Chapitre 10 : La chute d’Altar


– Ça a commencé ?

Les montagnes du Nord étaient plongées dans la brume. Depuis le pic de l’Exalté, de minuscules cristaux étincelants étaient portés par une brise glaciale. Quiconque s’y trouvait en cet instant précis pouvait distinguer la silhouette d’une fragile créature à la peau brune recroquevillée sur le sol. La vision éthérée était si nette qu’elle permettait même de distinguer les flammes qui dansaient tout autour d’elle, comme pour la mettre au défi de se relever.
Aluthéa observait la scène dans un silence absolu. Là où les Dieux avaient déployé des efforts considérables pour manipuler les peuples d’Edengardh, choisissant avec le plus grand soin des Élus chargés d’accomplir leurs desseins, l’Originelle de l’Esprit avait décidé de placer sa confiance en une petite Olm fragile, qui par bien des aspects lui rappelait ses enfants disparus. Désormais, Eli-Ann était en danger, livrée à elle-même au cœur d’un complot dangereusement improbable.

– Petite sœur, tu m’entends ?

La voix d’Aïdelyn résonna comme une alarme dans l’esprit d’Aluthéa. Cette dernière secoua la tête, comme pour remettre de l’ordre dans ses idées, puis analysa le tableau brumeux qui évoluait devant ses yeux.

– Oui, je t’entends… murmura-t-elle d’une voix blanche.

Rien ne se déroulait comme prévu. Le plan était pourtant d’une simplicité enfantine. Avec l’accord des deux Originelles, Garuda avait proposé d’utiliser une partie de la cité Galedhel – son dispositif de destruction massive – pour anéantir Altar en deux temps. Une première explosion devait désintégrer la cathédrale, où de nombreux humains influents s’étaient réunis pour élire un nouveau « Grand Maître » chargé de gouverner Edengardh dans l’ombre. Une fois la capitale évacuée d’urgence, une déferlante d’énergie était supposée détruire les lieux de culte les plus fréquentés, diminuant considérablement l’influence des Dieux dans la région. Les vestiges d’Altar auraient finalement été purifiés par les braises encore fumantes de la déflagration.
Mais rien de tout cela n’avait eu lieu.

Toujours secouée par le spectacle qui s’offrait à elle, Aluthéa rétablit le contact télépathique avec sa sœur et lui transmit les dernières informations dont elle disposait.

– La capitale est en feu, annonça-t-elle en remuant à peine les lèvres, comme si le fait d’évacuer les mots autrement que par l’esprit pouvait apaiser l’angoisse qui la tiraillait.

Il y eut un léger silence, puis la voix d’Aïdelyn s’éleva à nouveau dans son esprit.

– Déjà ? s’étonna-t-elle. Comment le Divaajin s’y est-il pris pour évacuer la cité aussi rapidement ?

– Il n’y a pas eu d’évacuation, répondit Aluthéa. L’incendie semble avoir surgi de nulle part…

Nouveau silence.

– Quelle est la situation, à l’intérieur de la ville ? demanda finalement Aïdelyn.

– Mauvaise. Le Divaajin a investi les souterrains du temple où va avoir lieu la cérémonie, mais ils n’ont certainement aucune idée de ce qui se trame à l’extérieur. Chloé est avec eux, mais Eli-Ann a été séparée du groupe. Si Garuda utilise son dispositif maintenant, personne n’y survivra.

– Je vois, murmura l’Originelle de la Magie. Maintiens la brume aussi longtemps que possible et ne quitte pas Altar des yeux. S’il y a du nouveau, préviens-moi.

– Et toi, que vas-tu faire ? s’enquit Aluthéa.

– Je dois vérifier quelque chose avant de rentrer.

