Chapitre 2 : Le Traqueur des Ombres


Passé le crépuscule, rien ne venait troubler le silence absolu qui régnait dans le village portuaire d’Altairis. Quelques soldats de la Garde des Dieux, fondus dans l’obscurité, faisaient leur ronde habituelle aux abords du sanctuaire de Nymphaé. Il s’agissait là d’un simple rituel qui s’était installé au fil du temps. Cela faisait plusieurs années que les insurgés n’avaient rien tenté contre l’obélisque divine. Sans doute avaient-ils été traqués jusqu’au dernier, ou peut-être avaient-ils fini, comme tous les autres, par rallier la cause des Dieux.
Mais les soldats d’élite en charge de la protection du sanctuaire ne se trouvaient pas au bon endroit. S’ils avaient pris la peine de vérifier les modestes d’habitations qui s’alignaient en bordure de mer quelques mètres plus loin, ils auraient entendu les hurlements féroces d’une femme dont la fureur empourprait un visage déjà très sombre.

– Je vais te buter, An-Guë ! Et tu n’auras pas le loisir d’être accroché à un poteau pour te donner en spectacle, cette fois-ci.

– Eli-Ann, tu ne devrais pas…

– Reste en dehors de ça, Chloé ! reprit l’Olm en s’approchant dangereusement du vieux guerrier. Ce salaud a regardé mourir ton frère en sachant pertinemment que lui allait en réchapper, grâce au sang maudit qui coule dans ses veines !

Celle qui était autrefois l’Émissaire du feu prit une longue inspiration avant de décocher une droite fulgurante dans la mâchoire d’An-Guë. Ce dernier cracha un léger filet de sang au sol, mais son regard bleu nuit ne quitta pas celui de sa tortionnaire.
Plus tôt dans la journée, les deux femmes l’avaient croisé par hasard au détour d’une ruelle, et Eli-Ann l’avait presque aussitôt neutralisé avant de lui lier les pieds et les mains avec un cordage dont il n’était pas prêt de se débarrasser.

– Lorsque ton corps a disparu, il y a soixante-et-onze ans, nous avons pensé que tu t’étais enfui pour préparer une riposte à la hauteur de tout ce qu’ils nous avaient infligé. Mais voilà que tu coules des jours heureux au bord de la mer, comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes !

L’Olm leva la main à nouveau, mais Chloé s’interposa au dernier moment pour bloquer habilement son geste. Les deux amies se toisèrent un long moment, mais Eli-Ann fut la première à détourner le regard. Elle s’éloigna du vieillard et se laissa tomber sur un couchage de fortune posé à même le sol. L’Elfe, de son côté, posa un regard bienveillant sur An-Guë mais n’esquissa pas le moindre mouvement pour lui porter secours.

– Seul un Dieu peut tuer un Dieu, murmura-t-elle… C’est là le secret de ta longévité. Mon sang elfique explique la mienne, mais sais-tu pourquoi Eli-Ann est toujours parmi nous, plus vivante que jamais ?

Le guerrier ne répondit pas, mais Chloé savait pertinemment qu’il attendait une réponse. Elle s’écarta légèrement sur le côté pour lui permettre de distinguer le réseau de veines blanches qui parcouraient le visage de l’Olm.

– Ce que tu vois là est la Marque d’une Déesse, annonça-t-elle dans un murmure. Dans un monde où la magie est un trésor jalousement gardé par les Dieux, vendre son âme n’est pas cher payé pour changer les choses. Et c’est justement ce que nous nous apprêtons à faire.

Chloé laissa échapper un léger soupir avant de se retourner.

– Crois-moi, ça n’a rien de personnel.

Une lame siffla brièvement derrière elle avant de se ficher dans la poitrine d’An-Guë. Le corps du guerrier fut pris de soubresauts tandis que des flammes vivantes s’extirpèrent de la lame pour le dévorer de l’intérieur.
Le spectacle morbide ne dura pas plus d’une minute et très vite, il ne resta plus qu’un tas de cendres de ce qui fut autrefois l’un des piliers de la plus grande bataille d’Edengardh.

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– Elle n’a pas cillé une seule fois.

– Cette petite n’a plus besoin de son humanité.

