Chapitre 3 : L’apparition noire


Cléotran cligna des yeux. Il ne savait même plus si le brouillard qu’il observait par la fenêtre venait du dehors ou était dans son esprit. Il devait encore être très tôt, le premier soleil commençait seulement à poindre, de l’autre côté de la mer. Sa lueur froide donnait à l’eau du port, devenue calme après le départ des pêcheurs, une couleur noire et un aspect visqueux, inquiétant.
Le jeune homme s’étira. Il observait son lit avec envie. Il avait encore passé la nuit dans les sous-sols d’Altar, à user ses yeux sur les manuscrits archaïques. Et une fois la prise de note terminée, à la sonnerie de la cloche, il était venu ici pour entamer la phase de recopiage. La livraison était prévue pour le début de la matinée, autrement dit, pas le temps de paresser. Il avait lui même choisi d’accélérer le processus, garder les documents dans sa modeste chambre le rendant mal à l’aise depuis les événements survenus quelques semaines plus tôt. En effet, il avait longtemps tenu à confier aux passeurs les documents fruits de l’accumulation d’une semaine de travail, cela lui permettait d’organiser sa semaine comme il l’entendait, c’est à dire dormir en rentrant des souterrains et s’occuper ensuite de la copie. Toutefois il commençait à se rendre compte que le travail qu’on lui avait confié était loin d’être neutre, il était même parfaitement dangereux. Preuve en était qu’il avait retrouvé le coffre dans lequel il rangeait les parchemins vide en rentrant un matin. Il avait visiblement été visité. Compte tenu de la nature des documents dérobés, il risquait fort d’être inquiété si les visiteurs avaient un lien avec la Garde Officielle. Il avait immédiatement prévenu ses responsables en prenant toutes les précautions nécessaires, se considérant automatiquement espionné. Mais même à eux, il n’avait pas osé révélé le plus grave : parmi les manuscrits, il y avait également quatre pages d’originaux qu’il avait dérobées pour gagner un peu de temps et qu’il n’avait même pas parcourues. Cette double faute pouvait lui attirer les foudres de l’organisation, le priver de son modeste rôle. Pire encore, elle pouvait le laisser errer seul et sans protection alors qu’il était déjà probablement démasqué et une cible facile. Eh bien, lui qui avait désiré de l’aventure, il était servi ! Sans compter que sa mission n’avait pas été levée. Presque toutes les nuits, il devait trouver une nouvelle astuce pour s’introduire dans les archives discrètement et poursuivre la copie des Archives. Heureusement que ce quartier n’était pas le plus surveillé, voir même fréquenté, sans quoi la chance n’aurait pas suffi.

Un mouvement en coin attira son regard. Il se redressa, sentant son rythme cardiaque augmenter légèrement. Rien à détecter dans les ombres, à première vue. La lumière vacillante de sa chandelle se concentrait cependant presque exclusivement sur sa table de travail, laissant le soin à son imagination de s’inventer des monstres dans l’obscurité. Même le parquet grinçant retenait son attention, c’était pourtant son quotidien. La petite chambre qu’il louait pour quelques sous dans les combles d’une auberge vivait au même rythme que le reste du bâtiment. Elle s’ébranlait au réveil des clients, commençait à se réchauffer lorsqu’on ravivait les braises dans les cheminées des chambres ou dans l’âtre des cuisines. La tête lourde, il se concentra de nouveau sur sa plume.
Un bruit se fit, bien distinct cette fois ci. Nerveux, il posa la main sur l’arme à feu finement ciselée qu’il s’était procurée sur le marché noir sur les conseils de l’Organisation. Il n’avait qu’un coup. Pas le droit à l’erreur.

– Sortez de l’ombre, sale lâche, fit-il d’une voix qu’il voulait calme et assuré. Je sais que vous êtes là !

Au lieu de l’assassin inquiétant qu’il s’était figuré s’avança un petit personnage qu’il prit d’abord pour une enfant. Il s’aperçut rapidement de sa méprise. Il s’agissait bien d’une femme, petite et fine, enveloppée d’une lourde cape noire, ou peut-être pourpre. Ses cheveux étaient d’une couleur curieuse, indéfinissable, aspirant la faible lumière de la bougie pour mieux la refléter. Son visage, pointu et fin, était dépourvu d’éclat : les paupières, les joues, les lèvres, il n’y avait aucune nuance naturelle, une teinte froide d’ébène laissant apparaître les mêmes veines plus pâles que la pierre. Cléotran sut immédiatement qu’il n’avait pas à faire à une créature Humaine. Et cette pensée ne lui apporta pas le moindre réconfort.
La créature, le fixant de ses yeux translucides, sortit un objet d’une poche invisible de sa longue jupe. Elle le posa sur la table de travail du jeune homme. Quelques feuilles, roulées et liées par un ruban. Prudent, il s’en saisit. Son cœur manqua battement lorsqu’il reconnut les parchemins volés.

