Chapitre 5 : Cléotran


Un simple parchemin découvert sur son lit alors qu’il revenait de sa dernière mission avait appris à Cléotran que ses supérieurs avaient bien reçu la messagère Eli-Ann. Les mots étaient laconiques, pas de détails. Il n’était pas censé en savoir plus. Le seul remerciement qu’il avait réellement pu obtenir était la grosse pièce de viande emballée qu’on avait déposée sur sa table de travail. Bon. Par les temps qui couraient c’était déjà un geste appréciable, et certainement plus que ce à quoi il s’attendait.
Il déballa légèrement la nourriture. La chair était d’un rouge écarlate, pas salée ni fumée, pourtant encore fraîche. Le garçon frissonna. Ce cadeau ressemblait presque à une mise en garde, un avertissement, ou à une tentative d’intimidation. Dégoûté, il faillit la descendre à la cuisine pour demander à la patronne de la cuisiner, avant de se raviser. Elle avait sans doute eu sa part, et il valait certainement mieux qu’il se débarrasse de la sienne avant qu’un énième visiteur se décide à faire escale dans sa chambre.
Peut-être serait-il plus sûr que lui-même change de lieu, afin d’éviter qu’on le retrouve en tas de viande sanguinolent écrasé sur son bureau ? Il soupira en regardant son présent. À vrai dire, il aurait sans doute du mal à trouver meilleur paiement pour un service de ce genre. Il fallait qu’il assure ses arrières par n’importe quel moyen et pour l’instant, ses arrières, c’était simplement manger, dormir au chaud. La sécurité viendrait par la suite.
Cléotran secoua la tête pour chasser ses réflexions stériles. Il sortit de son sac les copies du jour, en cala une première moitié sous une latte du plancher. Une seconde fut coincée dans les coins ombrés, au creux des poutres apparentes. Multiplier les cachettes était une des idées qu’il avait choisi d’expérimenter au vu de la fréquentation de sa pièce à vivre, en particulier lorsqu’il s’absentait. À la place des feuilles, il fourra le paquet de viande et sortit de la pièce sans même prendre la peine de la fermer à clé. Après tout, la seule chose qu’il gagnerait serait une porte fracturée.

Il lui fallut presque une heure pour rallier Altar aux terres de Dulock. Il n’avait pas pris les chemins officiels pour éviter de rencontrer les patrouilles chargées de faire respecter le couvre feu nocturne dans les campagnes encerclant la ville portuaire. Cependant, si couper à travers champs, parmi la brume et les hautes herbes, avait été amusant lorsqu’il était plus jeune, en été, l’exercice se révélait beaucoup plus pénible au milieu de l’hiver.
L’humidité et le froid s’infiltraient partout, gelant ses membres, transperçant ses minces habits. Il grelottait, se maudissait d’être parti si loin de l’auberge, courait pour autant que ses muscles pouvaient le soutenir. Son cœur martyrisé faisait des soubresauts dans sa poitrine à mesure qu’il prêtait attention aux bruit alentours, persuadé à tout moment qu’il était repéré. Sa prudence fut d’ailleurs récompensée puisqu’elle lui évita de tomber nez à nez avec une Bronxe Anemyte. La petite créature qui faisait moins de deux fois sa taille parcourait son propre chemin, visiblement en train de chasser. Elle était parfaitement inaudible mais les stries qui couvraient son corps réfléchissaient la lumière de la lune, la faisant luire dans la nuit. La lumière bleutée attirait nombre d’animaux, des insectes aux plus gros prédateurs. En reconnaissant la silhouette enfantine familière, Cléotran s’était terré sous un buisson et l’avait laissée pour suivre son chemin. La Bronxe n’avait pas d’audition, il fallait que sa proie se trouve dans le champs de vision de l’un des multiples yeux qui composaient son visage pour qu’elle s’aperçoive de sa présence et l’attaque. En revanche, à ce moment précis vous étiez en danger. Certes elle ne pouvait pas courir très vite avec ses petites jambes, néanmoins elle projetait ses bras démesurés sur l’objet de sa convoitise et pouvait immobiliser jusqu’à cinq fois son poids. Sa langue, de taille presque aussi importante, était recouverte d’une salive capable d’anesthésier un bœuf assez longtemps pour lui permettre de le manger sans même avoir à l’achever. C’est donc avec une prudence extrême que le garçon quitta sa cachette pour rejoindre le village. Et c’est avec soulagement qu’il aperçut la première maison qui composait le hameau. On pouvait deviner derrière la maison principale un atelier qui se trouvait être une forge, reconnaissable aux braises rougeoyantes qui finissaient de se consumer. Un délice pour celui qui était transi par la froid.

