Chapitre 27 : Vie, Esprit, Magie


Dans l’une des rues principales de l’Alliance de Cristal, un homme en armure tentait de se frayer un chemin parmi les réfugiés.

– Poussez-vous, bande d’idiotes ! beugla-t-il à l’adresse d’un groupe de femmes vêtues de haillons. Nous sommes en guerre, alors trouvez un abri et restez-y jusqu’à nouvel ordre.

Sans leur laisser le temps de s’exécuter, l’homme poursuivit sa course en scrutant les environs avec attention. Il lança des jurons à plusieurs reprises, cria des ordres à qui voulait bien l’écouter et sermonna plusieurs jeunes magiciens qui lui semblaient trop détendus.
Après de longues minutes de recherche, cependant, il finit par trouver celui qu’il recherchait.

– Maître Vuin ! cria-t-il en l’apercevant au loin. Maître Vuin !

L’intéressé arqua ses longues oreilles brunes en arrière et se retourna aussitôt. Il posa ses grands yeux jaunes sur l’Humain qui venait de l’interpeller et l’expression de son visage devint grave.

– Un problème, Commandant ?

L’homme reprit son souffle avant de répondre.

– L’ennemi a réussi à faire une brèche dans le quartier des Enchantements.

– Eh bien ? fit le petit magicien. N’était-ce pas ce qui était prévu ?

– Si, Maître, mais c’est beaucoup trop tôt. À ce rythme, les Ombres auront pris possession des lieux bien avant que le piège ne se referme.

– Je vois…

Vuin ferma ses paupières et le silence se fit tout autour de lui. Il parcourut mentalement les signatures magiques qui se manifestaient partout dans l’ancienne Académie, et ne tarda pas à identifier celle qu’il recherchait.
Quelques secondes plus tard, une Trollesse vêtue d’une longue robe écarlate accourut vers lui d’un pas lourd et désordonné.

– Besoin baboum ? articula-t-elle d’une voix caverneuse.

– Absolument, Zelika, répondit Vuin avec le plus grand sérieux. La guilde des Pyromanciens doit immédiatement se rendre au Quartier des Enchantements pour aider le Commandant Arkhos.

La Trollesse acquiesça frénétiquement et suivit l’Humain sans perdre une seconde.
Le vieux magicien les regarda s’éloigner avec bienveillance puis leva les yeux au ciel, ses pensées se bousculant dans son esprit.

– Il est grand temps, Aluthéa, murmura-t-il faiblement. Cette mascarade n’a que trop duré…

*****************

Chloé se laissait porter dans l’immense bulle aérienne de Rose à l’écart des autres, l’air soucieux. Lorsqu’ils étaient parvenus à s’échapper d’Altar, quelques jours plus tôt, elle s’était réjouie à l’idée de pouvoir retrouver son frère. Mais son enthousiasme s’était peu à peu dissipé tandis que le groupe se rapprochait des luxuriantes forêts elfiques.

– Je n’ai pas l’impression que nous allons sauver qui que ce soit, avait-elle avoué à son ami Axel le lendemain de leur évasion. Dans cette sphère de vent, on ressemble davantage à des prédateurs…

Le garçon avait tenté de la rassurer en lui rappelant la nécessité de faire confiance à Alrick, envers qui il vouait un véritable culte. Ce dernier, qui s’était montré décisif dans la chute d’Elinor, leur avait permis de retrouver leur liberté. Mais si cet argument à lui seul suffisait à rallier la majorité des Larmes d’Aluthéa, la jeune Elfe ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain malaise en repensant à la motivation réelle de l’Humain.
L’Émissaire de la Terre ne jurait que par Prolios, cette mystérieuse entité qui lui était apparue en rêve et qui leur avait donné les clés pour s’évader de leur geôle. D’une certaine manière, Chloé lui en était reconnaissante, mais elle ne comprenait pas pourquoi cette « chose » sortie de nulle part les incitait à rassembler les quatre Émissaires, alors que la proximité de trois d’entre eux avait suffi à fracturer Edengardh de manière irréversible.

– Tu n’approuves pas cette expédition, remarqua Oztas en se plaçant à ses côtés. Je me trompe ?

L’Émissaire de l’Eau secoua doucement la tête de gauche à droite.

– Ce n’est pas ça, murmura-t-elle en lançant un regard furtif en direction de Rose. C’est juste… Je ne sais pas. Nous sommes les Larmes d’Aluthéa, pas vrai ? Nous croyons en l’Alliance de Cristal. Nous croyons en la magie… Alors pourquoi devons-nous écouter ce Prolios ? Pourquoi Alrick… Pourquoi est-ce que c’est lui qui commande ?

