Épilogue : 121 ans plus tard…


– J’en tiens un, Grand-Père !

Le vieil homme se retourna vivement et son visage s’illumina de fierté lorsqu’il vit l’un des flotteurs disparaître de la surface de l’eau.

– Remonte la ligne, Lohwenn, et ne lâche pas ta canne, cette fois !

– J’ai été surprise, la dernière fois, grommela la jeune fille sans lâcher sa prise du regard.

Jamais la pêche n’avait été aussi bonne. Chaque matin, dès l’aube, des dizaines de pêcheurs s’amassaient dans le port d’Altairis, et tous repartaient avec plus de poissons qu’ils ne pouvaient en manger.
Ce jour-là, la mer était calme, et les deux astres d’Edengardh diffusaient sur le village tout entier une douce chaleur estivale. Encore une fois, les longues ruelles pavées allaient être animées, et les échanges commerciaux particulièrement fructueux.

Les doigts habilement refermés autour de sa prise, Lohwenn ôta l’hameçon logé dans la bouche du poisson avant de le tendre à son grand-père.

– Il est moins gros que celui d’hier, soupira-t-elle en affichant une moue boudeuse.

Le vieil homme posa une main réconfortante sur l’épaule de sa petite-fille avant de placer l’animal dans un petit sac de jute.

– Au moins, celui-ci, tu pourras le manger, répondit-il avec un air malicieux.

– Très drôle…

Tandis qu’ils s’éloignaient du port, Lohwenn remarqua les premiers villageois affluer en direction du sanctuaire de Nymphaé, la Déesse de l’Abondance.

– Je peux aller prier maintenant ? demanda-t-elle en se tournant vers son grand-père. Si j’y mets tout mon cœur, peut-être que j’aurai plus de chance, demain !

Il y eut un bref silence, puis le vieille homme hocha doucement la tête.

– Va, ma chérie, mais ne donne pas tout à la Déesse. La journée ne fait que commencer, et tu dois garder des forces.

– Je sais, je sais, répondit Lohwenn qui avait déjà commencé à s’éloigner. Je serai rentrée pour le déjeuner !

*****************

Le sanctuaire de Nymphaé faisait la fierté des habitants d’Altairis, et n’avait rien à envier à celui des divinités majeures. Situé au cœur d’une vaste plage de sable, il s’agissait en réalité d’une gigantesque obélisque de marbre blanc qui semblait s’élever à l’infini vers le ciel. Durant la nuit, le monument tout entier s’illuminait et, tel un phare, guidait tous ceux qui s’aventuraient en mer.
Chaque jour, près de deux mille fidèles se rendaient au sanctuaire pour y adresser leurs prières à la Déesse de l’Abondance. En retour, cette dernière s’assurait qu’ils ne manquent de rien. C’est cet accord tacite entre les Dieux et les hommes qui avait assuré jusque là plus d’un siècle de paix et d’harmonie entre les peuples d’Edengardh.

Le cœur battant à tout rompre, comme à chaque fois qu’elle s’apprêtait à se livrer à sa Déesse, Lohwenn s’avança d’un air solennel vers l’obélisque. Elle leva lentement les bras, prit une profonde inspiration, puis posa avec assurance les paumes de ses mains contre le marbre froid.
Le monde entier bascula autour d’elle. Le sable fin prit soudain une teinte grisâtre et l’obélisque s’effondra brutalement sur elle-même dans un nuage de poussière. Habituée à vivre cette scène au quotidien, la jeune fille bondit habilement en arrière et sentit son corps s’élever dans les airs, jusqu’à dominer complètement la ville.
En contrebas, les jolies rues pavées avaient laissé place à des sentiers boueux, et des cadavres en décomposition jonchaient le sol, attirant de toutes parts les charognards des environs. Adossés aux murs ternes des habitations en ruine, les rares survivants avaient le regard vide et débitaient un flot de paroles dénuées de sens, comme si la folie était devenue leur seul refuge.
Plus loin, les vagues d’une mer déchaînée renvoyaient un triste reflet écarlate, et les créatures qui autrefois la peuplaient avec tant de vie gisaient à la surface de l’eau.
Tout n’était que désolation.

– Plus… Il m’en faut plus…

Lohwenn accueillit la voix divine avec émerveillement. Bien que très lointaine, celle-ci résonnait dans ses oreilles avec une infinie pureté. Toujours en lévitation, elle pivota lentement et aperçut enfin le corps de la Déesse. Étendue sur une petite clairière verdoyante aux abords de la ville pestiférée, Nymphaé lui apparaissait sous la forme d’une magnifique femme nue. Ses longs cheveux rouges dissimulaient en partie ses courbes avantageuses, et ses yeux restaient clos. Elle semblait endormie, mais ses lèvres remuaient faiblement tandis qu’elle prononçait inlassablement les mêmes mots.

– Je suis là, lui murmura Lohwenn d’une voix douce.

