Chapitre 6 : Une éternité au Drakht


La nuit avait été interminable. Le tintement régulier de l’eau qui s’écoulait goutte à goutte sur le sol froid de la geôle avait empêché Chloé de fermer l’œil, et la fureur tenace d’Eli-Ann n’avait pas été d’un grand secours. Pour la deuxième fois de sa longue vie, la jeune Elfe se retrouvait emprisonnée dans la capitale d’Edengardh sans nulle autre alternative que la patience.
Quelques heures plus tôt, lorsque Raz’gur – le maître du Divaajin – avait finalement accepté d’engager la conversation après qu’Eli-Ann eut transpercé la main de sa fille avec un couteau, l’Olm était entrée dans une rage incontrôlable et s’était ruée sur lui, ses deux lames de coudes croisées en avant. La joute avait duré un peu moins d’une seconde. C’est le temps qu’il avait fallu à Raz’gur pour la neutraliser complètement. Les deux amies avaient alors été jetées sans ménagement dans une cellule humide et poussiéreuse dans l’attente de leur jugement.

Au fond du couloir qui menait à la cellule, une porte métallique s’ouvrit dans un grondement sourd. Des bruits de pas se firent entendre, et une silhouette se dessina peu à peu dans le champ de vision de Chloé. L’Elfe reconnut alors le chevalier au regard d’ambre qui se faisait appeler Jolan-khed, celui-là même qui l’avait interceptée alors qu’elle tentait de s’enfuir de l’auberge.
Son visage angélique, exempt de tout défaut, laissait supposer qu’en dépit de son armure de plaques étincelantes, il préférait rester en marge des affrontements les plus rudes. Mais le plateau rempli de victuailles qu’il tenait entre ses mains suffisait à oublier ce détail et le rendait bien plus sympathique qu’au premier abord.

– Vous venez nous empoisonner ? cracha Eli-Ann sans se donner la peine d’ouvrir les yeux.

Le chevalier ne se donna pas la peine de répondre. Il s’accroupit, posa délicatement le plateau sur le sol, puis le fit glisser sous les barreaux d’acier de la cellule. Chloé s’avança machinalement pour récupérer son repas mais interrompit son geste lorsqu’elle remarqua un trousseau de clés entre le pain et les fruits secs.

– Si c’est une plaisanterie, elle n’est pas de très bon goût, fit-elle remarquer.

L’Elfe lança un regard inquisiteur à son geôlier, les sourcils légèrement froncés. Ce dernier esquissa un léger sourire et haussa simplement les épaules.

– Cela n’a rien d’une plaisanterie, déclara-t-il d’une voix étonnamment douce. Tant que vous êtes dans notre repaire, vous n’avez aucune issue possible. Mais vous pouvez vous montrer coopératives et espérer obtenir des réponses en retour.

Chloé risqua un regard en direction d’Eli-Ann. Les yeux de l’Olm étaient bien ouverts, cette fois-ci, et elle semblait considérer avec suspicion la proposition du chevalier. Pour l’Elfe, en revanche, il n’y avait pas matière à tergiverser. Elle se saisit du trousseau et s’approcha de la grille d’un pas décidé, levant finalement le verrou de la serrure.
L’Humain inclina brièvement la tête avant d’entrer dans la cellule. Il s’installa à même le sol et s’adossa au mur contre lequel était appuyée Eli-Ann. L’ancienne Émissaire du feu l’observa en silence, partagée entre le désir de l’égorger et la volonté d’en savoir plus sur la situation politique d’Altar. Résignée, elle opta finalement pour la seconde solution.

– Vous faîtes partie du Divaajin, commença-t-elle d’une voix blanche. Chacun d’entre vous maîtrise la magie alors qu’elle nous a été soustraite par les Dieux il y a plus d’un siècle. Vous n’avez aucun intérêt à nous confier vos secrets, et nous n’avons aucun intérêt à les connaître. Dîtes-moi plutôt ce que vous attendez de nous.

