Chapitre 30 : L’appel des Dieux


Un flash éclaira un court instant le versant Est de la forêt, laissant apparaître la petite créature. Elle fut aussitôt engloutie par la nuit. Pendant un court laps de temps, elle ne fit pas un mouvement, pas un geste. Puis, après un balancement de son bras, un deuxième éclair illumina le ciel à sa suite, et un troisième, ainsi qu’une centaine d’autres. La vaste plaine, déserte quelques instant plus tôt, fut bientôt envahie de créatures dont le seul bruit qui aurait pu avertir de leur arrivée était des froissements de l’herbe sous leurs pieds.
Au loin, un individu à l’apparence grossièrement humaine s’avançait pour aller au devant de la première entité qui était arrivée. Il ne semblait pas surpris de son apparition, et paraissait même l’attendre. Ses pas étaient réguliers, sans empressement, pourtant il allait plus vite que n’importe qui, comme ses pieds ne touchaient pas vraiment le sol. Il ne mit que quelques secondes pour franchir la distance qui les séparait. Arrivé devant elle, la surplombant de toute sa hauteur, il plongea son regard dans le sien, approchant son visage jusqu’à ce qu’ils se touchent.

– Mon vieil ami, dit-il.

Sa voix n’était pas plus forte qu’un murmure, pourtant chacun des êtres présents pouvait l’entendre distinctement. Elle avait une tonalité rocailleuse et profonde, comme si elle venait de la terre elle-même, et quelque chose de solennel qui donnait la chair de poule.
Un acte déterminant se jouait à cet instant, cela se sentait dans les palpitations mêmes de l’air autour d’eux. Tout était calme ici, bien trop calme pour les guerriers qui venaient de quitter les combats dans les rues de l’Alliance de Cristal, le bruit des armes qui s’entrechoquaient, l’air saturé de l’odeur de sang et de boue. Le silence était oppressant au point d’en devenir angoissant.
Près d’eux la voix reprenait.

– Je suis désolé de t’avoir convoqué ici alors que tu menais un combat pour défendre la Haute Académie.

– J’ai bien peur que l’ancienne capitale des magiciens soit perdue.

– Après celle des Olms, celle des hommes sans magie… Il ne reste donc plus que celle des Elfes encore debout, et c’est pour cela que les monstres à la solde des Dieux font maintenant demi-tour pour centrer leur frappe sur la forêt. Le monde est entièrement en train de sombrer. C’est d’ailleurs pour cela que je t’ai convoqué : je ne pensais pas en arriver là un jour, et mon plan est contraire à tout ce que nous voulions en créant tout ceci, mais je ne crois pas s’il sera possible de sauver l’humanité de sa folie.

– Les Dévoreurs attaquent de partout en même temps, et sont quasiment invincibles. Les êtres qui peuplent Edengardh voudraient simplement se savoir en sécurité. Aluthéa me parle, elle connait le plan des Dieux. Ils veulent mettre à sac ce monde pour ensuite offrir à ses habitants la possibilité de se sauver en les faisant revenir. Nous, nous sommes des Originels, nous préexistons à chaque chose et nos pouvoirs sont presque infinis, nous devrions pouvoir les arrêter.

– Oui, nos pouvoirs sont presque infinis. Nous pouvons combattre la nature, et tout ce que nous avons créé. Cependant, nous avons peut-être fait une erreur en laissant l’imagination des être vivants nous échapper. Avec autant de libre-arbitre, nous leur avons permis de créer des monstres de l’esprit, qui ont concentré tant de pouvoir qu’ils ont ensuite eux-même pu engendrer les Dévoreurs. Nous avons depuis longtemps perdu le contrôle de ce monde – peut-être depuis le début, en faisant ce choix de liberté totale.

