brèche qui ne pourrait que s’élargir si les arbres disparaissaient, brûlés par des hommes effrayés qui n’avaient entendu que cette solution pour se protéger.
De fait, quand les premières troupes Elfiques arrivèrent, le village était entièrement pris dans les flammes. Cela n’avait pourtant pas empêché les créatures de détruire tout sur leur passage. Danà et ses hommes se retrouvèrent devant une masse importante d’ennemis, une force brute, contaminante, aveugle à toute autre idée que celle d’aller plus encore de l’avant.

–  Repoussez-les en dehors de la limite de la forêt ! Mais ne les laissez surtout pas vous toucher ! intima la gardienne au groupe qui l’entourait.

Ils furent bientôt rejoints par une seconde troupe, à qui elle demanda de faire leur possible pour éteindre les flammes. Comme les nomades eux-même l’avaient allumé, elle avait peur que la forêt les identifie comme ennemis et s’attaque à eux aussi au lieu de concentrer sa force sur le véritable ennemi. Elle distribua ensuite ses ordres aux généraux qui venaient de partout, accompagnés de leurs troupes. Son plan était simple : séparer les ennemis, les disperser en plusieurs petits groupes pour pouvoir obtenir l’aide magique des lieux. Elle se réservait à elle-même ainsi qu’à ses hommes la tache d’aller cueillir les Maîtres qui avaient une si grande emprise sur ces êtres pourtant sourds et aveugles à toutes sollicitations – ces Dévoreurs, mais dont personne ne connaissait le pouvoir réel.
Lorsqu’elle sortit des bois en contournant l’armée ennemie, le soleil avait déjà totalement disparu. Heureusement pour elle, les nuits d’été étaient assez claires. Ils ne mirent pas longtemps à identifier les Maîtres qui avaient déjà rebroussé chemin, les chevaux lancés au galop.

– Doit-on les poursuivre, ma Dame ? demanda un lieutenant, les vêtements couverts d’une substance poisseuse noire.

– Non, inutile. Nous avons encore beaucoup à faire ici.

– Pourquoi repartent-ils puisqu’ils ont fait une percée ?

– Pour provoquer la terreur. Ils nous ont montré qu’ils pouvaient le faire, à nous qui pensions les maîtriser sur nos frontières.

– Cela ne veut pas dire qu’ils auraient gagné.

– Et ça ne veut pas dire non plus que nous aurions gagné. Ils veulent entretenir cette idée de puissance auprès de la population, leur faire comprendre que personne n’est à l’abri, même s’ils sont sous notre protection.

Danà soupira.

– Je suppose que c’est de la simple provocation, c’est tout à fait leur genre. Mais ils ne veulent pas encore nous montrer leurs talents spéciaux. Ce n’est pas dans leur plan.

Elle fit volte-face dans le but de prendre à revers quelques groupes de Dévoreurs. Le ciel était éclairé par les restes de flammes des arbres, dont les branches avaient viré à un bleu turquoise, comme si la nature lançait un dernier cri d’agonie qui lui serra le cœur. L’odeur de chair pourrie brûlée attirait nombre de charognards décidés à avoir leur part du festin, notamment des dragons, dont le souffle incandescent, s’il aidait à percer l’armure des ennemis, compliquait la tâche de ceux chargés de mettre fin à l’incendie. D’autre part, ces gigantesque bêtes indomptables ne faisaient pas de différences entre les camps, cherchant simplement à se nourrir.
À l’orée des bois, Danà rencontra un groupe d’ambassadeurs, reconnaissables à leur casaque de couleur pourpre ornée du blason doré de la capitale elfique. Elle freina sa monture à quelques pieds d’eux pour les invectiver.

– Rentrez vous mettre à l’abri, vous ne voyez pas que vous êtes sur un champ de bataille ? hurla-t-elle pour couvrir les rugissements des bêtes qui se mêlaient aux craquements sinistres des arbres et aux râles étranges que proféraient les créatures en rendant l’âme.

– Impossible madame, cria l’un des messagers à l’allure de pantomime qu’elle avait déjà croisé auprès de Garuda. Nous avons une nouvelle importante à vous communiquer : le conseil va commencer, et il nécessite votre présence.

