Chapitre 1 : Archives


An 2_50

Cher Gouverneur,

Ah, qu’il est doux d’écrire ces premiers mots, « cher Gouverneur  » ! Car la chose est bientôt faite, vous savez. Nous nous réunissons dans la soirée pour choisir un nom correct pour le territoire que vous allez très bientôt administrer, et valider votre nom à cette fonction. Comme je me réjouis de vous avoir placé là ! Je suis certain que nous ferons un travail admirable ensemble pour purger les terres de l’ancienne Académie de Magie de tous les souvenirs détestables qui y sont liés. D’ailleurs, votre décision de garder le château plutôt que de le détruire me laisse encore perplexe, mais nous en discuterons lors de ma visite prochaine.

C’est là la raison de mon message, cher ami. J’ai bien peur de ne pas pouvoir me mettre en route dès demain comme il était prévu, mais de devoir repousser mon départ de plusieurs jours. Je reçois en effet une quantité incroyable de missives venues d’un peu partout d’Edengardh et commentant les événements de la semaine dernière. Bien entendu, la plupart concernent l’exécution du mont Atrée (la part la plus intéressante, heureusement). Oh, il ne s’agit souvent que de nobliaux, avides de célébrité, qui désirent leur nom dans les Archives autant pour la postérité de ce nom que pour pouvoir dire à leurs amis qu’ils y étaient ! Ils m’assaillaient déjà sans arrêt pour que je publie leurs minables faits d’arme, comme s’il y avait la moindre importance dans le fait de gagner un tournoi alors qu’une grande bataille a eu lieu il y a si peu de temps, alors pouvoir dire qu’ils étaient présents au plus grand événement de ces dernières années ! Ceci étant dit, le nombre de messages contenant leurs témoignages est presque plus important que celui des compilateurs officiels, qui pourtant avaient fait le déplacement pour moitié… Je commence presque à douter que la place du village du mont Atrée fut assez grande pour contenir tout ce monde !

Néanmoins je devrais plutôt me réjouir d’avoir autant de témoignages, la date est trop importante pour passer inaperçue dans nos chroniques. J’espère simplement que cet idiot de Radzic aura réussi à convaincre les autorités de la nécessité de compiler le récit des prisonniers avant de les envoyer à la potence. C’est tout de même incroyable qu’on ne fasse pas plus d’efforts pour relater précisément l’événement majeur de notre civilisation, alors qu’on en fêtait le demi-siècle ce jour-là ! Radzic joue avec mes nerfs en tardant autant à m’écrire alors que j’ai reçu une centaine de parchemins des comtes et barons qui habitent à des jours et des jours des montagnes. Rien ne m’a été épargné au cours de mes longues heures de lecture, que ce soit une écriture quasi-illisible, un style déplorable ou des détails aussi sordides qu’enjolivés. Comme j’ai regretté l’écriture précise et claire de mes compilateurs ! Enfin, tout ce babillage inconséquent sera bientôt conforme aux règles des Archives et j’ai assez de matière pour écrire un roman de cette exécution (alors même que je n’en ai pas assez pour écrire le début de notre histoire à tous !). Une fois le parchemin de Radzic reçu, je pourrai me lancer personnellement dans la rédaction de cette partie. Peut-être est-ce trop d’honneur fait aux traîtres, mais il me semble important que ce soit fait avec méthode et sérieux, or j’ai une confiance assez limitée dans les capacités des novices, qui semblent chaque année plus brouillons. Pour vous, mon ami, je consens à faire une exception à la confidentialité de la mise en forme des archives et vous livre un récit de première main sur le chapitre de clôture de la grande histoire qui changea notre siècle.