La prophétesse esquissa un léger sourire et posa une main réconfortante sur l’épaule de la petite Elfe.

– Parce qu’il doit satisfaire son ego de mâle, souffla-t-elle en lui adressant un clin d’œil appuyé. Ne sois pas si méfiante avec Prolios. Nous ne savons rien de lui, c’est vrai, mais c’est grâce à lui que nous sommes ici aujourd’hui. Et s’il existe un espoir de sauver Aïdelyn, tu sais bien qu’Alrick prendra tous les risques pour…

– Mais si c’est un piège ? coupa Chloé un haussant légèrement la voix. N’y a-t-il donc pas pensé ?

– Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, tu sais. Je ne lui cherche aucune excuse, mais regarde donc autour de toi. Où que nous allions, il n’y a que mort et désolation.

Oztas s’interrompit, prit une profonde inspiration et désigna du doigt un village encore fumant en contrebas.

– Le monde est déjà perdu, conclut-elle avec amertume. Que peut-il arriver de pire, après ça ?

La petite Émissaire laissa son regard se perdre parmi les habitations calcinées mais ne répondit pas. Elle laissa la prophétesse l’étreindre avec affection et la regarda finalement s’éloigner en repensant à tout ce qu’elle venait de lui dire.

Quelques minutes plus tôt, elle était encore assaillie par le doute. A présent, tout était clair.
Cette expédition était une mission suicide.
Et tous avaient déjà baissé les bras.

 *****************

Noylïs utilisa ses pouvoirs pour projeter les trois Dévoreurs qui lui faisaient face dans un portail qu’elle venait d’invoquer. Elle le scella presque aussitôt pour empêcher les créatures de s’en extirper, puis rebroussa chemin pour rejoindre en hâte la rue principale d’Altar. D’énormes débris de roche et de métal bloquaient le passage vers le centre de la cité. Ses lèvres se déformèrent alors en un large sourire. Tout se passait comme prévu.
La prêtresse ne perdit pas une seconde et s’engouffra dans une sombre ruelle où elle pouvait ressentir la présence d’autres Dévoreurs. Très vite, elle se retrouva face à une dizaine d’entre eux, aux prises avec une poignée d’habitants armés de pelles et de tridents. Elle désintégra le premier monstre d’un trait d’ombre lancé avec précision, puis invoqua un nouveau portail dans lequel elle précipita les autres sans la moindre difficulté.

– Regagnez le centre par l’ouest, ordonna-t-elle aux villageois en indiquant un petit chemin à l’aspect menaçant. Vous ne devriez pas faire de mauvaises rencontres jusqu’à ce que vous rejoigniez les autres.

– Mais si on se retrouve face à l’une de ces créatures, intervint un garçon qui ne devait pas avoir plus de quatorze ans, que se passera-t-il ?

– Ne pose pas de questions auxquelles tu ne veux pas savoir la réponse.

Le jeune Humain hocha la tête, résigné, puis entraîna les autres vers la direction indiquée. Noylïs s’assura qu’ils soient hors de son champ de vision pour sortir de sa robe quelques herbes noirâtres. Elle les roula en boule entre ses doigts et les porta à sa bouche avant de les mâcher longuement. Une douce euphorie vint s’ajouter à son sentiment d’invincibilité tandis que le poison s’insinuait dans son système nerveux. La voix qui s’invitait dans son esprit se fit lointaine, puis céda sa place à un silence de mort.

– Fermez-la, crétins de Dieux. Mes dernières heures m’appartiennent, et elles seront glorieuses…

La prophétesse éclata de rire et se dirigea vers les portes de la ville. Elle ne s’était jamais autant amusée depuis qu’elle avait pris le contrôle d’Altar, et ses nouveaux sujets la comblaient de joie. Laissés jusqu’à présent à l’abandon par Elinor, tout ceux qui avaient choisi de rester s’étaient bousculés pour répondre à l’appel aux armes de Noylïs, prêts à risquer leur vie pour défendre la patrie qu’ils aimaient. La plupart ne disposant d’aucun pouvoir magique, ils se rendaient utiles en déplaçant les plus gros débris pour empêcher l’ennemi d’accéder au centre-ville, les forçant à se rendre là où ils trouveraient des adversaires à leur niveau.

