Chapitre 28 : Combat de feu


Eli-Ann courait sans même prêter attention au bruit qu’elle faisait. La forêt vibrait d’un vacarme assourdissant qui rendait sa course presque inaudible. L’Olm pouvait sentir sous ses pieds les ondes provenant de la marche rangée des Dévoreurs qui se répandaient dans les sous-bois à une vitesse folle, à laquelle se mêlaient les tremblements du sol dues à la chute des arbres que les ennemis mettaient à bas. Un nuage de fumée noir et compact avait obscurci le ciel, laissant parfois échapper une pluie de fines particules de cendres ou de braises. Dans ce paysage sombre, le plumage étincelant de Dipy rayonnait comme une nouvelle étoile. L’oiseau, qui avait pris de l’altitude pour éviter que sa maîtresse soit repérée, accompagnait sa course en formant de larges cercles au dessus d’elle. Il évitait les rares traits d’ombre que les ennemis prenaient le temps de lui envoyer en poussant des cris stridents. Sa seule présence à ses côtés lui apportait un semblant de réconfort.
Comme Garuda avait cherché à les faire fuir par le sud, elle avait cru qu’il lui suffisait de reprendre plein nord pour retrouver la capitale. Mais il lui fallait se rendre à l’évidence ; si elle avait pu rejoindre Galedhel, ce serait fait depuis un moment. Pour une raison qui lui était inconnue, il ne lui était pas permis de retrouver la capitale des Elfes et de se battre à leurs côtés pour défendre une terre libérée de la présence des Dieux.  Elle finit par ralentir pour reprendre son souffle. Les muscles de tout son corps la brûlaient et sa respiration se faisait lourde, pesante. Un poids énorme pesait sur son estomac, sa tête lui tournait. Elle s’appuya contre un arbre pour se stabiliser. Elle se força à réfléchir posément à la situation, en essayant d’évacuer les premiers signes d’angoisse qui s’imposaient à elle. Elle était au milieu de la forêt, entourée d’ennemis, l’accès à la ville lui était interdit, et quoiqu’elle fasse il fallait absolument qu’elle évite de rentrer en contact de près ou de loin avec les autres Émissaires. Une bouffée de chaleur la parcourut entièrement. Elle tomba à genoux et crut un instant qu’elle allait vomir.

Elle se redressa brusquement en entendant le piaillement du phénix dans ses oreilles autant qu’en ressentant son lourd atterrissage devant elle. Un souffle violent lui parvint. A quelques mètres d’elle, Dipy était aux prises avec un Dévoreur qui essayait d’enfoncer ses vrilles dans sa chair. Le premier monstre était suivi d’un Ombre. Eli-Ann n’eut pas le temps de penser au danger qu’un trait noir fonçait déjà en sa direction. Elle hurla en tendant la main devant elle dans un réflexe pour se protéger. Toute la surtension qu’elle avait accumulé durant sa course et pendant sa crise s’engouffra dans l’interstice minuscule et furieux qu’elle ouvrit à ce moment et le rayon lumineux pulvérisa non seulement le trait d’ombre mais également son propriétaire, le Dévoreur, et toucha Dipy qui s’éleva dans les airs sans coordonner ses mouvements, visiblement blessé. Autour d’elle, la forêt était devenue une clairière de cendres noires, déserte.

Eli-Ann se mit tant bien que mal debout, aussi abasourdie qu’éreintée. Il lui semblait que son geste l’avait vidée de toute son énergie. Malgré sa victoire, jamais elle ne s’était sentie aussi faible et vulnérable, une proie de choix pour le premier ennemi qu’elle croiserait. D’autant qu’elle venait de leur indiquer avec précision où elle se situait. Sans jeter un coup d’œil aux dégâts, elle s’enfonça à nouveau dans les bois, tremblante et lente. La fatigue importante doublée à son inquiétude pour Dipy l’empêchait de se réjouir.
Elle regarda autour d’elle, complètement perdue. Les batailles semblaient éclater de partout à en juger par les bruits qu’elle entendait. Elle s’attendait à voir l’ennemi surgir à tout moment et elle n’était plus en état de combattre. Un craquement de branche la fit sursauter, ravivant la présence du chaton de braise à ses côtés. Elle tendit le bras vers le nouvel arrivant en fermant les yeux comme elle l’avait fait quelques instants auparavant, mais rien ne se passa. Elle sut qu’elle ne pourrait pas reproduire l’exploit une seconde fois. Néanmoins, ne sentant pas de mouvements hostiles de l’autre côté, elle risqua un coup d’œil.