Chloé pinça légèrement les lèvres pour montrer son désaccord. C’était sa connaissance précise du monde et sa volonté d’en apprendre toujours plus qui lui avaient permis de survivre jusqu’ici, bien au-delà de ses capacités de combattante.

Cent vingt-et-un ans plus tôt, son frère Joshua et son ami An-Guë s’étaient tous les deux lancés dans une quête impossible, évitant de peu la destruction programmée d’Edengardh. Garuda, l’Originel de la vie, avait menacé d’utiliser la cité Galedhel – un mécanisme démesuré d’auto-destruction – pour anéantir les Dieux et réinitialiser le monde. Mais les Émissaires et leurs alliés, qui avaient tout sacrifié pour les combattre, avaient fait appel à sa clémence en s’engageant à trouver une alternative qui ne mettrait pas tous les peuples d’Edengardh en péril. Garuda leur avait finalement accordé cette chance, sans se douter un instant qu’An-Guë et Joshua décideraient à la première occasion de faire cavaliers seuls en abandonnant leurs amis.
Chloé s’était alors retrouvée une nouvelle fois à l’écart de son frère, dans un groupe sans véritable meneur pour les guider. Les Dieux, qui voulaient s’assurer une victoire totale, s’étaient lancés à leur poursuite et très vite, la jeune Elfe avait été contrainte de regarder ses compagnons mourir. Il y avait d’abord eu Axel, son meilleur ami, puis la prêtresse Noïlys, la sœur de l’Émissaire de la Terre. Dans la confusion générale, Oztas et Eli-Ann avaient pris la fuite, laissant Chloé livrée à elle-même.
D’abord terrifiée, elle avait progressivement appris à analyser son environnement pour survivre. Ses connaissances basiques de la nature s’étaient révélées très utiles et lui avaient permis de trouver de quoi se nourrir convenablement. En dépit de ses oreilles pointues et de sa chevelure turquoise, l’Elfe s’était toujours montrée très discrète en public, et une simple cape à capuche suffisait généralement à lui donner une allure de vagabonde. Très curieuse de nature, elle avait passé beaucoup de temps dans les tavernes, très attentive aux histoires que les ivrognes se racontaient au coin du feu. En plus d’un penchant prononcé pour le rhum, elle s’était découverte un naturel pour l’espionnage et avait ainsi pu retrouver la trace de son frère.
Mais c’était sans compter sur l’intervention improbable d’une vieille amie qu’elle pensait disparue à jamais…

– Qu’en penses-tu, Chloé ?

L’Elfe arqua légèrement ses oreilles en arrière lorsque Eli-Ann s’adressa à elle, mettant un terme à ses réflexions.

– De quoi donc ? demanda-t-elle en toute innocence.

L’Olm laissa échapper un long soupir, visiblement exaspérée.

– Notre charmant geôlier nous propose, au nom de son Maître, de rejoindre son clan. N’est-ce pas une touchante attention ?

Instinctivement, Chloé, tourna son regard vers le chevalier, et le visage trop sérieux de ce dernier ne laissait planer aucun doute quant à ses intentions. L’invitation était bien réelle. Eli-Ann et elle se voyaient offrir la possibilité d’intégrer le Divaajin. L’occasion rêvée de se rapprocher des Dieux pour mieux les atteindre.

– J’accepte, déclara-t-elle sans détour. Vous avez sans doute mieux à faire que de préparer nos repas et pour être honnête, j’ai très envie de prendre un bain.

Le chevalier écarquilla légèrement les yeux, visiblement surpris par la réponse si spontanée de sa prisonnière. Eli-Ann, en revanche, ne montra pas la même retenue lorsqu’elle laissa une fois de plus éclater sa colère.

– Tu te fous de moi ? explosa-t-elle. Notre duo est bien suffisant pour réussir là où ton frère a échoué. Nous n’avons rien à voir avec ces sociopathes.

L’Olm se retourna brusquement vers le chevalier et lui lança un regard enflammé.