– Espèce d’imbécile, rugit Danà, regardez autour de vous ! Si nous ne maîtrisons pas ces démons, il risque bien de ne pas y avoir de conseil.

– Mais vous devez venir avec nous, Les Originels vous demandent.

– Je n’ai que faire des Originels. Il y a des gens qui ont réellement besoin de nous ici. Allez donc vous amuser avec vos Émissaires et vos Dieux mais ne venez pas m’importuner en pleine bataille.

Sur ses mots, elle tira sèchement sur ses reines, obligeant sa jument à virer de cap, et la lança au galop sur un amas d’ennemis, déjà aux prises avec un groupe de Nains qui magnaient habilement la hache pour les repousser. Elle tira sa propre arme et se jeta dans la mêlée. Le brouhaha l’empêcha de voir un des dragons faire une descente en piqué sur le groupe d’ambassadeurs resté figé par son refus, et gober le barde Jahcen qu’il dut confondre à l’odeur avec un Dévoreur.
En plein combat, alors que les feux venaient d’être maîtrisés, les plongeant tous dans l’obscurité, le regard de Danà fut attiré par un halo scintillant au loin. Elle plissa les yeux pour reconnaître une des bulles d’Elinor, de celles dont elle avait été victime. À l’intérieur se tenait ladite magicienne, accompagnée par l’Élément de Terre Alrick ainsi que d’autres personnes qu’elle n’arrivait pas à distinguer. Elle eut soudain l’impression de manquer d’air. Elle para la charge désordonnée d’un Dévoreur avant d’attraper le cor sur la monture d’un de ces capitaines afin de sonner le repli des troupes non nécessaires.

– À la capitale ! cria-t-elle. Il faut détruire la bulle avant qu’elle atteigne la capitale ! Si elle y parvient, ça sera notre fin à tous !

*********

Dans l’atmosphère fastueuse de la capitale des Elfes, plus précisément le richissime temple du Crépuscule, qui ressemblait à un coucher de soleil par les reflets dorés qu’il apportait à tout ce qui passait à proximité tant il était chargé de dorure, on avait fait attendre l’Émissaire, son Catalyseur et le « Perinbâl » qui ignorait toujours à quoi son titre faisait allusion. La terrasse sur laquelle ils se trouvaient leur donnait une vue d’ensemble sur la forêt qui les entourait.

– Conseil des Dieux, murmura An-Guë comme pour lui-même. C’est un privilège peu commun d’y être invité.

– Les Dieux sont des avatars de la pensée collective, une magie faite pour répondre aux besoins vitaux du plus grand nombre. Les rencontrer, c’est un peu comme rencontrer une partie de nous même. Ça n’a pas de sens. On finit par leur donner plus de poids qu’ils en ont à l’origine, répondit sèchement Joshua avant de tourner les talons.

Le garçon blond le regarda partir en haussant les sourcils. Ses yeux s’arrêtèrent ensuite sur Eli-Ann qui contemplait le panorama, l’air ailleurs.
La peau de la jeune Olm renvoyait les reflets dorés alentour. Ces longs mois passés au soleil, qui avaient commencé par la rendre fragile, avaient favorisé une mue conduisant à la reconstitution d’une peau plus adaptée, plus épaisse sans toutefois dissimuler entièrement à la vue le réseau de veines qui se dessinait juste en dessous. Elle était également plus humide, comme si elle fabriquait son propre sérum protecteur contre les rayons des astres solaires. Eli-Ann lui semblait toujours petite, surtout comparée à lui-même qui avait pris de nombreux centimètres depuis quelques mois, néanmoins elle avait changé subtilement. Elle avait maintenant ce physique serpentin propre à ceux de sa race, avec les hanches et la poitrine peu marquées, et donnait une impression de souplesse et de flexibilité qu’il ne connaissait chez aucun Humain. Sa façon de se déplacer elle-même était devenue plus harmonieuse, comme si elle glissait sur le sol, à l’affût, prête à se faufiler dans les fourrés à la moindre alerte. Et les jambes en métal qu’on lui avait greffé achevaient de lui donner un air de sirène des lacs noirs souterrains.
Se sentant observée, la créature releva la tête vers lui.