– Je ne suis pas d’accord…

– Il faut nous rendre à l’évidence mon ami, il suffit d’un rien pour que les clés de la prison des Dieux, les différents Éléments que nous gardions consciencieusement séparés à travers l’espace et le temps, ne se réunissent pour leur ouvrir le chemin.
C’était une mauvaise idée de les rassembler sur une même période. Même prévenus par la prophétie que nous leur avons fabriquée, les peuples d’Edengardh n’ont vu que le pouvoir et n’ont pas su contrôler ni leur peur, ni leur ambition. C’est à cause d’eux que le monde est au bord du chaos.

– Je sais ton désaccord sur l’idée de réunir les Éléments sur un même espace temps, Garuda, mais il fallait leur donner le choix de ce qu’ils voulaient faire des entités enfermées depuis si longtemps. Même nous ne pouvions garder notre emprise sur les Dieux éternellement. Ce sont les créations des humains croyants, et aujourd’hui encore, même s’ils ont disparu, ils sont vénérés, ils continuent à accumuler du pouvoir. Un jour ou l’autre ils auraient pu triompher des barrières dans lesquelles ils sont enfermés et que nous concourons à défendre. Nous avons pris le pari risqué de leur permettre de faire le choix entre l’abandon des Dieux ou leur retour sur cette terre. Nous avons aujourd’hui notre réponse, même si elle ne nous plait pas.

– Si tu ne veux pas m’aider à les freiner, Vuin, pourquoi es-tu ici ? Pourquoi Aluthéa a-t-elle permis que son représentant emmène autant de ses combattants ? Veux-tu me défier à ton tour et m’empêcher de mettre mon plan à exécution ?

L’Enfant d’Aluthéa ferma les yeux, écoutant une voix qui venait de par-delà les profondeurs.

– Non, je viens t’aider. Et ils viennent tous t’aider. Ils ne veulent pas vivre dans un monde qui serait contrôlé par des entités capables de détruire l’humanité par caprice. Ce monde là ne les intéresse pas.

Le sourire de Garuda ne fut pas visible dans l’ombre, mais Vuin, qui connaissait ses réactions depuis la nuit des temps, le devinait.

– Pourtant, ne sommes-nous pas nous-mêmes prêts à incendier le monde parce qu’il est sur point de nous échapper ? Cela pourrait passer également pour un caprice.

– Voilà quelques mois, Aïdelyn a sacrifié l’équilibre du monde pour sauver les magiciens qui vivaient dans la Haute Académie. Il semblerait que vouloir à tout prix les secourir ne soit pas la bonne solution. Le sacrifice de son pouvoir n’a servi qu’à renforcer ceux d’une force vindicative : Prolios. Je ne pense pas qu’il y ait quoique ce soit que nous puissions encore faire pour ce monde. Et c’est justement parce que nous ne sommes pas comme eux que nous nous devons de faire ce qui est juste.

A cet instant, à un kilomètre à peine de l’imposante clairière, un éclair majestueux, avec une énergie phénoménale montant vers le ciel, éclaira l’espace. La lumière alla se perdre dans les lourds nuages de fumée, leur donnant soudain une teinte rosée inquiétante. Elle sembla un instant rendre à chaque chose sa véritable apparence, Garuda affichant un profil vaguement oiseleux derrière son apparence fatiguée, les traits de Vuin se faisant moins ridés, plus doux, à l’image de l’Originelle qui l’habitait, et les guerriers en arrière-plan ressemblant à des enfants effrayés. Et devant eux, comblant l’espace nu entouré de forêt, elle laissa apparaître en filigrane les traits de constructions invisibles.

– Les choses se précipitent, soupira Garuda. Ce que nous craignions vient effectivement d’arriver. Cette débauche d’énergie ne peut venir que de la réunion des Éléments. Il n’y a plus de raison que le plan demeure secret et caché de tous.