Le garçon qui venait de tomber en face d’elle lui rendait son regard effrayé. Il avait le visage pâle et le physique frêle de quelqu’un qui a beaucoup grandi en peu de temps. Voyant que la bête de feu se dirigeait vers lui en feulant, il émit un petit couinement ridicule en couvrant son visage de ses mains.

– Ne me fais pas de mal, glapit-il. Je ne vais rien te faire ! Je suis sûr que nous sommes du même côté, quoi que tu puisses être.

– Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Tu ne sais pas que c’est dangereux ? répliqua Eli-Ann, que sa peur avait rendue agressive.

En voyant cet être curieux qui semblait vouloir se recroqueviller sur lui même et disparaître, l’Olm sentit sa confiance en elle réapparaître. De toute évidence, elle avait plus de chance de survivre à la bataille et d’y être utile que le garçon. Elle l’aida à se redresser à et retirer les feuilles mortes qui s’étaient prises dans sa tunique pourpre. Les broderies dorées qui décoraient le col et les manches de son habit lui laissaient penser qu’il ne s’agissait pas d’un des villageois qui vivaient dans les habitations entourant la forêt. Peut-être un fils de marchand. Ou bien un jeune châtelain que l’attaque des Dévoreurs avait obligé à se réfugier dans la forêt. Y avait-il seulement un château pas loin ?

– Je cherche des gens. On a été séparé, répondit l’adolescent en la dévisageant avec la même curiosité. Et toi, tu… tu es quoi en fait ? Enfin, je veux dire, tu es qui ? Tu vis ici ?

Eli-Ann faillit donner son prénom en retour avant de se raviser.

– Non, fit-elle en teintant sa voix d’une pointe de mépris. Est-ce que je ressemble à un Elfe ? Mais j’ai un peu parcouru la forêt et je n’ai vu personne. Tes amis doivent être ailleurs.

– Oh ! Ils ont du partir depuis plus longtemps que prévu alors. Ils cherchaient eux aussi quelqu’un.

Le garçon avait l’air tellement perdu qu’elle fit un effort pour adoucir son visage. Il passait nerveusement ses mains dans ses cheveux blonds comme s’il cherchait ce qu’il devait faire maintenant. Elle se reconnut un peu dans cette situation.

– S’ils se sont lancés dans la bataille, il y a peu de chance qu’ils aient survécu. Les créatures qui parcourent ces terres sont très difficiles à combattre et ceux qui les contrôlent encore plus.

Elle eut soudain envie dire à ce pauvre garçon qu’elle avait pourtant réussi à en exterminer une. Elle avait réussi avec une facilité déconcertante là où Danà, qui l’avait sommairement entrainée à se battre, avait échoué. Et sans son catalyseur encore. Elle regretta soudain de ne pas avoir Joshua à ses côtés ; ensemble ils auraient pu faire des dégâts beaucoup plus importants.

Malgré sa peur, il la fixait d’un air confiant, apaisant, comme s’il avait pu lire en elle à cet instant précis.

– Si tu es seule et que tu ne sais pas où aller, tu peux venir avec nous. Tu pourras nous être utile mais nous aussi. Je veux dire, à trois on sera toujours plus utile que chacun de notre côté.

– Je ne sais pas, répondit l’Olm en commençant pourtant à marcher à ses côtés. Je compte me rendre un peu utile, je vais me frotter aux combats.

Le garçon la fit dévier à gauche et au détour d’un arbre, Eli-Ann put apercevoir un cratère sphérique qui s’enfonçait dans le sol, en dévoilant la terre. Tout autour, il y avait des branches brisées, provenant des arbres alentours. On aurait dit qu’un objet sphérique s’était écrasé à cet endroit précis quelques temps auparavant, assez solide pour emporter tout ce qui bloquait son passage, et assez lourd pour creuser le terrain alentour. Près du trou, elle vit une silhouette qu’elle ne reconnut pas de prime abord à cause de l’obscurité. Une femme, l’air profondément concentré, fixait un point au loin sans se soucier d’être dans une zone potentiellement dangereuse. Les boucles brunes de son épaisse chevelure volaient, parcourues d’un vent invisible. Soudain elle releva la tête, fixant la nouvelle arrivante de ses yeux ambrés.