La jeune fille connaissait parfaitement son rôle. Elle déposa un baiser sur le front de la Déesse, puis posa sa main gauche contre sa joue. Sa main droite effleura la peau satinée de Nymphaé avant de s’arrêter sur son ventre. Ainsi, elle commença à déverser son énergie en elle.
Une lueur dorée les enveloppa brièvement avant de s’étendre à la totalité d’Altairis. Aussitôt, les cadavres disparurent dans une pluie de lumière, et le paysage de désolation retrouva peu à peu son aspect d’origine. La vie reprit ses droits, et l’illusion se dissipa.
Lorsque Lohwenn ouvrit les yeux, elle eut un léger vertige et renforça sa prise sur l’obélisque. Elle prit une nouvelle inspiration et se donna quelques secondes avant de s’éloigner du sanctuaire. Son corps était en proie à l’épuisement, mais ce n’était rien en comparaison du sentiment de plénitude qui la plongeait dans la plus totale félicité.

– Poussez-vous, mademoiselle.

La jeune fille ravala une réplique cinglante et toisa l’homme qui venait de la bousculer. Son armure incrustée de pierres précieuses indiquait qu’il s’agissait d’un soldat de la Garde des Dieux, une escouade d’élite chargée de la protection des sanctuaires divins. Présents dans toutes les villes, ces guerriers respectés se distinguaient par le motif de leur blason. Celui-ci arborait un tabard qui révélait un calice de diamant. Le symbole de l’Abondance.
Fascinée par l’aura qu’il dégageait, Lohwenn le vit s’approcher d’un vieillard étendu au pied de l’obélisque. Ce dernier n’avait pas eu la force de nourrir la Déesse, et la désolation qu’elle avait entrevu quelques instants plus tôt était pour lui devenue une réalité. Sous le regard admiratifs des villageois présents dans le sanctuaire, le soldat de la Garde des Dieux plaça la paume de sa main au-dessus du corps inerte, puis le fit disparaître dans un éclair de lumière.
Lohwenn détourna les yeux, amère. Par leur manque de foi, beaucoup de gens perdaient ainsi la vie. Et la Déesse, elle, perdait de précieuses sources d’énergie.

– Quel gâchis… souffla-t-elle avant de se détourner du spectacle.

*****************

Non loin de là, de l’autre côté de l’obélisque, une jeune Elfe aux cheveux turquoise observait la scène de ses yeux perçants.

– Une autre âme vient de s’éteindre, annonça-t-elle d’un air lugubre.

La créature qui se tenait à ses côtés acquiesça en silence. Plus petite que son amie et tout aussi jeune, elle avait une peau très bronzée dont la transparence laissait apparaître un impressionnant réseau de veines blanches, et de longs cheveux noirs qui ondulaient jusqu’à sa taille.

– L’emprise des Dieux est totale, poursuivit l’Elfe sans quitter le sanctuaire du regard. Ils contrôlent le flux de la magie, s’abreuvent de notre énergie vitale et pourtant…

– Pourtant, ils sont vénérés par les mortels comme jamais auparavant, acheva Eli-Ann sur le ton de la conversation. Regarde bien ces gens. Ont-ils l’air malheureux ? Je ne crois pas. Ils mangent à leur faim, travaillent avec le sourire, vivent en harmonie avec les autres espèces… Tu sais, Chloé, c’est peut-être bien la meilleure ère que ce monde ait connu depuis sa création.

L’Elfe se tourna brusquement vers l’Olm, choquée par les propos qu’elle venait d’entendre.

– Rassure-moi, tu ne penses pas ce que tu dis ?

Bien sûr que non. Mais on ne peut pas reprocher à ces gens de le croire. Les quatre dernières générations n’ont connu que la paix, alors pourquoi voudraient-ils que ça change ?

– Parce que les Dieux passent à l’action, répondit une voix grave.

Les deux amies se retournèrent vers le nouvel arrivant. Il s’agissait d’un homme d’âge mûr aux cheveux grisonnants. Si les traits de son visage lui donnaient un air bienveillant, sa stature imposante était celle d’un combattant aguerri.
En réponse à leur surprise, le grand-père de Lohwenn leur adressa un sourire radieux.

– C’est bon de vous revoir, toutes les deux, déclara-t-il chaleureusement.

Eli-Ann et Chloé échangèrent un regard amusé avant d’éclater d’un rire froid, sans joie.
L’Olm fut la première à répondre.

– On ne peut pas vraiment dire que ce soit partagé, An-Guë.


 


4 réactions pour Épilogue : 121 ans plus tard…

  • Jonathan B.  dit:

    La patience n’a jamais été l’une de mes qualités :p
    Mais bon, quand y’a pas le choix, y’a pas le choix =)

  • Jonathan B.  dit:

    WOW !
    On va freiner des quatre fers tout de suite ! Euh… Ouate de phoque ?! J’espère que l’explication à propos de l’obélisque va vite arriver parce que c’est le bordel dans la timeline maintenant =)

    • Emmanuel Del Canto  dit:

      L’obélisque est présentée ici comme le sanctuaire d’une Déesse.
      Pour les précisions, il faudra attendre le tome 2 ! J’espère que tu es patient… :p

      • Jonathan B.  dit:

        Fuck, j’ai répondu au dessus. Bordel, je sais même plus utilisé un forum. Je vieilli… ^^’

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