D’un geste évasif de la main, il fit apparaître la cité Galedhel qu’il avait rendue invisible pour les besoins de son projet. Il ne restait plus rien des maisons suspendues des Elfes, de la cité marchande dont les locaux en colombages semblaient grimper jusqu’au sommet des arbres, de la magnificence des ponts suspendus qui parcouraient l’espace céleste au dessus de la ville, sinon un squelette, une carcasse dont la visée avait radicalement changé. Tout autour d’eux, la capitale elfique avait laissé place à une construction mécanique de taille inhumaine. Là où s’épanouissaient autrefois des habitations, le forum de rencontre des habitants et d’autres lieux de vie, il n’y avait que du métal froid. Des rouages mangeaient l’espace des rues, fichés dans la terre comme s’ils avaient toujours été là, épanouissant leurs débris froids pareils à des racines. De ses yeux d’Enfant d’Aluthéa, Vuin pouvait entrevoir le cuivre et le bronze. L’or qui couvrait quelques heures auparavant les murs du Conseil des Originels avait trouvé là une nouvelle utilité, en recouvrant les câbles qui formaient une toile d’araignée complexe, interdisant tout passage.

– Je vois que le Berger t’a beaucoup inspiré, fit-il en partant dans un petit rire sombre.

– Son génie devrait être depuis longtemps salué, répondit Garuda, le plus sérieusement du monde. Par bien des aspects il est visionnaire. Et même s’il n’a pu voir où sa folie nous conduirait lorsqu’il a cru défendre son peuple en attaquant l’Académie, même s’il n’a su régler le problème des Dieux en ne faisant que les enfermer sans les éradiquer, il nous a tout de même apporté les armes pour mener à bien notre projet. C’est réellement l’Être Impossible.

Vuin contempla l’engin explosif à la taille aussi importante qu’une ville, dans lequel il n’était qu’une poussière. De quoi détruire les Dieux, de quoi remettre le monde à son commencement. Au creux de son ventre, il sentit la protestation d’Aluthéa. Il n’était même pas certain que les Originels survivent à cette déflagration et à la chute de leur monde.

**********************

Alrick sentit la colère monter en lui. Des frissons parcouraient tout son corps par vagues. Au fond de lui, il avait le sentiment que Rose s’était toujours interposée entre lui et Aïdelyn. Son dernier geste de désespoir qui le privait du pouvoir élémentaire le laissait dans une rage folle. Son corps le gelait et le brûlait en même temps. Il sentait son pouvoir lui échapper. Il mit quelques instants à se rendre compte que ses pieds ne touchaient plus le sol. Plus précisément, il sentit Chloé à ses côtés qui battait des mains d’un air incrédule. La colonne d’air qui s’était créée s’emparait d’eux, se heurtant à leurs corps. Le guerrier eut même l’impression que les bourrasques essayaient de s’infiltrer en lui, de se fondre dans son ADN. Le pouvoir de la terre répondait à cet appel, rejoint par les trois autres Éléments. C’était une communion inespérée et délicieuse d’une telle intensité qu’il se crut un instant proche de toucher à l’infini, à tout ce qu’Aïdelyn avait toujours été et qu’il avait aspiré à égaler.

Joshua et An-Guë assistaient impuissants à cette déferlante de pouvoir. L’énergie qui s’en dégageait leur parvenait par vagues irrégulières mais violentes. L’Elfe sentait son corps trembler, comme cherchant à retenir le flot contradictoire qui s’écoulait en lui, entre le désir de rejoindre les Émissaires de l’Eau et du Feu et celui de les sauver, car à coup sûr ils ne pourraient résister à une telle concentration de puissance.
En jetant un coup d’œil autour d’eux, il s’aperçut que les Dévoreurs les cernaient, flanqués de leurs terribles maîtres. Aucun d’eux n’avaient une attitude de provocation ou de défiance. Malgré le vacarme assourdissant et la face inexpressive de ces créatures, l’Elfe pouvait ressentir leur contentement. Ils ronronnaient à leurs côtés, comme si le spectacle était des plus plaisants.