Vous étiez encore parmi nous à Altar lorsque la réjouissante nouvelle nous est parvenue : à quelques jours du demi-siècle de la célébration du retour des Dieux, enfin les traîtres avaient été arrêtés ! Nous n’avions alors pas plus de détails que cette phrase et nous étions impatients d’en savoir plus. Voilà donc une partie du récit qu’on me fit de par les lettres. Dans le petit village d’Atrée (village des montagnes du Sud, non loin des ruines de l’antre du Berger si on en croit les cartes ; c’est un territoire désertique de l’alliance administré par Madame N., une cousine, mais je m’égare !), au petit matin, les gardes avaient défoncé la porte d’une bergerie pour arrêter des habitants installés pourtant depuis longtemps, un vieux couple dont on n’aurait pu imaginer l’implication dans des événements si sombres. L’arrivée de ces gens une dizaine d’années auparavant n’avait pas attiré l’attention, la femme étant considérée comme neutre, malgré un joli minois, et l’homme semblant être un vétéran de la guerre, portant des cicatrices et mutilations terribles. Ils étaient déjà vieux, comme on peut l’imaginer, et paraissaient inoffensifs. Ils ont vécu un temps en limitant les contacts avec les autres, se complaisant à une vie simple, voire frugale puisque les terres des montagnes sont on ne peut moins fertiles. Et puis ils ont fini par relâcher un peu leur garde ces derniers temps ; ils ont commencé à recevoir de la visite extérieure. Les invités montraient une telle précaution à ne pas être reconnus que cela a fini par alerter les voisins, d’autant qu’ils n’avaient pas un faciès commun. Il s’agissait très visiblement d’étrangers à ces terres. Cette histoire a bien entendu commencé à attirer la curiosité des habitants, des rumeurs ont circulé, des suppositions sur leurs identités. La ressemblance avec les descriptions que l’on faisait des Traîtres était trop importante pour être ignorée. Lorsque le dernier visiteur est arrivé, caché par la nuit, et qu’il n’est pas reparti, on a choisi d’envoyer la garde de l’Administratrice. Cette dernière, connaissant le danger que pouvaient représenter les visiteurs, ne fut pas avare dans les moyens qu’elle donna à l’opération. De fait, elle avait raison ! Le sang d’une dizaine de ses plus habiles combattants s’écoulait en petites rigoles le long de la montagne avant que le jour ne fut tout à fait là. Il en fallu une dizaine d’autres pour parvenir à maîtriser celui que l’on appelait Joshua, l’Elfe noir. Car si ses amis avaient vieillis, le sang d’elfe, gavé de l’ancienne magie, l’avait incroyablement conservé.

Quel événement a bien pu forcer le guerrier à sortir de sa clandestinité, me demanderez-vous ? Rien de moins que la nouvelle de la mort prochaine de son cher ami. En effet, les gardes ont retrouvé le guerrier An-Guë dans un terrible état, et bien loin de sa légende. Il était vieux, affaibli et malade. Preuve, s’il en est, de l’inconstance de cette magie personnelle! De plus, celle que l’on disait prophétesse n’a même pas pu prédire sa propre fin et organiser une fuite. Il y a de quoi être déçu, je ne crois pas être le seul à avoir espéré une fin épique dans un combat magistral, au lieu de cela nous avons une fin misérable. Les prisonniers ont été interrogés pendant des jours selon des méthodes que je n’ose imaginer – mais que Radzic compilera, je l’espère, en vue de leur tirer des informations. Pour le reste, outre l’exécution qui a bien eu lieu sur la place du marché, sous les yeux d’une foule énorme et sans doute ceux des Dieux dans un festin moqueur, il n’y a pas eu d’événements particuliers. Certains prétendent que l’Elfe a agonisé pendant des heures entières au point que la foule, craignant qu’il ne puisse pas mourir, a fini par se ruer sur son corps et le mettre en pièces. D’autres, qu’il y a eu une tempête formidable envoyée par son amante, folle de douleur, et que les Dieux sont intervenus en personne pour sauver à nouveau Edengardh. Je ne crois pas en tout cela. Même Eli-Ann n’aurait pas été assez stupide pour se jeter entre un Dieu et sa proie – si toutefois elle vit encore. Une chose dont on peut être sûr, c’est qu’ils sont bel et bien morts. Les corps ont été exposés sur la place pendant plusieurs jours, gardés par les soldats personnels de l’Administrateur, sous le regard crispé de la milice. Nous pouvons donc dormir sur nos deux oreilles, mon ami, et continuer de faire d’Edengardh une terre de paix, chacun à notre façon !

J’espère simplement que mes fonctions de Grand Archiviste finiront par me conduire en dehors d’Altar ! Comme je hais cette cité rustique et humide ! Elle est bien trop proche de la mer à mon goût, et les sous-sols du château ont beau être parfaitement isolés, je crains que le parchemin ne s’effrite progressivement. Je vais porter cette doléance lors de la rencontre qui aura lieu un peu plus tard, celle-là même qui fera de vous l’administrateur. En vérité, j’ai du mal à croire qu’une famille noble de l’époque ait pu s’installer ici, et empiler des pierres de manière aussi vulgaire en faisant passer cela pour un château ! Je ne l’aurais même jamais cru si je ne l’avais pas moi-même écrit dans les Archives, dans mes jeunes années. Ici tout me semble vicié, putride, pourrissant. Peut-on réellement construire un monde dans un lieu aussi sordide ?