Les pertes humaines avaient été peu nombreuses ces derniers jours, et les Dévoreurs n’étaient pas encore parvenus à percer les défenses de la cité. Contre toute attente, leur nombre avait considérablement diminué, à un point tel que la sœur d’Alrick se demandait si ses forces armées en étaient la seule raison. Les attaques ne s’étaient pas arrêtées pour autant, et les valeureux combattants devaient chaque jour se relayer pour obtenir un peu de répit. Seuls les Sylphides mâles, qui gardaient les portes de la ville, maintenaient leur position sans présenter le moindre signe de faiblesse.
Aussi, quand elle vit les cadavres des créatures reptiliennes joncher le sol de pierre, Noylïs se figea.

– C’est impossible…

Au loin, une armée de Dévoreurs, menée par une sombre créature humanoïde chevauchant un destrier, attendait les ordres pour mettre Altar à feu et à sang.

*****************

Loin de là, à Galedhel, majestueuse capitale des Elfes des Forêts au cœur de l’Eryngûr, l’ambiance solennelle qui régnait au Conseil des Originels ne reflétait en rien l’horreur de la guerre qui éclatait partout ailleurs en Edengardh. Les colonnes du Temple du Crépuscule étaient recouvertes d’une fine couche d’or, et toute la décoration de ce lieu très particulier évoquait la prospérité d’un peuple qui se suffisait à lui-même.

– L’accueil des Nains est tout sauf de l’altruisme, cracha Joshua en se penchant vers An-Guë. Ces Elfes herbivores ont su voir en eux une source d’or inépuisable et profiter de leurs talents.

Le jeune Humain lui répondit par un sourire moqueur.

– Tu dis ça parce que c’est un Nain qui a reforgé tes lames elfiques, fit-il en caressant sa propre épée du revers de sa main valide. Ces Elfes des Forêts nous ont quand même ouvert leurs portes, on leur en doit une.

– Une quoi ?

– C’est une expression, idiot.

L’Elfe des Marais voulut donner un grand coup de coude dans les côtes de son ami, mais il se ravisa en apercevant le regard sévère d’Eli-Ann qui leur intimait de se taire.
Les trois compagnons étaient assis en tailleur sur de grands coussins moelleux, soigneusement disposés en arc de cercle au centre de la pièce. Lorsqu’ils étaient entrés dans le temple, ils avaient été accueillis par deux rangées de musiciens qui avaient accompagné leur marche sous le son des trompettes et des tambours. Contre toute attente, la salle était déjà remplie aux trois quarts. Ils avaient tout d’abord songé à se mettre en retrait, pour suivre de loin la réunion qui devait avoir lieu, mais un Elfe d’un âge avancé les avait conduits au premier rang, où des places de choix leur étaient réservées. Joshua, qui pensait participer au Conseil en tant que simple spectateur, n’aimait pas l’idée d’être au centre de toutes les attentions. Il était né pour combattre, pas pour faire de la politique.
Et en ce moment précis, il ressentait plus que jamais l’envie de faire tournoyer ses lames.

– Il y a quelque chose qui cloche, risqua-t-il à l’adresse d’An-Guë.

De nouveau, l’Humain ne put s’empêcher de sourire.

– Tu veux dire chez toi, ou de manière générale ?

– Chez moi, répondit Joshua avec le plus grand sérieux. Je sens mon pouvoir augmenter, comme lorsqu’Eli-Ann se sent menacée.

An-Guë se pencha pour lancer un regard à l’Émissaire du Feu qui fronça les sourcils en retour, puis reporta son attention sur son Catalyseur.

– A moins qu’elle ne s’étouffe avec son coussin, je ne vois pas ce qui pourrait la mettre en danger, répondit finalement le guerrier. Tu te sens peut-être plus confiant, maintenant que tu as retrouvé tes deux épées.

– Peut-être bien, admit l’Elfe sans conviction.

De longues minutes s’écoulèrent avant que Garuda ne franchisse à son tour les portes du Temple du Crépuscule, et les murmures pourtant faibles qui s’élevaient de part et d’autre de la vaste pièce cessèrent aussitôt. Elfes, Nains et Humains observèrent dans un silence religieux leur chef s’avancer lentement vers le centre de la pièce. Il prit place dans un majestueux siège sculpté dans un bois grossier, puis s’éclaircit la voix en adressant à la foule un sourire énigmatique.

« Dans un ultime effort pour laisser leur empreinte,
Les sept Dieux d’Edengardh inspirèrent la crainte,
Dispersant autour d’eux un soupçon de magie,
Dangereux Éléments isolés à tout prix. »

Eli-Ann, Joshua et An-Guë échangèrent des regards inquiets avant de reporter une attention totale sur leur hôte.