– Tu ne devrais pas être là, prononça-t-elle distinctement.

Et Eli-Ann reconnut le timbre mat qui avait accompagné de longs mois de souffrance. Elle ressentit les effets d’un fourmillement qui aurait pu grimper le long de ses jambes si elle les avait encore. Pour la première fois, les membres manquants la firent souffrir. Une sueur froide accompagna cette sensation. Elle eut conscience qu’elle s’était jetée dans la gueule du loup en se séparant des autres.

– Oztas, salua-t-elle d’une voix blanche. Je ne t’ai jamais vue aussi bien portante, si on excepte les circonstances bien sûr.

– Nous sommes arrivés avec trois Émissaires, fit la prophétesse en ignorant les paroles de son ancienne compagne de cellule. Il ne manquait que toi pour former la clé ouvrant la prison des Dieux. Alrick est venu ici pour te trouver, il pense que ça va lui ramener sa compagne. Pauvre fou. Tu as de la chance qu’ils soient partis en nous abandonnant ici. Tu ne devrais pas être là.

– Sans doute. Et on voulait me faire quitter la forêt pour me mettre à l’abri. Mais à quoi cela pourrait bien servir ? Les Dévoreurs vont progressivement détruire le monde tel que nous le connaissons. Même si mes pouvoirs sont très aléatoires, je suis sans doute plus utile ici que je le serais cachée quelque part. Je suis fatiguée de voir les autres agir à ma place alors que je suis persuadée que je pourrais agir. Et puis j’ai eu peur d’être à nouveau enfermée, que l’on me trouve une autre prison pour me garder à l’abri des autres. Je ne veux plus que l’on dispose de moi comme d’une chose. Je pense que tu peux bien comprendre ça.

– Alors cette histoire ne peut pas bien se terminer, répliqua tristement Oztas. Mais je ne suis pas sûre qu’il y ait une seule façon de bien finir. Quel serait ton plan ?

– Pas de plan, pas cette fois-ci. Y a-t-il un seul plan qui ait bien tourné ? Simplement rester auprès des gens pour les aider.

– Je te suis, fit tranquillement Axel. Je t’ai vu éliminer le Dévoreur et l’Ombre, alors autant dire que je me sens plutôt en confiance avec toi. Dès que j’ai vu ce grand oiseau de feu, j’ai su que tu vaincrais.

– Tu as tort. C’était un coup de chance.

– Je suis certain que non.

 – C’est entendu alors, soupira la femme. Il vaut mieux que nous restions ensemble, nous pourrions nous être mutuellement utiles. Toujours est-il que ça ne sera pas inutile. On va commencer par essayer de retrouver la capitale des Elfes, tout pourrait bien s’y jouer. Je sais que tu as déjà essayé Eli-Ann, mais tu ne nous avais pas avec nous alors. Cet endroit est un nœud dans le futur ; en me concentrant dessus, je pourrai vous y mener.

Ils se mirent en route immédiatement, guidés par la prophétesse. Le silence s’imposa de lui-même. Chacun aurait voulu exprimer aux deux autres l’horreur de ce qu’il avait vécu, leur faire comprendre combien leur ennemi était puissant, mais c’était inutile. Ils le savaient déjà tous. La seule chose sur laquelle ils auraient pu s’entendre, c’était leur vulnérabilité face à ces créatures d’horreur. Il valait sans doute mieux se taire que de s’entendre répéter une fois de plus qu’il n’y avait pas de solution, qu’aucun d’eux n’était un guerrier et que rien de ce qu’ils pourraient imaginer ne fonctionnerait.
C’est dans cette ambiance morose qu’ils débouchèrent dans une clairière où était planté un ancien campement. Celui-ci ne paraissait pas avoir été attaqué mais simplement abandonné. Les installations étaient sommaires, comme si ceux qui avaient vécu ici n’avaient jamais cherché à s’y installer durablement. Oztas proposa qu’ils s’arrêtent un instant, pour se restaurer et se reposer un peu. Elle commença à préparer ce qu’elle avait à manger quand les deux plus jeunes ramassaient du petit bois pour le feu. Ils prirent le repas dans un silence toujours plus profond, réfléchissant à ce qu’il conviendrait de faire, et comment ils pourraient allier des talents aussi peu utiles que les leurs.