Cléotran se faufila dans la maison, se laissant envahir par la chaleur. Les trois habitants, pas encore couchés, ne firent pas le moindre geste pouvant trahir une quelconque surprise à le voir apparaître. La femme qui se tenait la plus éloignée de la porte cuisinait au pied du feu. Elle était blonde, massive, solidement dessinée au niveau des épaules. Elle avait un air décidé et farouche, le visage franc de quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre à parlementer. Le nouvel arrivant avait beau être particulièrement grand et la dépasser d’une bonne tête, sa carrure solide la rendait bien plus impressionnante.

–  Eh ben, regardez donc qui v’la ! siffla-t-elle en l’apercevant. Et pis bien accompagné avec ça ! poursuivit-elle en écarquillant les yeux lorsqu’il déposa la viande sur la table avant de se débarrasser de ses souliers et de la plupart de ses vêtements.

Sans répondre, il prit dans une lourde armoire un drap dans lequel il se blottit pour se sécher.
De l’autre côté de cette table, une femme de quelques années son aînée tourna son museau vers le paquet, plissant les yeux pour essayer de distinguer la masse, avant de reporter son attention vers le vieil homme qu’elle tentait de nourrir à la cuillère et qui commençait à s’agiter.

– Ben ça alors ! continuait la première. Ça doit bien faire un an qu’j’en ai pas mangé. Où c’est qu’t’as eu ça ?

– Un paiement, à la suite d’un travail.

– Bah dis donc, y sont sacrément généreux dans la ville. Ou alors c’est qu’il fait du bon boulot l’frangin.

– Non, ce n’est pas ça. Disons que j’ai rendu un petit service supplémentaire.

– D’accord, garde ton air mystérieux si ça te chante. En tous cas, ça tombe plutôt bien qu’tu sois revenu. Ça fait plusieurs semaines qu’on mange qu’du kinao à tous les repas, j’en ai les bras qui me grattent.

Idris avait lancé cette réplique d’un air anodin, comme si elle s’était déjà résolue depuis longtemps à succomber aux effets secondaires que procurait la racine blanche. Cléotran ne put s’empêcher de glisser son regard vers les bras puissants de sa soeur. Des années d’un régime alimentaire basé uniquement sur cet aliment toxique, quoique hautement nutritif, avaient fini par consteller certaines parties de son corps des tâches pourpres typiques marquant l’avancée de la maladie. Pour le moment, les douleurs musculaires ne l’empêchaient pas d’exercer la fonction de forgeron dans le village, il savait cependant qu’elle avait commencé à employer les services du plus âgé de ses neveux, l’aîné de la marmaille. Elle souhaitait probablement qu’il puisse assurer l’avenir de la famille lorsque la dégénérescence deviendrait trop importante. Par chance, l’aliment avait une action assez limitée sur elle. On voyait que le mal était là sans pour autant montrer sa présence autrement que par des symptômes de fatigue qu’elle avait appris à gérer.

Leur sœur aînée Cala n’avait pas eu la même chance. Chez elle la progression avait été particulièrement rapide et avait provoqué des conséquences importantes en l’espace de quelques crises. Cala avait été une enfant particulièrement vive et intelligente. Elle avait appris à lire seule, en confrontant les textes de cultes, seuls livres que le village possédait, aux récitations orales que sa mère et ses tantes et oncles en faisaient le soir, en rentrant des champs. Sa capacité d’apprentissage avait créé l’admiration et une pointe d’effroi dans le village, et c’est âgée d’une dizaine d’années qu’on lui avait proposé d’assister la prêtresse d’Altar qui venait une fois par semaine dans la région pour délivrer la parole de la Déesse. Elle occupait donc ses journées en rendant des services d’argile aux villageois alentour. C’est à dire qu’elle gravait des prières à la Déesse sur des tablettes d’argile contre de la nourriture. Elle donnait ensuite les doléances à la prêtresse qui les emportait vers la capitale pour les brûler dans l’âtre de la cathédrale, afin que les prières puissent atteindre la Très Puissante par l’intermédiaire de la fumée. Cala occupait le reste de son temps à former la marmaille au maniement des mots, enseignement dans lequel Cléotran s’était révélé presque aussi doué qu’elle, malgré son agitation continuelle. Très rapidement pourtant le mal s’était emparé d’elle, en laissant non pas des lésions pourpres sur sa peau, mais en s’attaquant directement à ses sens. La première crise, vers ses quinze ans, l’avait dépossédée de toute sensation au niveau des extrémités, notamment ses mains et ses pieds. La deuxième, quelques mois plus tard, devait emporter une partie de sa force, la privant ainsi de la capacité de s’occuper des jeunes enfants et l’obligeant à s’adapter pour pouvoir continuer à gagner de quoi nourrir la famille par son travail. Ses maigres forces la faisaient tracer légèrement les caractères des vœux sur la cire, et un membre de la famille, Cléotran bien souvent, les repassait en appuyant le stylet de roseau. La dernière crise avait emporté presque entièrement sa vue, l’obligeant à cesser complètement l’activité.
La jeune femme devait donc maintenant profiter de la générosité de ses frères et sœurs. Son implication et son aide passées justifiaient qu’elle fut complètement acceptée dans la famille et ainsi nourrie au même titre qu’un enfant malgré son inutilité. Idris l’avait gardée avec elle, ainsi qu’un oncle, Da’, qui avait toujours travaillé dur pour les protéger tous, jusqu’à ce que la maladie le rende inapte à continuer de se rendre aux champs.