« Lorsque les quatre Éléments seront retrouvés,
Quand pour eux la magie se sera sacrifiée,
En dix mille morceaux aura brisé la terre,
Ravivant la haine de ces tristes hères. »

– Il parle de la prophétie, murmura Eli-Ann d’une voix presque inaudible.

« Habile diversion pour ces divins vengeurs,
Incitant les méfiants à regarder ailleurs,
Mais les quatre Éléments, malgré eux réunis,
Rouvriront les portes d’un tourment infini. »

Le vieil Humain s’interrompit, fermant un court instant ses paupières tandis que ses derniers mots résonnaient en écho dans toute la pièce.
An-Guë se leva brusquement, brisant le silence de plomb qui l’entourait.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il avec fureur.

– Oh, il y a bien des interprétations possibles, commença Garuda en faisant mine de réfléchir, mais…

– Ne me prenez pas pour un idiot ! coupa le guerrier en haussant la voix. J’ai pratiquement passé la moitié de ma vie à essayer de rassembler les morceaux de cette foutue prophétie, et voilà que vous nous la servez sur un plateau, devant des centaines de personnes ?

Joshua se leva à son tour et posa sa main sur l’épaule de son ami.

– Calme-toi, An-Guë, ça ne t’apportera rien de…

– Ne me dis pas de me calmer ! hurla à présent l’Humain. J’ai tout donné pour cette prophétie si secrète. J’ai tout perdu en voulant la reconstituer ! Et maintenant…

– Maintenant, tu dois utiliser ton énergie pour comprendre ce qu’elle implique, acheva Garuda d’un ton ferme.

Le vieillard se leva de son siège, s’avança vers l’assemblée en ignorant délibérément les deux garçons, puis s’adressa à toute l’assemblée d’une voix forte.

– Il y a bien longtemps, je vous ai mis en garde contre un mal qu’il nous faudrait un jour combattre. Aujourd’hui, vous avez rassemblé suffisamment de provisions pour survivre une année entière, s’il le faut. Vous avez creusé et dissimulé un réseau souterrain qui vous protégera aussi longtemps qu’il restera secret. Les plus couards d’entre vous ont préparé leur fuite. Les plus courageux leurs armes. Vous êtes prêts, à présent.

Garuda s’inclina avec respect devant ses sujets avant de les embrasser du regard une dernière fois.

– Nous sommes en guerre. Déployez-vous.

Lorsque toutes les personnes se levèrent comme un seul homme, Joshua prit Eli-Ann par le bras et l’entraîna à l’écart, craignant un mouvement de panique au cœur de la foule. Mais ce fut tout le contraire qui se produisit. Elfes, Nains et Humains se levèrent un à un, s’inclinant face à celui qu’ils considéraient comme le plus grand Gardien de l’Eryngûr. Incroyablement disciplinés, ils sortirent lentement du Temple du Crépuscule sans faire le moindre commentaire, comme si rien d’exceptionnel ne s’était produit, puis se divisèrent en plusieurs groupes.
L’Elfe des Marais regarda les derniers habitants de la Forêt disparaître au loin avant de reporter son attention sur Garuda, mais ce fut l’Olm qui décida de rompre le silence la première.

– Les Émissaires des Éléments sont les instruments des Dieux, c’est bien ça ? demanda-t-elle d’une voix blanche. Ils ont créé notre pouvoir pour que l’on puisse les faire revenir dans ce monde.

 Le vieil homme se retourna vers Eli-Ann, le visage creusé par une lassitude qu’il n’avait encore jamais montrée. Il s’assit sur l’un des grands coussins posé au sol et invita le petit groupe d’amis à faire de même.

– C’est ce qui semble le plus probable, concéda-t-il avec prudence. Mais n’oubliez pas que les prophéties n’ont de sens que si on leur en donne. Très souvent – et l’Histoire le prouve, c’est en essayant de les combattre qu’on finit par les provoquer malgré nous.

– Et donc ? coupa An-Guë en essayant de contenir sa fureur. Il faudrait simplement l’ignorer ? C’est ça que vous nous conseillez, vieillard ?

Joshua décida d’intervenir avant qu’un nouveau conflit n’éclate.

– La prophétie parle de sept Dieux vengeurs qui auraient été enfermés, rappela-t-il d’une voix neutre. Mais vous êtes là pourtant, non ?

Garuda secoua lentement la tête de gauche à droite. Il sembla réfléchir un instant, comme s’il cherchait les bons mots pour répondre.