La réponse de sa sœur était bien trop évasive. L’Originelle de l’Esprit songea à lui demander des précision, mais elle n’en eut pas l’occasion. Aïdelyn avait volontairement mis fin à la transmission télépathique, indiquant clairement qu’elle ne souhaitait pas être dérangée. Cependant, la situation était bien trop grave pour se permettre de conserver des secrets.
Du haut de son promontoire, Aluthéa tendit la main droite et la brume se mit à tournoyer. Peu à peu, la capitale des hommes s’effaça pour laisser apparaître une jeune femme brune qui avançait d’un pas déterminé au cœur d’une immense cité elfique.

*****************

Galedhel était en ruines. Cela faisait bien longtemps qu’Aïdelyn n’y avait pas mis les pieds, mais elle se souvenait clairement de ce qu’était autrefois la glorieuse capitale des Elfes des Forêts. Jadis, les peuples nomades d’Edengardh avaient pris l’habitude de s’arrêter dans cette cité pour prendre un peu de repos, écumer les tavernes pour y raconter leurs histoires à qui voulait bien les entendre ou simplement développer leur commerce de marchandises exotiques.
Garuda avait érigé ce joyau peu après la création d’Edengardh, assurant aux deux sœurs qu’il symboliserait à jamais l’harmonie entre les êtres qui allaient bientôt voir le jour. Les Elfes avaient été les premiers à fouler cette terre incroyablement fertile et très vite, ils s’étaient approprié la partie sud du continent. Loin de là, plus au nord, Aluthéa avait donné naissance à un peuple de petites créatures liées par l’esprit. Sans jamais leur donner de nom, elle les désignait toujours comme « ses enfants » et ne tarissait jamais d’éloges sur leur inventivité. Aïdelyn, quant à elle, avait décidé de placer son amour et sa confiance dans un peuple sans particularité et leur avait confié la magie de ce monde. Ainsi, l’influence des Humains s’était étendue au cœur d’Edengardh et aujourd’hui encore, leur arrogance n’était plus à démontrer.
Au fil des siècles, les représentants les plus curieux et les plus audacieux des différents peuples d’Edengardh se mêlèrent les uns aux autres, partageant leurs connaissances sur le monde et, inévitablement, leur maîtrise encore hasardeuse de la magie. Il en découla une ère d’innovation exceptionnelle où de nombreuses autres cités furent construites à l’image de Galedhel.

Lorsqu’elle pénétra à l’intérieur du Temple du Crépuscule, Aïdelyn ralentit le pas et l’expression de son visage s’assombrit presque aussitôt. C’était en ce lieu sacré que les trois Originels avaient pris l’habitude de se réunir afin de prendre les décisions cruciales pour l’avenir d’Edengardh. Pendant les premiers siècles, tous s’étaient émerveillés des progrès effectués par les différents peuples qui habitaient le continent. Mais bien assez tôt, les premières dissensions politiques étaient apparues.
Garuda s’était fermement opposé à ce que la magie soit confiée aux races mortelles. Transmettre le don des Originels à des êtres éphémères était pour lui inconcevable. Mais Aluthéa s’était rangée du côté de sa sœur et Aïdelyn avait ainsi pu transmettre son héritage aux Humains. Quelques siècles plus tard, les premiers Dieux issus de cette magie collective s’étaient matérialisés sur le continent et la Première Guerre avait éclaté.
Dans le plus grand secret, Garuda avait alors transformé les fondations de la capitale elfique en une horlogerie de destruction massive menaçant de réinitialiser la vie sur Edengardh. Heureusement, les Humains, assistés par les deux sœurs Originelles, étaient finalement parvenus à repousser les Dieux en les avaient enfermés dans une dimension parallèle. Aluthéa s’était retrouvée prise au piège à leurs côtés, mais toute menace irréversible avait été écartée.
Jusqu’à ce jour, Aïdelyn n’avait jamais été capable d’expliquer comment les Humains avaient pu ouvrir un portail pour sceller les Dieux. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir cherché une explication rationnelle. Peu après la fin de la Première Guerre, elle avait créé la Grande Académie des Mages dans l’unique but d’inverser le processus pour libérer Aluthéa. Mais rassembler les magiciens les plus impressionnants d’Edengardh n’avait pas suffi à réitérer l’exploit. Aïdelyn s’était alors plongée corps et âme dans son rôle de directrice. Rongée par la culpabilité, elle n’avait jamais osé revenir dans la cité elfique pour affronter Garuda, qui l’avait pourtant prévenue de ne pas confier la magie aux races mortelles.