Soudain Eli-Ann se tendit en entendant des bruits de course. Elle les poussa à se cacher dans les hautes herbes environnantes pour ne pas se faire remarquer si des ennemis devaient surgir. En s’allongeant dedans, la jeune Émissaire du Feu remarqua que ces fameuses herbes, un peu sèches en cet fin d’été, pourraient brûler facilement en cas de besoin. Comme elles formaient un cercle autour de la clairière, la chaleur qu’elles dégageraient pourrait contenir les Dévoreurs à l’intérieur ou bien les empêcher de passer.

Ce ne fut pas une armée de monstres à la peau noire luisante qui apparut mais une longue suite d’hommes, de femmes et d’enfants, visiblement harassés, détachés. Ils regardaient autour d’eux, partagés entre la peur et la résignation. Certains étaient armés. Ces derniers avaient l’air un peu plus attentifs, sur le qui-vive. Oztas, se levant avec précaution pour ne pas les effrayer, se présenta à ceux qui semblaient les plus combatifs. Elle désigna ses compagnons de voyage comme réfugiés, au même titre que les nouveaux arrivants.
Un des hommes, un brun à la carrure imposante et l’œil vif, leur expliqua qu’ils fuyaient les Dévoreurs depuis que ceux-ci avaient commencé à envahir la forêt. Ils venaient de plusieurs villages différents, se connaissant parfois à peine. Mais tous connaissaient cette clairière, qui était un lieu hautement magique, où l’on pratiquait des processions à la gloire des Dieux. Son intérêt principal était la crypte et son caveau, construits en pierre alors que les habitations des villages étaient généralement en bois, plus sensibles au passage des monstres.

– Les Dévoreurs sont à nos trousses, et nous le savons. Nous ne pouvons pas nous en défendre, ils ne sont pas vulnérables à nos attaques. Nous ne pouvons pas non plus fuir au delà des frontières de la forêt, il serait irréaliste de penser les atteindre avant qu’ils nous tombent dessus. Nous savons tous que le caveau n’est pas une bonne idée, mais c’est la seule que nous ayons pour protéger nos membres faibles et utiliser nos dernières forces pour leur faire face.

– Est-ce que je peux voir cette crypte ? demanda Oztas.

 Il pointa du doigt l’endroit en question qu’elle alla visiter, accompagnée d’Axel.

Eli-Ann resta avec l’homme, qui s’était installé à même le sol, pour occuper le temps qu’il lui restait à démonter et nettoyer un objet qui avait visiblement beaucoup servi. L’Olm se souvint en avoir vu un similaire dans les mains de Mercurios, lorsque celui-ci l’avait enlevée. Le curieux personnage avait alors abattu un loup immense d’un seul coup. Elle ne put s’empêcher d’interroger l’homme sur l’instrument de mort.

– J’ai déjà vu ce type d’arme, lui dit-elle. Elle était d’une précision et d’une efficacité redoutables.

– Malheureusement elle est parfaitement inutile face aux créatures que nous combattons.

– Elle ne les blesse même pas ?

– Les balles s’enfoncent dans leur peau et sont complètement absorbées. Ça ne leur fait rien du tout sinon les mettre un peu plus en colère.

– Vos armes crachent de la fumée lorsque vous tirez ?demanda Eli-Ann, prise d’une idée soudaine.

– Oui, la poudre que nous utilisons provoque une explosion.

La jeune fille voulut ajouter quelque chose mais un cri strident figea sa question dans les airs. L’artilleur, le barillet entre les dents, l’écarta d’un geste brusque pour se précipiter à l’endroit d’où venait le vacarme. L’Olm, tombée à terre, se mit sur ses genoux et le suivit un instant des yeux avant de le voir se perdre dans la foule affolée. Axel la ramassa alors qu’elle manquait de se faire piétiner par la course des villageois vers le caveau.

– Allez vous mettre à l’abri, crut-elle lire sur les lèvres d’Oztas, qui leur faisait de grands signes des bras, de loin.

Elle s’appuya sur le bras du garçon, fixant son regard sur sa peau pâle et constellée de taches de rousseur, au point qu’il crut un instant qu’elle était à moitié assommée.

– Cet homme s’est précipité dans le danger, alors qu’il sait son arme inefficace. Il avait pourtant perdu son courage quand il a commencé à nous parler.

– Il l’aura peut-être retrouvé à ton contact, se hasarda Axel. Après tout, tu as éliminé un Dévoreur et son Maître en claquant des doigts. Je ne pensais même pas que ça pouvait être possible.