– Je ne suis pas un Dieu, annonça-t-il finalement. Je suis un Originel.

– Quelle différence ? lâcha An-Guë avec une pointe d’insolence.

– Ça change absolument tout, Perinbâl, répondit le vieillard en fixant intensément le garçon. Comme vous le savez déjà, ceux qu’on nomme « Dieux » sont issus de la magie des hommes. Et les hommes, eux, sont issus du pouvoir combiné des trois Originels.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? intervint Eli-Ann. Nous… n’existons pas vraiment ?

Pour la première fois depuis le début de la conversation, Garuda consentit à sourire et posa un regard bienveillant sur la jeune Émissaire. Il leva alors un index et traça dans les airs un petit symbole de lumière représentant une feuille d’arbre.

– La Vie, commenta le vieil homme, est la force la plus réelle et la plus positive de ce monde. Elle est présente dans tout ce qui nous entoure.

A droite du premier symbole, il en dessina un second. Celui-ci était une simple goutte d’eau.

– L’Esprit, poursuivit-il, est l’énergie qui donne du sens à la Vie. Elle fait de nous ce que nous sommes et guide chacune de nos actions.

Il relia d’un trait lumineux les deux symboles, puis en dessina un troisième juste au-dessus. Joshua se figea lorsqu’il reconnut la petite lune tournoyant à l’intérieur d’un cercle.

– L’Ascensia… murmura-t-il. Le pouvoir d’Aï…

– Le pouvoir de la Magie, reprit Garuda d’une voix plus forte, est le plus instable des trois. Il représente l’équilibre du monde et ne se manifeste que lorsque nous sommes prêts à l’accueillir.

L’Originel ferma le triangle en reliant entre eux les trois symboles, puis reporta son attention sur ses jeunes hôtes.

– Vie, Esprit, Magie… répéta-t-il d’un air grave. Trois entités à l’origine de toute chose.

– Et vous êtes la Vie, comprit Eli-Ann, les yeux embués. C’est pour cela que cette forêt résiste aux horreurs qui ont envahi Edengardh. C’est pour cela qu’on y trouve l’harmonie entre les peuples. Ce lieu… est imprégné par l’énergie la plus positive qui soit.

Joshua passa un bras autour de la taille de l’Olm et la serra doucement contre lui.

– Ma sœur m’a parlé d’une Déesse de l’Esprit, risqua-t-il à son tour en repensant à son bref séjour dans l’Alliance de Cristal et à son nouveau Maître. Aluthéa, je crois ?

Cette fois, Garuda acquiesça avec un large sourire.

– Aluthéa, l’Originelle de l’Esprit, est partagée entre deux plans d’existence. Son enveloppe physique est scellée avec celles des sept Dieux. Et c’est grâce à elle que j’ai été en mesure de vous révéler la prophétie en entier.

Il lança un regard appuyé à An-Guë avant de poursuivre.

– Les trois Prophétesses ne sont que des instruments utilisés par les Dieux pour servir leurs intérêts, déclara-t-il plus sombrement. L’un d’entre eux, Prolios – celui qui conserve à ce jour le plus de pouvoir, a inséré dans leur esprit les fragments de cette prophétie de manière à enclencher un processus qui leur rendrait, à terme, leur liberté.

– Attendez, coupa An-Guë. Je croyais que les Mages avaient vaincu les Dieux il y a plusieurs siècles. Qu’ils les avaient privés de tout leur pouvoir avant de les sceller définitivement. Comment se fait-il que ce Prolios puisse encore avoir une quelconque influence sur ce monde ?

Garuda hésita un instant avant de répondre.

– Parce que les hommes lui en donnent, avoua-t-il à regret. A chaque fois qu’un être vivant implore la clémence de la mort – pour survivre à une bataille, vaincre la maladie, prendre soin d’un ami perdu, il extériorise sans le savoir une infime quantité de magie. Des milliers de personnes prient chaque jour pour leur survie. Prolios, en tant que Dieu de la Mort, est de très loin le plus sollicité, même si personne n’en est véritablement conscient.

Joshua commençait à se sentir nauséeux. Lui-même avait beaucoup pensé à la mort ces derniers temps. Même s’il n’avait aucune conviction religieuse, il avait prié pour la survie de Chloé à de nombreuses reprises depuis sa fuite de la Citadelle des Hommes. Et, quelques semaines plus tard, il s’était préoccupé de l’état de santé d’An-Guë. En faisant preuve d’humanité, il avait trahi les siens en donnant plus de pouvoir à son ennemi. Tout cela n’avait aucun sens, mais le jeune Elfe des Marais ne voyait aucune incohérence dans les révélations de l’Originel. Ces histoires le dépassaient, tout simplement.
Bien décidé à faire quelque chose – tout sauf rester en ce lieu, il s’empara de ses lames elfiques et les fit s’entrechoquer, sortant brusquement ses compagnons de leur léthargie.