Les deux sœurs échangèrent un regard entendu avant de reporter leur attention sur la brume qui commençait à se dissiper sous leurs yeux. Le visage fermé de Chloé commençait déjà à s’estomper tandis que les monts avoisinant le pic de l’Exalté se révélaient à la lumière de la lune, plus menaçants que jamais.
Jadis, ces montagnes avaient abrité une créature dont le nom seul suffisait – disait-on – à faire trembler les Dieux. La légende du Berger pouvait radicalement varier d’une région à l’autre, mais tous avaient appris à craindre cette entité qui sommeillait au cœur des montagnes du Nord. Ces contrées avaient été abandonnées peu avant la descente des Dieux, lorsque Edengardh avait subi la plus grande fracture de son histoire. Cirithmôr, la ville la plus proche, avait simplement été engloutie dans le gouffre béant qui témoignait toujours de la violence du cataclysme. L’écosystème en avait été tellement fragilisé que les Marécages Oubliés, qui abritaient autrefois les Elfes Sombres, avaient condamné leurs habitants à l’extinction.
Mais quiconque souhaitait se dérober à la vue des mortels pouvait trouver en ces lieux un refuge dans lequel personne n’oserait s’aventurait. Et les deux Déesses l’avaient bien compris.

La plus petite d’entre elles avait des cheveux blonds qui ondulaient gracieusement sur ses épaules, et de grands yeux verts qui semblaient pouvoir lire à travers l’âme des hommes. Sa peau était très pâle, et il s’en dégageait une aura éblouissante que les nuages sombres peinaient à dissimuler.
L’autre était brune, et ses cheveux courts ébouriffés encadraient un visage harmonieux mais dont l’expression était étonnamment froide. Ses yeux bleus foncés semblaient perdus dans le vide, hantés par des souvenirs intemporels.
Les deux sœurs ne se ressemblaient pas, mais elles étaient toutes les deux d’une beauté surnaturelle. Pourtant, leur apparence humaine ne pouvait leurrer personne. Le pouvoir qu’elles renfermaient toutes les deux était bien trop important pour se fondre dans la masse.

– Ainsi s’éteint An-Guë, murmura la plus sombre. Ce garçon suffisant, qui avait une fois réussi à me tenir en échec, vient de se faire ôter la vie par une petite chose sans défense qu’il avait un jour mutilée. Je maintiens que c’est du gâchis.

La petite Déesse blonde haussa simplement les épaules.

– Ça reste conforme au plan…

La mine boudeuse, elle joua avec ses boucles blondes puis fixa sa sœur, dans l’expectative.

– Je te rappelle que tu étais d’accord pour que les choses se fassent à ma façon, ajouta-t-elle d’un ton accusateur.

– Je le suis toujours, Aluthéa.

Une lueur de tristesse traversa brièvement le regard de la Déesse brune qui finit par se détourner de sa sœur, lasse du spectacle qui s’offrait à elle.

– Où vas-tu, Aïdelyn ?

– Loin des fleurs de cristal. Sois tranquille, petite sœur.

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Un vent frais s’était levé aux alentours d’Altairis, mais cela ne gênait en rien la progression de l’étrange mercenaire qui venait de s’y inviter. Une épaisse fourrure noire recouvrait ses épaules tandis qu’une capuche dissimulait une grande partie de son visage mutilé. L’obscurité qui régnait dans le village suffisait pourtant à camoufler ce voyageur peu engageant, mais il n’en avait cure. Toute son identité s’était construite autour de l’image terrifiante qu’il renvoyait à ses ennemis.
Telle une ombre, il s’engouffra dans une petite ruelle et s’arrêta un court instant. La forte présence de végétaux, associée à l’iode présente dans l’air, agressait dangereusement ses sens. La nature elle-même essayait de le repousser, mais les efforts qu’elle déployait pour cela étaient vains. L’influence des Dieux sur Edengardh était désormais totale, et tous ceux qui portaient leur Marque jouissaient d’une liberté totale. Un rictus se forma doucement sur ses lèvres tandis qu’il reprit sa course, et son sourire s’élargit davantage lorsqu’il remarqua une douce lueur émanant d’une fenêtre au loin.
Ralentissant le pas, il se saisit doucement de l’épée à double lame sanglée dans son dos et se rapprocha dangereusement de sa destination.

Lorsque son regard croisa celui de l’Elfe aux cheveux turquoise qui semblait monter la garde, il se précipita sur elle avec une vitesse hors du commun pour la réduire au silence. Mais alors qu’il pensait la découper sur toute sa hauteur, son épée rencontra un obstacle inattendu.
Une autre créature s’était interposée in extremis, parant le coup avec une précision redoutable. Les bras en croix, cette jeune femme à la peau sombre tenait dans chaque main une lame de coude étincelante. A ne pas en douter, l’origine de ces armes était divine. Pour lui, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : avant l’aube, la tête d’une nouvelle Élue viendrait s’ajouter à sa collection déjà impressionnante.