– Mais il l’ignorait…

– Alors il l’aura senti. Il a raison, tu es sans doute la meilleure chance de survie que nous ayons. Eli-Ann, je crois sincèrement qu’il faut que nous restions dehors à défendre ces gens. De toute façon, si nous ne le faisons pas, les Ombres démantèleront le refuge pierre par pierre. C’est un piège dans lequel ils s’enferment.

– Je n’y arriverai pas une seconde fois, je te l’ai déjà dit.

– Je suis certain du contraire.

À ses mots, il posa sa main sur la patte blanche qui s’appuyait encore sur son bras. Eli-Ann ressentit la chaleur douce de sa peau contre la sienne.

– De toute façon, nous n’avons pas le choix, soupira-t-elle. Au pire je meurs et le pouvoir de l’élément du Feu sera mis hors de portée pendant un bon moment. Je peux au moins offrir dix ans de tranquillité à Edengardh.

– Tu vois ? C’est ce qui s’appelle penser positif !

L’Olm émit un grognement pour éviter qu’il ne la voit sourire. Et d’un geste brusque, elle entoura la clairière d’un brasier, enflammant les arbres qui les entouraient. Les hommes restés en dehors de l’abri eurent d’abord une réaction de surprise mêlée à la peur. Ils reculèrent jusqu’à se tenir le plus loin possible des flammes, se rassemblant en dernière ligne autour de l’abri qu’Oztas venait de refermer, les doigts serrés sur leurs armes. Et au milieu de cette vague d’êtres humains en train de reculer, il y avait la fille à la peau presque transparente, concentrée sur l’enfer brûlant qu’elle venait de créer. La fille qui n’avait pas peur. Ils ne mirent que quelques secondes pour comprendre qu’elle essayait de contenir le flot d’ennemis qui allait bientôt déferler sur eux. Juste derrière elle se tenait Axel, frissonnant d’excitation, qui les invectiva.

– On ne peut pas perdre, criait-il la voix tremblante. Je sais qu’on va gagner, je sais qu’elle va nous protéger. J’ai confiance en elle.

Autour d’eux, la température avait augmenté de plusieurs degrés déjà. Des paillettes de feuilles calcinées retombaient à leurs côtés, chaudes comme une pluie d’orage. Le bruit grave et profond du bois qui crépite n’était troublé que par les hurlements inhumains des Ombres qui essayaient de se frayer un chemin dans le brasier.

– Ils arrivent, murmura Eli-Ann pour elle-même.

– ILS ARRIVENT, reprit Axel à ses côtés.

Et derrière eux, elle entendait les hurlements de rage des pauvres êtres restants qui voulaient autant provoquer leurs ennemis impossibles à battre qu’exorciser toute la colère et la peur qu’ils leur inspiraient. Leurs lances et autres bâtons taillés en pointes se dressèrent au dessus de leur tête, comme pour implorer une dernière fois ces Dieux qu’ils avaient tant priés et qui se retournaient aujourd’hui contre eux. Ils les rabattirent devant eux pour se protéger.

Un craquement sinistre les interrompit. Quelques arbres en bordure de la clairière, fragilisés par le feu, s’écroulèrent pour laisser apparaître les corps noirs et lisses des Dévoreurs. Leurs pattes en formes de vrilles se plantèrent dans le sol, déchiquetant les racines comme on piétine des touffes de mauvaises herbes gênantes.

Un flot de flèches accueillit les créatures, ricochant la plupart du temps sur leur peau, quand elles parvenaient à atteindre leur cible. Certaines se plantaient mollement dans la carapace noire affaiblie par les températures extrêmes qu’elles venaient de traverser. Cela ne fit que rendre plus furieuses celles qui furent touchées et qui ignoraient jusqu’alors tout du concept de douleur. Pour la première fois, elles quittèrent leur rythme lent et régulier pour foncer vers les responsables. La plus rapide atteignit Eli-Ann en quelques secondes. La jeune fille tendit la main en avant pour la pulvériser, comme elle l’avait fait précédemment, mais à nouveau rien ne se passa. Elle ne dut son salut qu’à l’artilleur qui les projeta tous les deux sur le côté. Elle n’eut pas le temps de se hisser sur ses coudes pour se redresser qu’il se tournait déjà vers la créature qui faisait demi-tour, l’arme pointée sur elle. Il tira. Comme précédemment la balle s’enfonça dans sa peau sans pour autant la ralentir. L’Olm vit d’abord l’homme esquisser un volte-face, pour fuir son assaillant, puis une seconde plus tard la vrille se planter dans son dos et ressortir par son ventre. Un flot chaud de sang et de mucus noir gicla du trou béant sur elle, avant que le corps lourd ne lui retombe dessus.