Soudain, un sifflement aigu remplaça le bruit dans ses oreilles. En voyant son ami tenir les siennes en essayant de les déboucher, il comprit que cela ne venait pas que de lui. Le sifflement emplit bientôt son univers, et il ne parvenait pas à détacher son attention de ce bruit. C’était un son curieusement mat, qu’il ne se souvenait pas avoir déjà entendu. Il s’en serait souvenu tant il était hypnotisant.
La note devint bientôt un souffle, puis un murmure grave au loin. Le murmure se transforma en rumeur qu’il aurait pu confondre avec le rythme soutenu de la danse des Éléments dans les airs.
Il y eut ensuite une voix, une voix qu’il lui sembla avoir toujours connue. Qu’il lui sembla avoir déjà entendue alors au plus profond de ses nuits de cauchemar. Pourtant elle était également rassurante car familière.

– Peuple d’Edengardh, susurrait-elle, il n’est plus l’heure d’avoir peur. La magie ne vous sert à rien contre le mal qui vous envahit aujourd’hui, vous avez pu le constater. Un seul pouvoir peut vous en délivrer, et vous le connaissez. Il s’agit du pouvoir qui bâtit ce monde et que vous avez choisi de repousser parce qu’il vous faisait peur. Je comprends que l’idée d’un pouvoir inéluctable puisse vous effrayer, mais vous priver des Dieux à qui vous avez donné la vie et une bonne partie de votre puissance, c’est déjà se priver de cette puissance. Nous ne sommes qu’une partie de vous, l’accomplissement de votre magie. Nous sommes forts là où vous ne pouvez pas l’être individuellement. Vous vous trouvez devant une situation que vous ne pouvez résoudre seul, vous avez besoin de nous car nous sommes chacun d’entre vous. Libérez-nous ! Libérez-nous et nous vous libérerons à notre tour de votre fléau. Après tout vous n’avez jamais cessé de nous prier pour nous rendre fort, et maintenant nous le sommes assez pour vous servir de manière convenable. Ne sommes nous pas créés par vous pour vous aider ?

A cet instant la faille s’élargit encore plus. An-Guë, qui se trouvait sur son chemin, sauta sur le côté. Il dégaina son arme, près à recevoir d’autres créatures semblables à celles qu’il avait déjà affrontées. Pourtant rien de tel n’arriva.
Un souffle d’air glacial fut expulsé.
Tout à coup, le jeune humain aux cheveux blond tomba à genoux, la tête entre les mains. Les traits de son visage se modifiaient rapidement, comme si la voix continuait à lui parler, à lui seul. Inquiet, Joshua s’approcha de lui mais le garçon le repoussa.

– Laisse-moi, cria-t-il ! Tu ne comprends pas ? Nous avons échoué ! Les Dieux vont revenir, plus puissants que jamais. En voulant contrer la prophétie, nous n’avons fait que lui donner vie ! Je sens leur voix dans ma tête, ils m’appellent, ils m’enjoignent à devenir l’un des leurs.

L’Elfe eut un recul de surprise lorsqu’il vit que son ami s’appuyait de ses deux mains sur le sol, dont une à la peau nouvelle, toute rose.

– Il n’y a pas de hasard, gémit An-Guë, je crois que le Berger a toujours su. Il a su en me recueillant que je n’étais pas réellement humain, qu’il y avait autre chose.

– Mais de quoi tu parles ?

– D’un humain qui ne savait pas qu’il n’en était pas un, d’un Dieu qui s’ignorait. De moi.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Comment peux-tu être un Dieu ?

La conversation fut interrompue par l’apparition d’un éclair de lumière, tout près de la colonne d’énergie qui maintenait toujours les Éléments et le corps de Rose dans son flot. Une femme au physique déformé apparut sous leur yeux, suivie par une armée de monstres vaguement humains.

– Je suis Noïlys, se présenta-t-elle sobrement en croisant le regard surpris de Joshua, passablement dépassé par l’enchainement des événements. Je suis là suite à Leur appel, pour pouvoir faire le lien entre Eux et les humains. J’ai été formée dès mon plus jeune âge à Leur langage, dans le but de pouvoir un jour Leur être utile. Aujourd’hui, ils ont jugé que je pouvais Leur être utile.