– Oh moi, tu sais, je ne suis pas réellement comme vous, justifia-t-elle avec un pauvre sourire, croyant qu’il attendait un commentaire de sa part. Toutes ces choses, la religion, les Dieux, ça me dépasse. Je suis une esclave Olm, ce qui fait de moi un être beaucoup plus pragmatique. Je sais que j’aurais dû rester dans le Dôme, et y mourir. Quand je vois tout cela, quand j’entends ce que l’on attend de moi, je me dis que c’est impossible. Et ça me fait peur.

– Aucune raison d’avoir peur, si c’est ce que tu penses. Si tu imagines réellement que tu aurais du mourir pendant l’explosion du Dôme, alors peu importe quand tu mourras, puisque tu auras réussi à gagner déjà pas mal de temps.

– Mais ça ne sera jamais assez, répliqua-t-elle en tournant imperceptiblement les yeux vers l’Elfe. On m’en a déjà trop donné pour que j’accepte d’en céder en échange.

An-Guë ne dit rien, pensant que la jeune fille préciserait sa pensée.

– Tu sais, continua-t-elle d’un air absent. Je ne comprenais pas pourquoi tu retenais Oztas prisonnière alors que tu disais l’aimer. Pourquoi tu venais tous les jours pour la regarder alors qu’elle allait de plus en plus mal. Tu t’entraînais pendant des heures, jusqu’à avoir un niveau de combat supérieur à la plupart des guerriers, mais ce n’était jamais suffisant. En fait ça ne sera jamais suffisant, il y aura toujours quelque chose de supérieur qui pourra te la prendre.

– Pourquoi tu me parles de ça maintenant ?

– Je ne sais pas. Juste pour te dire que je te comprends. Et que même si c’est impossible, je voulais te dire que j’avais eu cette envie moi aussi, au moins une fois. Pouvoir être sûre que la personne serait réellement en sécurité. Mais c’est impossible.

– Je le sais bien, j’ai bien compris la leçon.

La jeune Olm souhaita ajouter quelque chose, mais elle fut interrompue par l’ouverture des portes qui conduisaient à la salle du Conseil.


 


3 réactions pour Chapitre 26 : Dévoreurs

  • Caroline  dit:

    Bon ça fait longtemps que je n’avais pas mis de commentaires.
    Il faut donc que je trouve un défi pour marquer le coup, un défi digne de cette fin de cycle…
    Oh et puis zut ! Je suis incapable d’être sérieuse de toute façon. Alors faisons un peu jouer vos références culturelles. Manu je souhaite que tu places une ou plusieurs des répliques suivantes :

    –  » Nous ne survivrons jamais ! » – « Ne dis pas de bêtises. C’est pas parce que personne n’a survécu avant nous qu’on n’y arrivera pas »
    – « Ne poses pas de questions auxquelles tu ne veux pas savoir la réponse. »
    – Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. »

    Voilà amuses toi bien ^^

  • Léna  dit:

    Bouahaha, Eli-Ann va séquestrer Joshua 😀
    Je trouve ce chapitre plutôt sombre (c’est positif), ça équilibre ceux d’avant et ça nous rappelle bien que dehors de la forêt, c’est la fin du monde, et y’a pas de zigotos qui font des rimes pendant que les autres, euh.. Je dirais même que ça présage que quelque chose va faire *boum* en Edengardh 🙂
    Maintenant, il paraît qu’il faut trouver des défis hyper badass, mais en même temps je crois que le chapitre suivant est déjà bien avancé. Alors…. Tiens, je propose justement que quelque chose fasse BOUM, ça laisse de la marge, entre les combats, Danà qui veut éclater la bulle d’Elinor/Rose, Dipy dont on n’a pas entendu parler depuis longtemps et qui va être jaloux de Joshua… Ou An-guë d’Eli-Ann, on sait pas (:

  • Jonathan B.  dit:

    Bien ce chapitre. Une percée ennemie dans le territoire elfe. Ça va les remettre en place. Ils se la jouent avec leurs talents au combat mais ça restera toujours un peuple de tantouzes dans mon esprit !
    J’ai beaucoup aimé le sort de Jachen. Il s’est littéralement fait gober comme un flamby sur une assiette. Ça me laisse une image très comique en tête. Et Dana est toujours aux fraises dans cette histoire. Je sent venir le gros quiproquos pendant le conseil alors qu’elle n’a pas toutes les infos. Elle va se jeter sur Rose comme une cinglée ^^

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