Les règles de la société rurale bordant Altar dans laquelle Cléotran avait grandi étaient sévères, et à peine moins lorsqu’on se rendait en ville. La natalité était scrupuleusement contrôlée et laissée à appréciation de chaque famille. L’enfant appartenait à la famille, et pas seulement à la femme qui le portait à terme. Il était donc élevé par l’ensemble de sa famille : mère, tantes, oncles, frères et cousins sans distinction. Dans de nombreux clans, les adultes prenaient l’ensemble de la marmaille non capable de se débrouiller seule chez eux à tour de rôle.
Si un membre se soustrayait volontairement aux obligations familiales, il prenait le risque de se voir exclu de cette famille lorsque lui-même devenait trop vieux pour se gérer par lui-même. Cala, qui avait donc rempli ses devoirs autant que possible, avait par là évité l’exil vers les montagnes, lorsque la décision avait dû être prise. De plus, elle avait acquis un rôle presque matriarcal, elle avait une oreille attentive pour tous et dispensait des conseils souvent très justes. Par ailleurs, avant Cléotran, elle était la seule à être sortie du village pour voir à quoi ressemblait l’extérieur. C’était elle qui avait poussé son frère à partir essayer de trouver un travail ailleurs, puisqu’il était très visiblement ennuyé par les travaux des champs de kinao.

******************

La conversation fut tout de suite orientée vers les nouvelles du village et de la famille. Sans réellement savoir comment leur jeune frère occupait ses journées à Altar, les deux femmes avaient rapidement compris qu’il ne ferait qu’éluder leurs questions. Elles ne prenaient donc pas la peine de chercher plus loin.
À la suite d’un instant de silence, Cala prit la parole :

– C’est jour de fête demain à Altar. Il paraît que la ville va être somptueuse pour la fête des Dieux.

Affalé sur la table, la tête perdue dans ses bras, Cléotran lui répondit par un grognement.

– Pour une fois que les portes seront ouvertes, on pense y emmener les enfants. Surtout les plus grands, ça ne leur fera pas de mal de voir un peu autre chose que des cultures de kinao. Jaime gardera les deux plus jeunes. Avec son ventre énorme elle ne peut pas faire grand chose de toute façon. Idris devra rester pour s’occuper de la forge. Je lui tiendrai compagnie.

Pas de réaction.

– Cléo, ça serait bien que tu les accueilles. Que tu leur montres où trouver les marchés pour pouvoir acheter des choses correctes à manger. Nous avons besoin de constituer des réserves pour diversifier les repas ! Sans compter que les p’tiots t’ont pas vu depuis une éternité. Je suis sûre qu’ils se souviennent même pas de toi.

– Faut pas qu’t’oublies qu’t’as mangé dans la même auge que nous, compléta Idris. La garce qui nous bouffe la peau se régale aussi sur ton dos. Un jour ça s’ra toi qui s’ra à la place de Da’. Et tu s’ras bien content qu’ils t’recueillent  pour te donner la becquée. Savoir lire ne va pas te nourrir quand t’auras perdu tes yeux.

– Je sais tout ça, soupira le jeune homme. Et vous voyez bien que je fais déjà ma part.

– C’est pas pareil que d’les voir tous les jours ! Peut-être que tu pourrais en accueillir un ou deux chez toi et les mettre en apprentissage que’que part… Là où toi tu trouves d’la viande par exemple…

– Non. Non, je t’arrête tout de suite. Et crois moi, ils se doivent au moins de m’être reconnaissant pour leur éviter ça !

Il se leva et s’étira, avant de secouer ses boucles du même blond foncé que celles de Cala.