Autour d’elle, dans un chaos de flamme et de sang, des hommes criaient de douleur alors que des dents acérés et des mâchoires puissantes s’abattaient sur leurs corps plus fragiles que des brindilles.

Allongée, bloquée par le cadavre de l’artilleur, elle tenta de se concentrer pour pouvoir visualiser le potentiel incandescent de la braise et l’invoquer afin de chauffer à blanc les lames de métal des quelques survivants qui tentaient de repousser les ennemis. Elle fut soulagée de voir les lances commencer à fendre la peau épaisse, même difficilement, pour rencontrer la chair visqueuse des Dévoreurs.

Elle essaya en vain de se dégager. Le poids de l’homme bloquait le bas de son corps jusqu’à la ceinture, elle ne pouvait donc pas donner la force suffisante à ses jambes mortes pour se dégager.

Elle sentit – plutôt qu’elle ne vit – le Dévoreur se rapprocher d’elle. D’instinct, elle bougea sa tête, n’échappant à la puissante vrille qu’à quelques centimètres. La boule hideuse qui ressemblait à une tête se pencha sur elle, laissant apparaître une multitude de dents tranchantes. Eli-Ann ne prit pas le temps de réfléchir. Elle saisi l’arme à feu de la main du mort et la pointa à l’intérieur du gouffre gluant de la bouche. À l’instant où la balle de métal perça la chair du monstre, l’Olm tendit la main pour monter la poudre qu’elle contenait à une température intolérable. Un bruit d’explosion retentit, suivi d’un râle inhumain. Le Dévoreur tomba en arrière.

Axel arriva à cet instant dans son champs de vision, équipé d’une vrille qu’il avait tranché à une créature en utilisant une lame brûlante. Sa nouvelle arme était d’une efficacité redoutable. La pointe transperça son ennemi. À ses côtés, quelques survivants qui avaient suivi son exemple, se battaient avec acharnement. La puissance et la détermination du jeune garçon irradiait autour de lui, semblant transcender ceux qui l’entouraient et leur donner le courage de poursuivre la bataille, malgré les morts, malgré la fatigue, malgré les ennemis qui surgissaient encore de la forêt.

Eli-Ann tordit le haut de son corps pour se ravitailler en poudre, chargea l’arme à deux coups et tira une seconde balle sur un Dévoreur en faisant à nouveau exploser la balle alors que la plaie qu’elle avait formée n’avait pas eu le temps de se refermer. Une autre pression du doigt déchiqueta le corps d’un nouveau monstre, l’abattant au sol pour le laisser pousser de petits bruits stridents alors que la substance noire et visqueuse s’écoulait de son corps.

Sa position inconfortable, qui ne lui permettait pas d’intervenir comme elle voulait et la rendait vulnérable, fit monter à nouveau en elle le spectre d’une crise d’angoisse. Axel était maintenant trop loin d’elle pour se préoccuper de son état et lui insuffler la confiance en elle qui lui manquait. Elle commençait à avoir trop chaud, à avoir du mal à fixer son attention sur quoi que ce soit. Elle sentait son sang palpiter dans ses tempes et ses doigts trembler, brûlants.
Le monde tournait, et son pouvoir semblait vouloir s’échapper d’elle, comme la dernière fois. Mais dans cette configuration, il était impossible qu’elle ne touche que des Dévoreurs. Les dégâts pourraient même tuer tout le monde dans les environs.
Plus elle s’intimait de se calmer, plus son corps se tendait. Elle ferma les yeux pour ne plus rien voir, rentrer à l’intérieur d’elle même et attendre la mort plutôt que de risquer de tous les anéantir. Le brouhaha environnant commençait à se faire lointain quand elle sentit qu’on lui agrippait le bras en la tirant vers le haut.
Joshua se tenait au dessus d’elle.
Le visage uniforme de l’Elfe affichait deux tâches roses au niveau des pommettes qui montraient combien il était furieux. En arrière plan, An-Guë, qui s’était jeté dans la bataille, avait déjà adopté la technique des vrilles transperçant l’ennemi. Son énergie nouvelle et son évidente maîtrise du combat en faisait un allié d’importance.