– Je n’ai certainement pas tout compris, avoua-t-il sans se laisser démonter, mais on ne peut pas rester ici. Si on veut éviter le retour des Dieux – et je ne les sens vraiment pas ces gars-là, il faut empêcher les quatre Émissaires de se rassembler. On doit avertir Alrick et le convaincre de rester loin, pour toujours s’il le faut.

– Ou on peut tuer Eli-Ann maintenant et régler le problème, ironisa An-Guë en se levant à son tour.

– Ce n’est pas une si mauvaise idée, répliqua tristement l’intéressée. Si c’est pour sauver le monde, je peux bien en finir moi-même…

Garuda se racla la gorge, visiblement irrité par le tournant inattendu que prenait la conversation.

– Des idiots ! Voilà ce que vous êtes, jeunes gens !

Il se tourna vers Eli-Ann et son expression se radoucit.

– Jeune fille, ta mort ne ferait que libérer l’énergie élémentaire que tu portes en toi. Elle flotterait quelques heures au-dessus de ton corps avant de trouver un nouvel hôte, peut-être plus vulnérable encore. C’est ainsi que le pouvoir des Éléments se transmet depuis des siècles. Te sacrifier n’y changerait rien.

L’Émissaire du Feu baissa la tête, un peu honteuse. Elle voulut ajouter quelque chose mais des cris s’élevèrent tout autour d’eux, à l’extérieur du temple.
Joshua lui saisit fermement la main et l’entraîna vers l’extérieur, suivi de près par An-Guë qui avait lui aussi son épée en mains, les sens en alerte. Devant eux, plusieurs cadavres mutilés d’Elfes lourdement armés jonchaient le sol, offrant un terrible spectacle de mort et de désolation.

– Nous sommes cernés, murmura le Catalyseur en sentant son pouvoir atteindre des sommets de puissance.

Comme pour répondre à son affirmation, des dizaines de dévoreurs surgirent de l’obscurité des bois et s’approchèrent lentement du petit groupe. Joshua serra la garde de ses lames, prêt à vendre chèrement sa vie, mais son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il ressentit une présence horriblement malfaisante. Quelques mètres plus loin, deux silhouettes humaines montées sur des destriers décharnés fermaient la marche.
Sans crier gare, Eli-Ann expédia un puissant jet de flammes sur l’un d’entre eux. Elle s’attendit à une riposte mais son adversaire ne fit rien pour se défendre. Les flammes l’enveloppèrent complètement, puis se dissipèrent comme si elles n’avaient jamais existé.

– Nous ne survivrons jamais ! glapit la jeune Olm.

– Ne dis pas de bêtise, fit An-Guë en faisant tournoyer son imposante épée. Ce n’est pas parce que personne n’a survécu avant nous qu’on n’y arrivera pas.

– On est déjà mort, assura Joshua sur le ton de la conversation. Si même l’Eryngûr n’a pas réussi à repousser ces créatures, il nous faudrait un miracle pour y parvenir.

Deux Dévoreurs se jetèrent sauvagement sur l’Elfe des Marais qui les esquiva avec une dextérité hors du commun. Il lacéra le plus proche de ses lames elfiques avec une facilité déconcertante et grilla le second d’une puissante décharge électrique. An-Guë se jeta à son tour dans la bataille et à deux, ils parvinrent à tenir leurs adversaires en respect. L’idée de pouvoir l’emporter leur effleura même l’esprit un court instant, jusqu’à ce que l’un des sombres cavaliers entra en scène.
Il matérialisa un voile d’ombre au-dessus des trois amis et l’abattit sur eux avant même qu’ils ne s’en aperçoivent.

– Je ne peux plus bouger, déclara Eli-Ann d’une voix tremblotante.

– Je ne peux rien faire non plus, lâcha Joshua avec amertume. C’est terminé.