– Chloé, mets-toi à l’abri et trouve le rapport, ordonna l’Olm sans détourner les yeux de son assaillant. On ne repartira pas d’ici les mains vides.

Lorsque l’Elfe se dirigea vers l’entrée de la maison, le mercenaire de l’ombre tenta de l’intercepter mais une fois encore, il se retrouva face à la chétive créature aux lames de coude.

– C’est moi, ton adversaire, lança-t-elle avec un air provocateur.

Les deux combattants s’évaluèrent du regard pendant une seconde, puis fondirent l’un sur l’autre en même temps. Leurs lames s’entrechoquèrent avec violence, provoquant à chaque fois une pluie d’étincelles. Sûr de ses capacités, le voyageur encapuchonné accentua sa vitesse de frappe, mais l’Olm s’adapta avec une facilité déconcertante à son nouveau rythme de combat. Même si elle était moins rapide que lui dans ses mouvements, elle semblait pouvoir lire à l’avance les trajectoire de la double lame.
Réagissant au quart de tour, le mercenaire sépara sa longue épée en deux lames courbes et se lança dans une chorégraphie mortelle aux assauts imprévisibles. Mais cela n’inquiéta pas davantage la petite créature qui se contentait d’esquiver ou de parer son adversaire avec la même aisance.

Puisque son opposante semblait faire jeu égal avec lui, le sombre voyageur se résolut à adopter une stratégie radicalement différente. Il bondit en arrière et leva au ciel la lame qu’il tenait dans sa main droite. Son bras gauche, quant à lui, restait tendu en direction de l’Olm. Un éclair rouge s’abattit sur le métal divin qui se mit à luire d’un éclat inquiétant, puis tout son corps fut parcouru d’une énergie effroyable qu’il redirigea vers son adversaire à travers sa seconde lame.
Il y eut une explosion assourdissante lorsque la foudre cramoisie s’abattit sur le sol. La fumée engendrée se dissipa peu à peu, laissant entrevoir la fine silhouette d’Eli-Ann.

– Manqué, railla l’Olm. Et c’est fini pour toi.

Le mercenaire détourna brièvement son attention et ses yeux s’attardèrent sur son torse. Trois couteaux de jet y étaient enfoncés jusqu’à la garde, là où se trouvaient autrefois ses organes vitaux. Un léger sourire se forma sur son visage lorsqu’il regarda à nouveau la courageuse créature qui lui faisait face, et cette dernière eut un léger mouvement de recul lorsqu’il entreprit de retirer un à un les couteaux qui perforaient son corps, sans éprouver la moindre douleur.
Lentement, il reforma sa double lame et s’approcha de l’Olm, le regard meurtrier. Cette dernière se remit en position défensive lorsque la porte de la maisonnette s’ouvrit à la volée, laissant apparaître l’Elfe aux cheveux bleus.

– J’ai le document ! souffla-t-elle.

– Parfait, on se tire d’ici.

Mais l’assassin n’avait pas l’intention de les laisser partir vivantes. Il pointa son épée en direction de Chloé et libéra toute l’énergie électrique qui parcourait encore son corps. La foudre percuta l’Elfe de plein fouet, mais celle-ci accusa le coup sans dévoiler le moindre signe de faiblesse. L’Olm en profita pour expédier une nouvelle lame de jet à ses pieds et cette fois, d’étranges flammes s’en extirpèrent pour le harceler.
La mâchoire serrée, il préféra finalement faire volte-face et disparut dans l’obscurité de la nuit.

Pour la première fois en soixante-et-onze ans, il avait failli à sa mission. Mais cela n’avait pas la moindre importance. A plusieurs reprises, Prolios l’avait mis en garde contre un retour possible des Originels, mais Joshua n’avait pas un seul instant imaginé que ces derniers aient pu s’en remettre à de simples créatures mortelles.
Grâce à leur bonne étoile, ces deux filles allaient pouvoir courir quelques jours supplémentaires. Mais très vite, elles retourneraient à la poussière. Comme tous les autres Élus de ce monde.
Car telle était la mission du Traqueur des Ombres.


 


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