– Si tu voulais qu’on ne te retrouve pas, tu n’aurais peut-être pas dû rester aussi près de l’endroit où tu nous avais figés, cracha l’Elfe sans la regarder dans les yeux. Et surtout choisir un endroit un peu plus discret. Mais ne t’en fais pas, nous vous débarrassons de ceux-là et nous reprenons chacun notre chemin.

Eli-Ann voulut ajouter quelque chose mais il était déjà parti rejoindre le rang des assiégés. Les flammes qui brûlaient encore autour de la clairière creusaient un entonnoir obligeant les ennemis, sensibles au feu, à s’engouffrer tour à tour dans la brèche que les premiers avaient creusée. Une fois le gros des troupes éliminé dans la clairière, il avait suffi de se placer à cet endroit et les attendre pour les abattre un par un. L’escadron finit par s’épuiser, et les hommes laissèrent quelques derniers combattants se charger d’eux pendant que les autres commençaient à bouger les cadavres des monstrueuses créatures pour les brûler et aligner leurs propres morts, en nombre important. C’est donc dans la lassitude générale qu’apparurent deux Ombres. Ces capitaines de l’escadron poussèrent leurs montures à une vitesse extrême. D’un coup d’épée précis, ils éliminèrent le premier barrage d’hommes qu’ils rencontrèrent, laissant leurs chevaux piétiner ceux qui se mettaient en travers de leur chemin.

Joshua fit tournoyer ses lames pour attirer leur attention avant qu’ils ne commencent le massacre des survivants. An-Guë, à ses côtés, s’appuyait sur la vrille qu’il tenait en main, souriant d’un air narquois pour les provoquer. Les dirigeants ennemis, dépourvus de leur armée, leur paraissaient identiques tant ils avaient la même peau bleuâtre, sale, les mêmes vêtements déchirés à la couleur non identifiée, entrèrent dans le jeu de ce défi. Le plus proche envoya un trait d’Ombre vers Joshua, qui para le coup d’un revers d’épée. Le second trait fut absorbé par la vrille du jeune humain. Et les deux combats débutèrent presque simultanément.

Les mouvements des Ombres étaient un peu plus rapides. Ils utilisaient la hauteur que leur procurait leur cheval pour frapper de leurs épées incurvées. Joshua frappa en même temps les deux montures en passant entre elles alors qu’An-Guë faisait diversion en les attaquant l’un après l’autre. Les bêtes s’effondrèrent, emportant avec eux leurs cavaliers. L’un d’eux resta la jambe bloquée dans ses étrillés. An-Guë se précipita sur lui pour l’achever en lui tranchant la gorge. Pour se faire, il dut d’abord éviter un trait qui lui frôla le visage, faisant voler quelques mèches de ses cheveux blonds. Pendant ce temps, le second, plus vif, avait sauté de sa selle pour atterrir devant l’Elfe des Marais. Joshua se précipita sur lui, les lames en avant. L’Ombre para facilement la première puis la deuxième lame, et, profitant d’un temps de déséquilibre de son adversaire, porta plusieurs coups de sa propre arme. Sa force naturelle obligea le garçon à reculer de quelques pas avant qu’il ne réponde aux coups avec autant de hargne. Eli-Ann ne l’avait jamais vu mener un combat aussi ardu, cependant il parvenait à tenir grâce à ses pouvoirs décuplés par son rôle de Catalyseur et le danger que couraient les deux Émissaires, qui n’avaient jamais été aussi proches l’une de l’autre.
Un coup d’œil sur le côté pour voir où en était An-Guë lui fit perdre un instant le rythme. D’un coup de pied envoyé dans le mollet, l’Ombre le fit tomber sur le sol. Il tenta de le poignarder mais Joshua parvint à esquiver le premier coup. Son ennemi immobilisa son bras et chargea un trait d’ombre pour lui envoyer en pleine tête. Impossible à éviter. Un craquement sinistre retentit, et l’Ombre s’effondra. L’Elfe tourna la tête vers Eli-Ann qui tenait l’arme encore fumante à bout de bras.
Sans rien dire, il se releva et marcha tête basse vers elle. Arrivée à son niveau, il ne releva pas le regard. Le tissu de sa tunique frôla la peau nue du bras de l’Olm presque sans faire exprès. Il la dépassa pour entrer dans le second combat avec An-Guë. Il prit son extension pour avoir de l’élan, brandissant son arme au dessus de sa tête et l’abattit sur l’autre en poussant un hurlement sauvage. L’Ombre, prit par surprise, n’esquissa pas le moindre mouvement pour se protéger. Le coup, qui l’atteignit au niveau de l’épaule, fut d’une telle violence qu’il sépara pratiquement le haut de son corps du reste.