Le jeune Elfe vit s’approcher un Dévoreur particulièrement féroce et comprit que son heure était venue. Il pensa à Elorïn, la prophétesse Naine qui lui avait montré son « Dernier Visage », et souhaita qu’elle fût à ses côtés pour lui dire qu’elle s’était trompée. Finalement, Alrick ne serait pas celui qui mettrait fin à ses jours. Après tout, l’Humain était son allié et n’avait aucune raison valable pour souhaiter sa mort.
Joshua ferma les yeux lorsque le monstre se jeta sur lui et attendit la douleur, mais elle ne vint pas. Lorsqu’il les rouvrit, un immense aigle au plumage multicolore écrasait le Dévoreur entre ses redoutables serres. Une aura d’invincibilité émanait de cet être surréaliste, mais le sentiment d’admiration que ressentait le Catalyseur se transforma en incrédulité lorsqu’il reconnut le pagne rouge qui recouvrait ses parties intimes.

– Garuda… souffla-t-il d’une voix brisée.

L’Originel déploya ses ailes et une vague de lumière se déploya sur le territoire environnant, aveuglant tous les combattants sans distinction. Lorsqu’elle se dissipa, il ne restait plus aucun cadavre d’Elfe au sol. Tous se tenaient debout aux côtés de leur chef, en pleine forme et déterminés à chasser les intrus de leurs terres.
Les sombres cavaliers tentèrent de s’échapper mais leur course fut bloquée par des arbres qui n’étaient pas là quelques instants plus tôt. Garuda prit son envol et fondit sur eux sans leur laisser la moindre chance. Il déchira leur corps décharné en lambeaux et les engloutit comme s’ils n’étaient qu’une proie banale. Les Dévoreurs restants, désorganisés suite à la perte de leurs maîtres, ne tardèrent pas à connaître un sort similaire.

Ce fut seulement lorsque Danà accourut vers eux que Joshua consentit à bouger, bien longtemps après que sa liberté de mouvement lui fût rendue.

– Elinor est ici ! hurla l’Elfe des Forêts sans s’étonner de l’apparence de l’Originel. Les autres Émissaires franchiront bientôt nos frontières !

– Quoi ? s’inquiéta Eli-Ann. Alrick et Chloé sont aussi en chemin ?

La Gardienne l’ignora délibérément et s’avança vers Garuda, l’air hautain.

– Vous êtes supposé nous protéger, lança-t-elle avec dédain, et voilà qu’un autre souci vient de s’ajouter à tous ceux que nous avions déjà. Vous devez détruire cette psychopathe. Maintenant.

L’aigle géant lui lança un regard sévère.

– Je combats au nom de la Vie, gronda-t-il. Chaque être vivant a la même valeur à mes yeux, tu devrais le savoir.

Danà s’apprêta à lui lancer une réplique cinglante, mais l’Originel la fit taire aussitôt.

– Si tu veux préserver Edengardh, emmène ces jeunes gens avec toi et sortez de la forêt par le sud. Ma priorité ici est l’éradication de ce fléau contre-nature.

Furieuse, l’Elfe des Forêts cracha aux pieds de Garuda par dépit.

– Qu’il en soit ainsi, Altesse

*****************

L’Eryngûr devenait de plus en plus sombre tandis que Joshua, Eli-Ann et An-Guë essayaient tant bien que mal de suivre la trace de Danà, qui ne leur avait pas adressé un mot depuis sa confrontation avec l’Originel de la Vie. L’Elfe des Forêts avait le visage tendu par la concentration, et ses muscles se contractaient douloureusement à chaque bond qu’elle faisait à travers les bois. Quelle que soit sa mission, elle ne voulait en aucun cas se retrouver une nouvelle fois face à Elinor. L’Émissaire de l’Air provoquait chez elle un sentiment de terreur dont elle n’arrivait pas à se défaire.

– Attention ! cria Joshua.

La Gardienne se baissa juste à temps pour sentir un trait d’ombre lui effleurer la nuque. Elle banda aussitôt son arc et décocha une salve de flèches sur la silhouette obscure qui venait d’apparaître sur sa droite. Les projectiles rebondirent sur lui sans le moindre effet, et la créature descendit cette fois de son destrier pour s’avancer vers elle.

– Continuez sans moi, ordonna-t-elle d’un ton sans réplique. Je vais le retenir ici.

Les trois compagnons poursuivirent leur course quelques mètres plus loin, conscient que leurs propres pouvoirs seraient inefficaces sur cet adversaire, mais ne purent se résoudre à abandonner leur guide. Ils se cachèrent derrière un buisson et observèrent la scène en silence.