– Où avez vous eu ça ?

– Je les ai récupérés, il y a moins d’une lune.

– Où ?

– Disons… Auprès de gens que nous avons à l’œil. Peu importent leurs noms.

– Ça m’importe, à moi.

La créature se contenta de le fixer, attendant visiblement qu’il reprenne la parole.

– Pourquoi êtes-vous venue me le rapporter ?

– Prenez ceci comme une preuve de bonne foi.

– Mais vous les avez lus, accusa le jeune homme.

– Nous avons entendu parler de votre organisation depuis quelques temps, sans savoir comment vous joindre. Il est vrai qu’il a été plus facile de remonter jusqu’à vous grâce à ces documents. Cléotran, j’espère que vous vous rendez bien compte qu’ils vous ont à l’œil.

– Mais vous refusez de me dire de qui il s’agit !

– Je voudrais connaitre vos écrits, l’intégralité.

Au moins la réponse était claire. Le garçon se félicita intérieurement d’avoir pris la nouvelle habitude de se débarrasser régulièrement des pages.

– Le chantage ne m’intéresse pas. Ces feuilles ne m’appartiennent pas. Je ne les ai pas ici.

Il crut déceler un tressaillement dans les ailes du nez de la femme.

– Nous nous en doutons. Nous désirons rencontrer vos responsables.

– C’est impossible.

– Je suis désolée mais je me dois d’insister.

– Tout comme moi, répliqua Cléotran en pointant l’arme sur elle. Maintenant je vais vous demander de sortir.

La créature eut un sourire entendu. Profitant de l’hésitation de son interlocuteur, qui n’avait jamais voulu réellement tirer, elle se plaça derrière lui. Il sentit la morsure de la lame sur sa gorge.

– J’ai bien peur que tes talents de combattant ne soient pas encore suffisants pour le rôle que l’organisation t’a confié. Nous allons faire les choses dans l’ordre si tu veux bien.

Elle desserra légèrement son étreinte pour se défaire du manteau qui battait le long de ses flancs, et l’étala sur la table de travail. Cléotran reconnut immédiatement le motif gravé sur la lourde broche qui servait d’attache : deux mains au creux desquelles s’envolait une fleur d’Oria. Ce type de bijou avait été forgé très longtemps auparavant, après les guerres civiles du premier âge qui avaient opposé les partisans du pouvoir personnel et ceux de la magie collective. Il représentait la volonté de paix entre les deux camps d’Edengardh. Vu la facture et l’usure, un original. Une rareté. Et surtout une hérésie dans les temps actuels.

– Il est possible que tu connaisses mon nom. Je suis Eli-Ann.

– C’est possible effectivement.

– Si tu sais qui je suis, tu comprends pourquoi tu dois me parler de ton organisation.

– Je ne vois pas à quoi vous faites allusion.

– Ne sois pas stupide, je te tiens à la pointe de mon poignard.

– Je n’ai peut-être pas de bons réflexes mais je sais où va ma loyauté. Tuez moi si ça vous chante. Faites donc ce que j’aurais dû faire pour vous. Soyez fidèle à votre légende.

Un silence.

– Je voudrais simplement obtenir un entretien avec un responsable. Je pense que nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres. Va là-bas, dis mon nom. Je reviens te voir dans trois jours, si tu as des nouvelles pour moi, accroche un linge à ta fenêtre. Sinon, à ta guise. Tu n’as pas besoin de moi pour être en danger. Vos ennemis sont déjà à ta porte. Meurs donc de la façon qui te plaira le plus.

Un silence. Cléotran soupira.

– Je n’ai pas une haute position, et je ne sais rien de ce qui se trame là bas – ce qui est stratégiquement compréhensible. Je vais faire ce que vous m’avez dit, seulement il faut que vous sachiez que je ne pourrais pas garantir vote sécurité une fois… à l’intérieur.

– Entendu.