– Nous avons peut-être des intérêts communs – et c’est d’ailleurs ce que nous sommes venues vérifier, mais nous ne partageons rien d’autre. Jamais nous ne rejoindrons votre secte.

– Mes décisions m’appartiennent encore, intervint Chloé avec calme. Et je souhaite intégrer le Divaajin.

Eli-Ann s’apprêtait à lui lancer une réplique cinglante lorsque le chevalier se redressa. Il s’approcha du plateau qu’il avait amené quelques instants plutôt et se saisit d’un bol à l’aspect quelconque. Il se retourna alors vers l’Elfe et le lui tendit d’un air solennel.

– Ce serait un honneur de vous accueillir en notre sein, dame Chloé. Le Divaajin est une fenêtre vers l’avenir, un moyen de développer votre potentiel à un niveau insoupçonné. Il peut donner sens à vos rêves les plus obscurs, et éclairer votre chemin pour en effacer les doutes.

Jolan porta momentanément son attention sur le contenu du bol. Sa voix se fit plus hésitante lorsqu’il poursuivit sa tirade.

– Toutefois, le plus grand des cadeaux nécessite le plus grand des sacrifices. Avant de pouvoir accéder au Divaajin, vous devez survivre au Drakht.

A l’évocation du Drakht, Chloé fronça légèrement les sourcils, mais Eli-Ann fut la première à réagir.

– J’ai déjà entendu ce nom, dit-elle. Votre Maître souhaite vous y envoyer parce que vous avez eu du retard, hier soir. Et il a également menacé d’y envoyer la folle aux cheveux roses.

L’Olm se retourna vers son amie et son expression se radoucit.

– Tu ne veux pas te forcer la main, ni influencer tes choix, mais ce Drakht me semble bien pire qu’un banal séjour en prison. Ce n’est pas une épreuve, c’est une sentence.

– Pour un être centenaire, intervint le chevalier, votre vision du monde est bien manichéenne…

Jolan soutint le regard flamboyant d’Eli-Ann en s’autorisant un demi-sourire.

– Je vous mentirais en disant que le Drakht n’est pas dangereux pour votre vie, ajouta-t-il. Mais avant d’en tirer des conclusions hâtives, laissez-moi au moins vous expliquer de quoi il en retourne.

– Je suis toute ouïe, répondit Chloé.

Le chevalier retrouva un visage impassible et tendit le bol à la jeune Elfe. Cette dernière s’en saisit avec prudence pour ne pas en renverser le contenu dont elle ignorait encore les effets.

– Le Drakht est un monde onirique, déclara Jolan, et ce breuvage en est le portail. Je ne saurais vous dire ce que vous y trouverez, car chacun y voit ce qu’Aetheris, notre Déesse, veut bien lui montrer. Là-bas, le passé, le présent et l’avenir s’emmêlent dans une myriades de possibilités, et la frontière entre le fantasme et la réalité est parfois si mince que seuls quelques Élus sont capables d’avoir le recul suffisant pour ne pas s’y perdre. Les autres n’en reviennent jamais, et il ne reste d’eux que leur enveloppe physique. Une coquille vide.

Chloé buvait les paroles du chevalier, captivée par son récit. Ces précieuses révélations soulevaient tant de questions qu’elle ne savait pas laquelle poser en premier. Comment une seule Déesse pouvait choisir plusieurs Élus ? Pourquoi le Divaajin s’en prenait-il aux autres Dieux ? Et surtout, pouvait-elle espérer sortir vivante du Drakht alors qu’elle-même était l’Élue secrète d’une Originelle ?
Perdue dans ses pensées, l’Elfe fit la première chose qui lui vint à l’esprit. Elle porta le bol à ses lèvres et en vida aussitôt le contenu. Sa vue se brouilla peu à peu, puis le monde bascula.