Une détonation lui coupa la parole, suivie d’une déflagration qui les projeta sur le sol. Joshua eut le temps de cueillir Chloé et Eli-Ann qui retombaient mollement sur le sol alors qu’An-Guë se chargeait d’Alrick. Ce dernier se débattit pour se dégager de l’emprise du jeune garçon. Ignorant les mises en garde des autres, il avança à quatre pattes jusqu’au bord de la faille. Sentant les bords escarpés, il se mit debout comme il put, les mains tendues en avant comme s’il cherchait à attraper quelque chose.

– Aïdelyn ! hurla-t-il dans le vide, couvrant le silence profond qui s’était installé au moment où le vent s’était apaisé, après l’ouverture de la faille. Sa voix avait des accents hystériques, comme s’il ne parvenait pas à la contrôler. Aïdelyn, mon amour, je suis venu pour te délivrer ! J’ai fait tout ce qu’on m’avait dit de faire pour te revoir. Maintenant nous allons pouvoir être enfin heureux tous les deux.

Sa voix se perdit dans les profondeurs, ne lui renvoyant qu’un écho qui le fit sourire, comme s’il avait entendu une réponse à son appel.
Les autres, encore assis au loin en tentant de reprendre leurs esprits et assimiler tout ce qui venait de se passer, virent une forme dorée s’élever au dessus de la faille. Le spectre éthéré avait une silhouette vaguement féminine. Le Guerrier, ancien numéro Un du Conseil de la Grande Académie des Mages, dut sentir la présence près de lui car il tendit les bras vers elle, un sourire béat accroché aux lèvres. Ils virent ensuite la forme se pencher vers lui, effleurant son cou de son souffle. Les yeux vides d’Alrick s’ouvrirent en grand en entendant les quelques mots, son visage perdit ses dernières couleurs mais conserva son sourire. Il écarta les bras, et les autres purent reconnaître le nom de son amour qu’il prononça lorsqu’il se jeta dans le vide.
Quelques secondes se passèrent sans que quiconque n’ose dire le moindre mot. Puis d’une voix neutre, les yeux baissés, Noïlys murmura les phrases rituelles des cérémonies mortuaires. Sa voix basse, grave, était ponctuée d’un léger rythme, presque une mélodie. Eli-Ann enfouit son visage dans l’épaule de Joshua pour cacher sa peine. L’Elfe posa sa main sur les cheveux de la jeune fille dans un geste de réconfort.

Comme inconsciente de ce qui venait de se produire, la forme dorée prit un peu de consistance, laissant deviner un corps masculin emprunt de majesté. Ils devinèrent bientôt un cheval fougueux sur lequel un guerrier de lumière se tenait fièrement assis. Il brandissait de la main droite un sabre, semblant vouloir pourfendre des ennemis invisibles. Noïlys eut un petit rire méprisant en voyant cela, néanmoins le cavalier à l’allure de soldat discipliné fonça sur les Dévoreurs qui n’eurent même pas temps de pousser le moindre cri. Ils furent immédiatement réduits en poussière. Le Dieu continua son œuvre au delà du champs de vision du petit groupe qui resta figé, entre l’épuisement et l’incompréhension.

– Levez-vous, intima Noïlys. L’appel des Dieux a abouti, le pouvoir des Éléments a fait sauter le verrou de leur cellule, et les prières de leurs fidèles leur ont donné assez de force pour qu’ils puissent sortir de leur geôles. Cependant, notre mission est loin d’être terminée. Allez, bougez-vous ! Croyez-moi, vous apprécierez moyennement de rester proches de cette porte de prison lorsque les autres Dieux sortiront – et croyez-moi, ils sortiront. Pour rien au monde ils ne manqueraient le partage d’Edengardh.

– Notre mission est terminée, la contredit An-Guë, maussade, et c’est un véritable désastre.