Joshua nettoya la lame du revers de son vêtement et la rangea dans son fourreau. Il émanait de lui une aura impressionnante qui parvenait à intimider la jeune Olm. Elle savait que si elle n’allait pas pas lui parler sur le moment, elle risquait de le voir s’en aller de son côté avec An-Guë, mais elle était troublée à l’idée de parler à cet être charismatique, presque deux fois plus grand qu’elle et qu’elle avait visiblement blessé dans son amour propre par deux fois dans la même nuit.
Elle fit un pas vers lui, tremblante, mais fut dépassée par Oztas qui tendit une main à An-Guë pour l’aider à se relever.

– Nous ne restons pas, lui confia-t-il, gêné. Il vaut mieux pour tout le monde que nous partions chacun de notre côté.

-C’est idiot, commenta la prophétesse d’une voix tranchante. Nous sommes en guerre, nous valons bien plus ensemble que séparément. Le travail d’équipe que nous venons d’accomplir le prouve. Regardez ce garçon, continua-t-elle en montrant Axel, bien qu’il n’en soit pas encore tout à fait conscient, il a le pouvoir de galvaniser les foules, de leur donner confiance en ce que lui croit. Eli-Ann peut affaiblir l’ennemi, j’ai pu prévoir que leurs pattes pouvaient être leur plus grande faiblesse. Nous avons besoin les uns des autres, quels que soient nos ressentiments.

Elle s’avança vers Joshua, qui restait silencieux dans son coin, à observer les autres comme s’il n’était pas concerné.
Prise d’une tentation soudaine, elle écarta une des mèches de cheveux qui volaient librement sur ses joues et posa deux doigts sur son visage sombre. Ses yeux se révulsèrent, elle manqua de tomber et fut rattrapée de justesse par l’Elfe.
Enserrant son bras entre ses doigts, elle gémit :

– Je vois le dernier visage.


 


5 réactions pour Chapitre 28 : Combat de feu

  • Pietro  dit:

    Alors jadore ce chapitre et ce cycle mais faudrait vraiment faire quelque chose pour le nom du phénix, pasquˋil est vraiment pas classe pour un phénix, de une, ça fait nom de teletubbies, dip en anglais va veut dire »trempette » (ça la fout mal pour un phénix) et dans un registre plus gras, dipy sonne comme « DP », ça fait comme une enorme fausse note dans un mouvement parfaitement joué ou un gros pain de batterie dans un morceau de métal ou….bref vous mavez compris….

    • Emmanuel Del Canto  dit:

      Tu as raison, c’est très moche.
      Pour la petite histoire, le nom du Phénix a réellement été joué aux dés, pour rester fidèle à la tradition Naine évoquée dans le chapitre.
      Un D20 pour les consonnes, un D6 pour les voyelles, et ça a donné Dipy. :p
      Ce sera sans doute modifié, quoi qu’il en soit.

  • Emmanuel Del Canto  dit:

    Et voilà la suite.
    Nous hésitions vraiment à publier les deux derniers chapitres… Déjà parce que c’est la fin, qu’elle ne nous convient pas particulièrement dans le sens où de nombreuses corrections doivent encore être apportées à l’ensemble de l’histoire.
    Mais nous ne pouvions pas non plus vous laisser mourir de faim, n’est-ce pas ?
    Le chapitre 30 arrivera très vite !

  • Jonathan B.  dit:

    Dites moi, serai-t-il possible d’avoir la suite avant de mourir de vieillesse ou bien c’est justement ça le plan, laissez mourir les lecteurs de vieillesse ? 😀
    A moins que vous nous pondiez un truc énorme, ce qui expliquerai les deux mois d’attente !

  • Rosaline  dit:

    « – De toute façon, nous n’avons pas le choix, soupira-t-elle. Au pire je meurs et le pouvoir de l’élément du Feu sera mis hors de portée pendant un bon moment. Je peux au moins offrir dix ans de tranquillité à Edengardh.

    – Tu vois ? C’est ce qui s’appelle penser positif ! »

    Hahaha c’est tout à fait mon genre de pensée positive ça XD

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