*****************

Une brume épaisse flottait tout autour d’elle. Il fallut plusieurs minutes à Chloé pour reconnaître les Marécages Oubliés, la région où elle avait grandi avec sa mère et son frère. Il ne restait plus rien de la nature qu’elle avait connue. Les créatures rampantes qui fourmillaient autrefois semblaient avoir quitté les lieux, et il n’y avait plus aucune trace des habitations rudimentaires que ses semblables avaient érigées pour se protéger des menaces environnantes. L’endroit était désert et il y régnait une atmosphère suffocante.
Très vite, la jeune Elfe se rendit compte qu’elle ne contrôlait pas ses mouvements. Son corps ne lui appartenait pas. Elle réalisa très vite qu’elle n’était qu’une simple spectatrice de la scène qui se déroulait sous les yeux d’une Humaine qu’elle ne parvenait pas à identifier. Étrangement calme, elle se résolut à accepter la situation en se raccrochant à l’idée que son corps était en sûreté, et qu’elle pourrait le retrouver si elle parvenait à conserver sa lucidité.

L’Humaine progressait à travers les marécages avec une facilité déconcertante. Là où ses pieds étaient supposés s’enfoncer dans la boue, il ne restait pas la moindre empreinte, comme si elle se contentait de flotter au-dessus des obstacles. Son pas était lent, gracieux, et son aura lumineuse contrastait fortement avec l’obscurité étouffante de l’environnement.
Une sensation de danger imminent envahit alors tout son être, et Chloé hurla une mise en garde sans qu’aucun son ne sortît de sa bouche. Mais l’Humaine avait pressenti le danger et s’était aussitôt téléportée plus loin. Là où elle se trouvait un instant plus tôt était enfoncée une épée à double lame d’une longueur impressionnante.

« J’ai déjà vu cette arme quelque part… » pensa l’Elfe.

Comme pour faire écho à ses pensées, un étrange mercenaire bondit hors de la brume pour se saisir de son épée et préparer son prochain assaut. Chloé reconnut aussitôt l’agresseur qui s’en était pris Eli-Ann le soir où ils avaient rendu visite à An-Guë. Le même manteau en fourrure noire recouvrait ses épaules, et sa capuche trop grande pour lui dissimulait toujours son visage. Pourquoi la Déesse ætheris avait-elle décidé de lui accorder cette vision ? Qui était cette créature ? Et que faisait cette Humaine dans un endroit pareil ? Beaucoup de questions se bousculaient dans son esprit, mais quelque chose d’autre la préoccupait. Le chevalier Jolan-khed lui avait présenté le Drakht comme une épreuve mortelle. Or, Chloé ne pouvait pas concevoir qu’une simple vision puisse altérer son esprit au point qu’elle ne serait plus capable de s’en extraire. Elle avait déjà vu la mort à de nombreuses reprises. Même si le mystérieux agresseur s’apprêtait à découper en petits morceaux son adversaire, elle était certaine de s’en remettre.

L’assassin s’élança une nouvelle fois sur son hôte qui se téléporta une nouvelle fois sans fournir le moindre effort, comme si cette prouesse était ce qu’il y avait de plus naturel. Lorsque l’Humaine abaissa son regard pour la première fois, Chloé remarqua qu’elle tenait dans sa main un talisman. Il s’agissait d’un simple cercle de métal bleu nuit à l’intérieur duquel flottait un croissant de lune argenté. Une Ascensia qu’elle avait portée autour du cou des années durant. Le symbole de l’ancienne Grande Académie des Mages. La marque d’Aïdelyn.
Cette Humaine pouvait-elle vraiment être la plus grande magicienne d’Edengardh ? Si Chloé avait eu la possibilité de voir la scène de l’extérieur, elle aurait pu s’en assurer, mais elle n’avait cependant pas le moindre doute à ce sujet. C’est dans les Marécages Oubliés que tout avait commencé. Aïdelyn s’était déplacée en personne pour l’emmener en sécurité dans la Grande Académie des Mages, où elle avait appris à maîtriser son pouvoir élémentaire. La belle magicienne lui avait révélé des secrets qu’elle était encore la seule à connaître, et son enseignement avait largement contribué à sa survie depuis l’arrivée des Dieux.
Aïdelyn n’était pas seulement une grande magicienne. Elle était la Magie.