Je dois donc vous laisser mon cher, pour m’en aller arpenter les sous-sols sinistres de la ville. Croyez bien que je ferai tous les efforts possibles pour vous obtenir une bourse intéressante pour la reconstruction de votre région, bien que la priorité de ces messieurs ne semble pas être à la reconstruction de notre noble terre.

Une nouvelle missive vient d’arriver ! Encore ! Je prie les dieux que le ciel couvert se transforme en eau, cela freinerait peut-être l’arrivée des coursiers ! Et encore, je doute que cela suffise à éliminer cette vermine…

Bien à vous, malgré son humeur détestable,

Ohan, Grand Archiviste d’Altar

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Cléotran s’étira paresseusement, en prenant garde de ne pas renverser la bougie sur le parchemin. Les prévisions du Grand Archiviste étaient bien en train de se réaliser : sa correspondance partait en miette, cependant ce n’était pas la faute de l’humidité mais bien celle du temps. Plus de soixante-dix ans avaient passé depuis cette missive envoyée au Gouverneur de Gamme (nom qui avait été attribué à la région en référence à la GAM, Grande Académie de Magie qui en avait longtemps été le joyau), sans doute les années qui avaient le plus changé Edengardh. Pendant que les Dieux avaient commencé à se prélasser sur leur nouvelle terre, et à y faire leurs griffes tels des jeunes chats, un pouvoir souterrain s’était lentement organisé.

Essayant de faire le moins de bruit possible, pour ne pas risquer de réveiller l’apprenti archiviste visiblement amateur de vin épicé, le jeune homme tourna la lourde page précautionneusement, glissant sa main entre les pages pour éviter (en vain) de l’abîmer plus encore. La délicatesse n’était pas son fort, il le savait, et tous les efforts qu’il déployait pour rien ne faisaient que contribuer à développer sa mauvaise humeur. Il connaissait déjà par coeur l’histoire d’Ohan, Archiviste puissant et manipulateur qui avait contribué à créer la Chambre secrète des protecteurs d’Isif. Il en avait été le Grand Maître jusqu’à la fin de sa vie, s’attirant de grands pouvoirs grâce à la reconnaissance qu’il inspirait à ses débiteurs… Ainsi qu’à son immense talent de manipulateur. Ah, et aussi sa faculté quasi-surhumaine à tout le temps se plaindre ! Bref, le personnage historique agaçait Cléotran au plus haut point. Certe, comprendre les circonstances de la formation de la Chambre était vital pour ceux qui voulaient la combattre. Et la découverte d’une salle au sein des Archives contenant celles des correspondances des Grands Maîtres successifs avait été une aubaine puisque cela permettrait de mieux identifier le réseau souterrain qui parcourait Edengardh et en façonnait les contours à coup de corruption.Mais l’Archiviste Ohan ! Quitte à risquer sa vie en s’infiltrant dans les sous-sols de la cité la plus dangereuse de la côte, n’aurait-on pas pu lui demander de recopier l’histoire d’Eneïcha, la troisième Grande Maîtresse de la Chambre qui en avait considérablement développé l’influence grâce à sa parfaite maîtrise… de l’art de la chambre, justement?

Le garçon prit une bouffée de l’air saturé de poussière avant de se replonger dans ces notes en grimaçant. Son écriture était tellement désastreuse qu’il allait probablement devoir passer la journée à réécrire les mêmes mots avant de les présenter au Conseil. Triple peine pour une première mission ! Il avait espéré prouver sa valeur en faits d’armes, maintenant qu’il était passé au statut de membre autonome, certainement pas à s’infiltrer toutes les nuits dans le même trou mal éclairé pour recopier les plaintes d’un vieux littéreux narcissique !

Alors qu’il allait entamer le recopiage d’une énième lettre, il surprit les tintements de clochettes qui raisonnaient dans toute la ville. L’annonce discrète mais ferme du début du travail pour les gens de la terre et de la mer qui peuplaient le pourtour de la cité d’Altar. C’était également le signal du changement de personnel dans les souterrains : autrement dit, l’heure pour lui de partir. Il jeta un coup d’oeil aux feuillets qu’il lui restait. À cette vitesse-là, il lui faudrait encore des semaines pour finir, avec le risque de se faire prendre chaque soir. Et surtout, il n’était pas prêt de passer à une mission plus enthousiasmante ! Après une seconde d’hésitation, il attrapa un réglet et sectionna prudemment quatre pages du manuscrit. Il les roula prudemment et les enfouit dans sa besace en peau avant de replacer le lourd ouvrage à la place où il dormait depuis des années. Cléotran souffla le peu de lumière qu’il avait et replaça le bougeoir auprès du gardien dormeur.


 


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