D’un geste vif , l’Olm reprit la cape et en para ses épaules. Sans se retourner, elle enclencha le bouton de la porte et sortit de la chambre. Le garçon se précipita à sa suite pour lui conseiller d’être discrète. Cependant il n’y avait déjà plus personne dans l’escalier, alors il referma la porte, perplexe. Appuyant son dos contre le bois, il se laissa glisser, soulagé. Il s’en sortait entier pour cette fois mais toute chance avait ses limites : la visiteuse avait été claire, il était démasqué. Il soupira. Quelques secondes plus tôt Eli-Ann se tenait dans sa chambre. L’Émissaire de Feu, le personnage historique, l’amante vengeresse. C’était quand même quelque chose d’extraordinaire !
Il se remit au travail, le sourire aux lèvres.

********************

Les processions officielles ne commenceraient pas avant plusieurs heures ; en attendant, le temple d’Altar était vide de croyants. C’était le moment de recueillement dédié aux Sylphides, les prêtresses chargées du culte et des offices. De ce que Nicard avait pu observer, ce moment de retraite ne se traduisait pas par un silence profond, qu’il avait connu dans les cultes qu’il avait suivis lorsqu’il habitait dans le Dôme, avant la grande épidémie due à l’empoisonnement de l’eau. Les créatures humanoïdes à la bouche cousue étaient paradoxalement plus bruyantes que celles qui avaient une voix. Une fois seules, elles détachaient leurs longs cheveux et les laissaient danser. Leur froissement sur leurs épaules produisait un tintement curieux et agréable, un son inconnu des oreilles des Edengardhiens, une sorte de mélopée enivrante.
Elles, si pudiques en temps normal, ne prenaient pas garde au petit Olm chargé de l’entretien du grand bâtiment. Il faut dire qu’il avait la discrétion de ceux de son peuple, s’acquittant sans un mot des tâches qui lui étaient confiées. C’est-à-dire plus discret que les muettes. De plus, il était toujours là : il avait été autorisé à vivre dans les galeries qui existaient dans les murs très épais du bâtiment, celles qui avaient toujours été utiles aux serviteurs pour se déplacer discrètement d’un lieu à l’autre sans attirer l’attention. L’arrangement avait plu à Nicard, habitué aux espaces confinés et à se voir confier des tâches précises qu’il exécutait en toute discrétion. Il avait retrouvé une forme de paix ici, une vie rigoureuse, loin de la maladie. Il avait également réussi à s’habituer à l’étrangeté de ses voisines, ainsi qu’à la curieuse musique qu’elles produisaient. Pour le reste, il ne posait pas de questions.
Le reste, c’était surtout un étrange ballet de guerriers qui l’avait surpris de prime abord. De toute évidence, ces hommes appartenaient au même peuple que les femmes à la bouche cousue, mais ils étaient beaucoup plus grands et avec une carrure épaisse, musculeuse. On ne les voyait jamais le reste du temps, au point que l’on pouvait se demander quelle magie les faisait apparaître dans le Temple au moment précis où les portes se refermaient et les ombres envahissaient le lieu. La musique divine de la chevelure de leurs femelles, probablement, telle une incantation. À l’instant où les rubans glissaient des cheveux, ils se dévoilaient, exposant leur peau d’un bleu discret à la lumière filtrante des vitraux de l’édifice. Alors les femmes s’asseyaient sur les marches en arc de cercle et remuaient la tête, les épaules, produisant un rythme plus fort, plus énergique. Ce rythme encadrait les entraînement martiaux, obligeant les guerriers à la rigueur et la précision. Il semblait les mouvoir entièrement, traçant un lien de marionnette en hommes et femmes. D’où venaient ces hommes ? Il n’avait jamais osé poser pas la question au prêtre qui l’employait. En général, il se contentait de s’éclipser un petit peu, de se rendre invisible, regardant les combats de loin, vaguement conscient de la dangerosité de la transe qui animait les deux sexes du même peuple.

C’est donc un geste maladroit qui le fit renverser un grand chandelier de métal ce jour là, provoquant un éclat incongru dans le lieu de culte. Un frisson de bruit qui fit sursauter les Sylphides, brisant le rythme. Et un guerrier, emporté, suivi l’écho du frisson jusqu’à enfoncer profondément sa lame dans le chair de son adversaire. Nicard en fut saisi de surprise et de terreur, si bien qu’il n’eut même pas le réflexe de fuir lorsque le géant, furieux se tourna vers lui.
Ni même d’avoir un mouvement de recul lorsque l’épée se ficha dans sa poitrine, mélangeant les deux sangs.


 


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