– C’est vrai, nous n’avons pas empêché la prophétie de se réaliser. Et nous n’avons pas pu empêcher le retour des Dieux que nos ancêtres avaient eu tant de mal à enfermer. Nous avons tous été trop occupés à défendre nos propres intérêts. Cependant, nous pouvons encore changer la donne si on nous en laisse l’occasion. En ce moment même, deux des Originels sont en train de préparer la destruction d’Edengardh pour éviter que le monde ne sombre dans la même folie qu’il y a quelques siècles.

– Pourquoi feraient-ils ça ? répliqua Joshua à qui la femme n’inspirait pas confiance. Nous les avons vaincus une fois, nous pouvons très bien recommencer.

– Ce n’est pas la même chose. Lorsque les Dieux ont été enfermés, les Originels ont cru en être débarrassés. Mais contrairement à ce qu’ils croyaient, leur prison n’a pas empêché leur pouvoir de se renforcer, grâce aux hommes. Dernièrement, l’un des Dieux, Prolios, a réussi à obtenir un pouvoir similaire à l’une des Originelles, Aluthéa. Il s’agit du pouvoir de communiquer avec des êtres par le biais de l’esprit. Aluthéa s’en servait pour communiquer avec l’ensemble de son peuple, que l’on appelle les Enfants d’Aluthéa. Son enfermement ne l’a pas empêchée de continuer à communiquer avec l’unique être qui a survécu à la guerre.

– Vuin, devina Chloé.

– Parfaitement. On peut dire qu’il était le représentant d’Aluthéa dans notre monde, car cette Originelle avait choisi le rôle de geôlière de la prison des Dieux après l’extermination de la quasi-totalité de ses Enfants. Il fallut de nombreuses années pour que les deux parviennent à communiquer.

– Cela n’explique pas pourquoi vouloir détruire Edengardh, fit l’Elfe des marais.

– Parce qu’ils ont peur que les Dieux les surpassent et qu’ils perdent le contrôle du monde. Ils préféreront tout réinitialiser, quitte à exterminer les races qui peuplent Edengardh, plutôt que de risquer d’être complètement submergés par leurs ennemis. D’autant que ces ennemis n’auront pas oublié le rôle qu’ils ont joué dans leur chute.
Levez-vous, il faut nous mettre en route maintenant pour les rejoindre avant qu’il ne soit trop tard.

*******************

Conscients que la libération des Dieux par les humains, à la suite de l’appel de Prolios, avait forcé ce dernier à honorer sa partie du pacte, Vuin avait placé ses guerriers de manière à encercler complètement la cité Elfe, afin que personne ne puisse distraire Garuda dans la construction des derniers éléments qui transformait cet ancien lieu en une horlogerie mortelle. L’Enfant d’Aluthéa circulait entre les derniers combattants, bandant sa volonté pour amplifier son pouvoir et imprimer dans l’esprit de leurs éventuels ennemis que le nombre de ses hommes étaient trois ou quatre plus important qu’il l’était en réalité.

L’exercice était plus difficile que jamais : outre le fait que plusieurs jours de combat l’aient obligé à puiser dans ses dernières réserves de vitalité, l’ouverture de la faille avait brutalement brisé le lien qu’il entretenait avec l’esprit de l’Originelle restée enfermée. Cette présence constante qu’Aluthéa avait réussi à créer dans son esprit au-delà des murs magiques de la prison n’était plus. Seul représentant d’une race plus que jamais orpheline, Vuin n’avait maintenant que faire de la voir s’éteindre, s’il pouvait détruire les Dieux par la même occasion. Il se sentait au contraire plus déterminé que jamais.

Peu habitué à la nouvelle faiblesse de son pouvoir, il vit avant qu’il ne ressentit la présence d’êtres magiques s’avançant à sa rencontre. Les silhouettes sombres n’étaient pas directement discernables dans cette nuit envahie par la fumée et la poussière, exceptées les premières. Un homme de haute stature, puissant, aux traits brouillés par les traces du sang noir des Dévoreurs qu’il avait combattus, marchait vers lui d’un pas assuré. D’un coup de bras rageur, il élimina les créatures fantoches qu’il avait créés, comme pour montrer que les tentatives ridicules pour se défendre ne prenaient pas avec lui.
Les soldats se tournèrent vers leur maître pour voir s’ils devaient s’interposer, mais celui-ci leur fit le signe de s’écarter pour le laisser passer.