– Tu ne fais que fuirrr…

Ces mots s’étaient échappés de la bouche de l’assassin à la manière d’un râle, comme si le simple fait de parler ne lui était pas naturel.
Indifférente au combat qui se déroulait sous ses yeux – et qui se limitait à des téléportations en chaîne, Chloé se concentrait sur le visage du mercenaire, toujours dissimulé par sa capuche. Il lui avait semblé apercevoir de graves mutilations, mais rien qui ne lui permette de l’identifier. Pourquoi s’en prenait-il à Aïdelyn ? Cette rencontre était-elle seulement réelle ?

Après une énième téléportation, la jeune Elfe eut la surprise de voir devant elle le visage de la magicienne, comme si son esprit avait été éjecté de son corps. Les cheveux de l’Humaine étaient plus courts qu’à l’époque où elle l’avait connue, mais son regard d’un bleu profond n’avait pas changé. Aïdelyn était plus belle et plus vivante que jamais.

Vivante, jusqu’à ce que la double lame de son agresseur ne vienne traverser sa poitrine.

« Non ! »

Le cri de Chloé se perdit à nouveau dans sa vision éthérée, et la jeune Elfe fut contrainte de regarder l’assassin retirer brutalement sa lame du corps meurtri de la magicienne… qui se dématérialisa dans une multitude de fragments lumineux.
Lorsque le mercenaire comprit enfin le stratagème de son adversaire, des liens de glace éternelle emprisonnaient ses chevilles, et un cercle runique étincelait sous ses pieds. Chloé se surprit alors à avancer et constata avec stupeur qu’elle se trouvait toujours à l’intérieur du corps d’Aïdelyn. Cette dernière s’était simplement contentée de matérialiser une illusion pour créer une diversion.

– Personne ne tombe deux fois dans le même piège, déclara-t-elle d’une voix posée. Il ne reste plus rien de ce que tu as été.

Furieux, l’assassin se débattit de toutes ses forces, mais rien ne semblait pouvoir venir à bout de la magie élémentaire qui le retenait prisonnier. Il cessa toutefois de s’agiter lorsqu’un javelot de glace vint se loger dans son épaule, mais ne montra aucun signe de faiblesse. Étrangement, la douleur ne semblait pas l’atteindre.
Aïdelyn murmura un mot de pouvoir et la lueur du cercle runique s’intensifia jusqu’à immobiliser complètement le corps du mercenaire. La magicienne s’approcha alors lentement de lui et rejeta d’un geste sa capuche en arrière.

« C’est impossible… »

L’univers tout entier sembla basculer. Chloé voulut hurler à s’en déchirer les poumons, mais son esprit restait bloqué sur ce que les yeux d’Aïdelyn lui montraient.
Figée dans sa prison de glace, une créature de cauchemar lui faisait face. Son teint était pâle comme le clair de lune et une chevelure sombre encadrait un visage squelettique. Ici et là, des fragments de peau semblaient avoir été grossièrement recousus entre eux, renforçant son aspect cadavérique. Enfin, ses deux yeux rouges étincelaient d’une rage inextinguible, comme s’il était possédé par une force surnaturelle.
Ce monstre n’avait plus rien de l’Elfe des Marais qu’il était autrefois.
Il n’avait plus rien de Joshua.

« Faites que ça cesse… »

Les secondes puis les minutes s’écoulèrent sans que rien ne change. Ne pouvant fermer les yeux, Chloé fut contrainte de regarder le visage de son frère durant ce qui lui semblait être une éternité.