– Écoutez, je fais ce que je peux pour remplacer cette saloperie de racine des plats, j’espère qu’elle en tiendra compte la marmaille. Mais la viande ne va pas tomber du ciel non plus. J’ai un travail important à faire demain, un travail qui pourrait m’assurer une place correcte pour un moment. Peut-être même que cette place me permettra ensuite de trouver un apprentissage correct pour les aînés, effectivement. Je sais que le pari est risqué, et que ça peut vous donner l’impression que je vous abandonne, mais ce n’est pas le cas. C’est pour la famille que je fais tout ça. Et il me reste encore un peu de temps, croyez moi. Peu de temps, mais je saurai en tirer parti.

******************

L’idée était restée longtemps à cheminer dans l’esprit de Cléotran. Même lorsqu’il était rentré à Altar dans sa misérable chambre, éreinté par le voyage. Allongé, il contemplait fixement au plafond les ombres des poutres que le soleil chassait tranquillement en pointant quelques rayons timides. L’idée l’empêchait de dormir depuis plusieurs nuit déjà.
La fête des Dieux allait effectivement être splendide cette année, mais pas exactement pour les raisons qu’imaginait sa sœur. Sous couvert du prétexte de cette célébration annuelle, qui existait bien avant la deuxième ère, une seconde, plus importante encore que la première, allait se dérouler dans l’enceinte même du grand temple d’Altar et se prolonger dans les sous-sols, entre le bâtiment religieux et le château. Cette autre cérémonie sonnait le clou de sa mission initiale, puisqu’elle devait désigner le nouveau Grand Maître, celui qui reprendrait secrètement les rênes du monde après l’arrestation de la troisième Maîtresse, Eneïcha. Toutes les lettres qu’il avait parcourues ces dernières semaines lui revenaient à l’esprit. Enfin il avait l’impression de vivre l’Histoire.

Le garçon récupéra le parchemin qu’il gardait constamment contre sa poitrine et tendit le bras de manière à le placer à la lumière. De toutes les lettres qu’il avait copiées, une avait particulièrement attiré son attention. Une dont il s’était félicité d’avoir soustrait l’original aux archives, une dont la copie avait rejoint la pile destinée à son organisation mais qui n’avait pas suscité chez eux la même idée que chez lui – peut-être précisément par ce qu’ils ne savaient pas qu’il possédait l’original.
Il en connaissait les mots presque par cœur, mais plus que des caractères sur du parchemin, son authenticité la rendait précieuse. Certaines formulations accrochaient son regard : « notre amie a la peau douce et froide, pâle comme le premier soleil, l’astre du Levant et du Couchant », « ses lèvres bougeant à peine », « elle observe le monde, presque immobile ». Violaina. La fille à la peau laiteuse qui apparaît en filigrane entre les lignes de cette correspondance compromettante. Violaina, l’atout majeur de la dernière Grande Maîtresse, qui, se sachant cernée par les ennemis, avait distribué ses cartes de manière à influencer le jeu bien après son emprisonnement pour des motifs obscurs, assurant ainsi le soutien de son groupe d’influence. L’automate avait été placée auprès de celui qui allait lui succéder, elle en était convaincue, pour influencer l’ennemi à son insu et travailler à défendre les intérêts qu’elle même avait défendus. Bien entendu, la lettre que tenait Cléotran était explosive si elle était révélée. Maintenant qu’elle avait été sortie des archives, rien ne retenait plus les plans d’Eneïcha, sinon son actuel possesseur, et le jeune garçon comptait bien en profiter. Il avait réfléchi plusieurs jour à une manière d’opérer pour en arriver à un plan : il allait demander à rencontrer la fille de fer et d’acier peu de temps après la cérémonie, se présentant comme un archiviste – situation crédible puisqu’il connaissait les lieux et les documents probablement mieux que les apprentis archivistes eux-même. Il voulait tenter d’obtenir une fonction à proximité de la créature, ainsi il serait au plus près des secrets de cette société obscure sans prendre autant de risques et aurait des informations de première fraîcheur. De plus, son prestige auprès de l’organisation ne s’en trouverait que grandi. Violaina… celle-là même qui lui apprit sans le savoir, par le hasard d’une lettre où elle n’était que mentionnée, que les mots pouvaient caresser plus sûrement que certains gestes.

Cléotran se leva alors que le deuxième soleil n’avait pas encore commencé son ascension. Ses yeux, déjà naturellement cernés, étaient plus creusés qu’à leur habitude. Il enfila la tenue brune des archivistes qu’il allait dissimuler sous une longue cape. Il passa sa main dans sa barbe de trois jours, cette même barbe qu’il avait observé chez les travailleurs des sous-sols lors de ses visites nocturnes. Relevant sa capuche pour couvrir son visage, il quitta l’auberge et le confort sommaire de sa chambre. La journée s’annonçait lumineuse mais froide.


 


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