– Que viens-tu faire ici, Dieu ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

– Comment pouvez-vous l’ignorer, serviteur des Originels ? répliqua le divin. Je suis ici pour faire cesser cette folie. Je viens passer un pacte avec vous. Désamorcez cet explosif, et je vous débarrasserai des Dieux.

– Voilà qui est bien présomptueux, remarqua Garuda qui venait d’apparaître aux côtés de Vuin.

– Ce n’est pas parce que vous avez échoué à les combattre, si tant est que vous ayez réellement essayé, que je ne peux pas le faire. Les Dieux sont tenus à leur rôle : ils ont été créés par les humains et doivent donc leur obéir. Aujourd’hui ces derniers les ont convoqués et fait sortir de leur prison pour qu’ils les débarrassent des Dévoreurs. Et ils le font. Mais demain nous nous occuperons des créateurs de ces créatures.

– Demain les Dieux s’émanciperont du pouvoir des humains, comme ils se sont libérés des murs magiques de leur prison. Ils sont déterminés à être libres et à contrôler ce monde. Demain les humains ne s’uniront pas en une seule et même volonté, ce qui leur laissera du leste.

– Mais cette fois-ci nous prenons les devant, nous ne nous laissons pas surprendre par leurs manœuvres. Et nous allons avoir les armes pour les combattre.

– Tu es un Dieu. Quel intérêt as-tu à vouloir les combattre ? lança Vuin.

– Vous êtes l’un et l’autre trop magiques pour ne pas pouvoir identifier qui je suis, et ce que je suis. J’ai autant de raisons que vous de vouloir détruire les Dieux, riposta An-Guë affichant un rictus laissant apparaître ses canines pointues. Croyez moi, nous réussirons là où vous avez échoué à défendre Edengardh.

Pour ponctuer son discours, il embrassa du regard Joshua, Eli-Ann, Chloé, Noïlys, Axel et Oztas qui se tenaient derrière lui.
Garuda prit un instant pour réfléchir avant de pousser un profond soupir.

– Cette chance de détruire les Dieux est sans doute la seule que nous n’aurons jamais. Ils sont encore trop faibles pour pouvoir résister à une explosion massive. Néanmoins si les peuples d’Edengardh s’unissent ainsi pour nous empêcher d’agir, qui suis-je pour ne pas les écouter ? J’avoue que je ne me pardonnerais jamais de ne pas avoir tout tenté pour sauver cette terre. J’accepte donc ce pacte. Je détruis cet engin, et te laisse en échange le soin de t’occuper de tes semblables.

Sur ces mots, il tendit une main noueuse à l’homme qui la serra en laissant apparaître sur son visage un sourire poli qui redonna toutefois un aspect juvénile à ses traits.

An-Guë se retourna vers ses amis alors que les Originels disparaissaient de leur côté.

– On fait quoi maintenant,  murmura Oztas ?

– On va chercher des renseignements auprès de l’être d’Edengardh qui connait le mieux les Dieux. Celle qui les a combattus et aimés, celui qui est créateur et destructeur. Je suis prêt à parier les deux bras que si nous avons survécu au caprice de la montagne, alors le Berger aussi. Et il prépare une riposte sévère contre nos ennemis.

– Tes deux bras ? On peut dire que tu es un homme qui aime prendre des risques… contrôlés, mon vieux ! s’exclama Joshua. C’est réjouissant pour la suite de notre quête.


 


2 réactions pour Chapitre 30 : L’appel des Dieux

  • Rosaline  dit:

    OH LE CLIFFHANGER DE BÂTARD !

    Vivement le tome 2 XD

    • Jonathan B.  dit:

      Complètement d’accord ! Énorme +1 sur cet avis =)

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