« Faites que ça cesse, je vous en prie ! »

Les pires moments de sa vie ressurgirent alors dans son esprit.
Elle n’était qu’une petite fille lorsque Joshua lui avait annoncé la mort tragique de sa mère.
Quelques années plus tard, son frère était rentré de l’entraînement avec un bras cassé. Ses vêtements étaient recouverts du sang des innocents qu’il avait dû assassiner.
Ne sachant comment contrôler sa magie de l’Eau, elle avait manqué de tuer Joshua. Ce dernier avait préféré la confier à Aïdelyn et s’était enfui la même nuit, lui ôtant son seul repère.
Quelques lunes plus tard, la Grande Académie des Mages avait été la cible d’un assaut mortel à l’issue duquel Aïdelyn avait scellé son essence pour préserver les siens.
Après l’effondrement de la Citadelle des Hommes, l’Émissaire de l’Air avait assassiné son amie Elorin juste devant ses yeux.
Sa mère, qui était parvenue à simuler sa mort quelques années plus tôt, s’était finalement sacrifiée pour sauver son fils.
Les Dieux avaient déferlé sur Edengardh, et Joshua l’avait abandonnée une fois de plus.
Bien d’autres alliés avaient perdu la vie à ses côtés.
Elle n’avait plus personne.
Elle était seule.

– Tu n’es plus seule, maintenant.

Les pensées tourbillonnantes de la jeune Elfe s’apaisèrent lorsque le visage d’Aïdelyn remplaça celui de Joshua. La bienveillance qui irradiait de l’Originelle était troublante.

– Pourquoi m’avez-vous choisie ? demanda Chloé d’une voix faible.

Un sourire paisible éclaira le visage de la magicienne.

– Parce que ta lumière ne demande qu’à s’épanouir, lui répondit-elle. Tu dois apprendre à l’accepter, la laisser envahir ton être et lui donner la forme dont elle a besoin.

– Je ne comprends pas, murmura Chloé. La magie n’a aucun effet sur moi parce que c’est le don que vous m’avez octroyé. Eli-Ann est capable d’anticiper les événements à très court terme parce qu’elle a reçu les faveurs d’Aluthéa. Mais nous n’avons pas le pouvoir de nous opposer aux nouvelles forces qui dirigent ce monde.

Sans se départir de son sourire, Aïdelyn s’approcha d’elle et déposa un baiser sur son front.

– Tu as le pouvoir de rêver, désormais.

La jeune Elfe n’eut pas l’occasion de demander des explications. La brume épaisse des Marécages Oubliés l’enveloppa complètement et le monde bascula à nouveau.

*****************

Lorsque Chloé se réveilla dans sa cellule, elle s’attendit à retrouver le visage inquiet de son amie ainsi que l’expression solennelle de Jolan. Au lieu de ça, elle se retrouva nez à nez avec Khela’gar, la femme aux cheveux roses qui l’avait malmenée dans la salle du trône.

– C’est pas trop tôt, ma belle, lança-t-elle avec impatience. Tu t’es bien amusée, au Drakht ?

L’Elfe ne répondit pas tout de suite. Elle se redressa et balaya la pièce du regard à plusieurs reprises. Le plateau qui contenait le breuvage avait été débarrassé et la porte de la geôle était grande ouverte.

– Où est mon amie ? demanda-t-elle, la voix légèrement enrouée.

L’Humaine haussa les épaules et balaya la question d’un geste désinvolte.

– Plus là, on dirait… fit-elle remarquer en jouant avec la vrille tentaculaire qui remplaçait son bras droit. Tu peux te lever toute seule, ou faut-il que je te donne un coup de… main ?

Chloé fronça légèrement les sourcils, sur la défensive.

– Où veux-tu m’emmener ? demanda-t-elle.

Un sourire sadique se dessina sur les lèvres de Khela’gar tandis qu’elle replia sa vrille sous sa tunique.

– L’un de nos sous-fifres souhaite jouer au plus malin en infiltrant les hautes sphères d’Altar, et notre Maître adoré souhaiterait – pour une raison qui m’échappe – que nous le ramenions vivant.

Face à l’absence de réaction de la part de l’Elfe, l’Humaine la prit par la main et la tira hors de la cellule avec une lueur inquiétante dans le regard.

– Allez, viens. Je suis certaine que nous allons devenir les meilleures copines du monde…


 


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