Lorsque le sombre cavalier se présenta devant elle, Danà identifia un Humain dont la peau était grise comme de la cendre. De ses yeux émanaient une lueur bleutée surnaturelle, comme si son corps était contrôlé par une magie particulièrement morbide. Il portait une armure de plate noire qui ne gênait en rien ses mouvements, en plus de le protéger efficacement contre l’acier de ses flèches.
Elle laissa le cavalier porter une première attaque avec son estramaçon et l’esquiva habilement. Elle tenta elle-même de le toucher à l’aide de sa dague avant de se replacer hors de portée, mais sa maigre tentative se solda par un échec. Ils tournèrent ainsi l’un autour de l’autre pendant de longues minutes, et Danà commença à ressentir les effets de la fatigue.

– Tu es coriace, toi, lâcha-t-elle en cherchant un nouvel angle d’attaque.

De nouveau, elle s’élança pour tenter d’atteindre son adversaire, puis roula au dernier moment sur la gauche en portant ses doigts à ses cheveux. L’un de ses serpents se matérialisa à ses pieds et se faufila en hâte jusqu’à sa cible. Il s’enroula autour de son armure pour venir finalement planter ses crocs dans sa nuque.
Le sombre cavalier se figea instantanément, et Danà laissa échapper un long soupir de soulagement en se félicitant d’avoir pensé à utiliser la paralysie. Satisfaite, elle s’approcha de son ennemi pour l’achever.
Et celui-ci enfonça d’un geste brusque son estramaçon à travers son corps.

– NON ! cria Eli-Ann d’une voix aiguë.

Alerté par le bruit, la créature ténébreuse repoussa machinalement le corps de sa victime et s’avança cette fois vers l’Émissaire du Feu. Joshua s’interposa tout naturellement pour la protéger, mais son attention fut détournée par une mélodie intrigante qui provenait des cieux.
Le phœnix d’Eli-Ann vint se poser sur son épaule et tout son corps se mit à flamboyer d’une lueur terrifiante. La jeune Olm s’avança à son tour vers le sombre cavalier et tendit les bras en avant. Son adversaire laissa alors échapper une longue plainte d’agonie et Joshua remarqua que son armure commençait à se teinter de rouge.
La créature brûlait de l’intérieur.

– Il faut partir, rappela An-Guë d’une voix tendue. Les autres Émissaires doivent déjà être là, on ne peut pas échouer maintenant.

– Tu as raison, acquiesça Joshua.

L’Elfe des Marais risqua un pas vers Eli-Ann.

– Tu ne peux rien faire pour elle, lui murmura-t-il. Allez viens, finissons-en.

Mais l’Olm ne bougea pas.
Joshua éprouva alors des difficultés à respirer, comme si l’air se raréfiait autour de lui. Il se retourna brusquement, cherchant des yeux un nouvel adversaire qui chercherait à leur nuire, mais l’endroit était désert. Pourtant, les toussotements à répétition d’An-Guë laissaient penser que lui aussi ressentait la même chose. Il tenta de prendre une profonde inspiration et manqua de s’étouffer à son tour. Il se retourna de nouveau vers Eli-Ann et comprit trop tard ce qui était en train de se produire.
L’oxygène n’était pas seulement en train de disparaître. Il se consumait.
Et le gaz qu’il inhalait depuis plusieurs minutes le conduisait lentement vers l’asphyxie.

– Pour… Pourquoi ? parvint-il à articuler avant de s’écrouler au sol.

Eli-Ann consentit finalement à se retourner. Les larmes ruisselaient à torrents sur ses joues.

– Je suis désolée… Je ne peux plus continuer à fuir et voir les gens mourir tout autour de moi.

L’Émissaire du Feu fit volte-face et courut sans relâche vers la cité elfique.


 


Une réaction pour Chapitre 27 : Vie, Esprit, Magie

  • Jonathan B.  dit:

    WoW ! Eli-Ann en mode super-saiyan à l’air remonté. Et bourrin aussi.
    J’ai bien aimé l’incorporation de défi. Oncle Ben serai fier de toi !
    Merci d’avoir ajouté une nouvelle race cher à mon coeur. Les twolls sont dans la place mec ! Eux, ils vont tous les awwéter avec le Mojo ! Les dévoweurs, ils vont bwulés ! 😀

    Comme idée de défi, je verrai bien un stand de vente d’épée Durandil dans la cité elfique avec deux marchands qui chantent : « Les épées Durandil sont forgées dans les mines par des Nains. » « C’est vrai ! ».

    Sinon, c’est toujours plaisant à lire. Continuer le traitement.
    Vivement la suite 😉

Donnez votre avis !

Vous pouvez utiliser les balises HTML et attributs suivants : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>