À présent, l’Originelle de la Magie y voyait bien plus clair. Lorsque le Gardien de la Vie s’était présenté à elle dans les Marécages Oubliés, quelques jours plus tôt, comme si les événements de ces derniers siècles n’avaient jamais eu lieu, elle s’était réjouie à l’idée que les trois créateurs de ce monde soient à nouveau réunis pour faire face à la menace qui planait sur eux.
Garuda lui avait révélé la véritable nature de la cité Galedhel, en lui expliquant comment son utilisation pouvait éradiquer toute forme de vie sur le continent pour le façonner à nouveau. Il lui avait également fait part de son plan qui consistait à utiliser une infime partie du mécanisme de destruction pour anéantir Altar et considérablement affaiblir le pouvoir des Dieux.
En gage de bonne foi, elle lui avait révélé l’existence du Divaajin, l’unité d’élite qui traquait les Élus des Dieux les plus influents à l’aide des formidables pouvoirs qu’elle avait accordés à chacun de ses membres. Garuda s’était alors engagé à les laisser évacuer la capitale des hommes avant de mettre son plan à exécution.
Et il avait brillamment réussi à la duper.

– Garuda ! cria-t-elle à l’intérieur du temple. Montre-moi ton vrai visage !

La cité toute entière se mit à vibrer, et Aïdelyn dut se résoudre à faire léviter son corps pour ne pas perdre l’équilibre. Le spectacle qui s’offrait à elle était saisissant. Progressivement, la roche disparut pour céder sa place à la surface lisse d’un métal scintillant qu’elle était incapable d’identifier. Finalement, les dernières ruines s’effritèrent en même temps pour laisser apparaître un mécanisme d’une taille colossale à l’intérieur duquel la magicienne semblait insignifiante.

– Sois la bienvenue à Galedhel, mon amie.

Sous son apparence de vieillard chétif, l’Originel de la Vie fit son apparition dans le Temple du Crépuscule. A présent, il ne s’agissait plus qu’une d’une vaste pièce qui ne contenait en son centre qu’un immense noyau d’énergie flottant à mi-chemin entre le sol et le plafond.
Instinctivement, Aïdelyn matérialisa une vague de flammes qu’elle expédia en direction de Garuda, mais le sortilège fut aussitôt détourné et la magie vint s’engouffrer à l’intérieur du noyau qui se mit à luire un court instant.

– Toujours aussi fougueuse… commenta le vieillard. Comme ta petite Élue aux cheveux bleus.

Les yeux d’Aïdelyn se plissèrent et son regard se teinta d’une haine qu’elle n’avait encore jamais ressentie auparavant. Forte de son expérience, elle renonça cependant à utiliser à nouveau sa magie en présence du noyau.

– Tu nous as tous trahis, siffla-t-elle. Tu t’es rallié à Prolios… C’est toi qui l’as aidé à se libérer, cent vingt-et-un an plus tôt, n’est-ce pas ? Comment as-tu pu tomber aussi bas, Garuda ?

L’Originel de la Vie se redressa avant d’éclater de rire.

– Moi, Garuda, me rallier à quelque chose d’aussi insignifiant qu’un Dieu ? Tu entends ça, Prolios ?

Derrière lui, dans l’encadrement métallique de la porte qui menait à la pièce, un être majestueux fit son apparition. Sa silhouette semblait humaine, mais sa taille était comparable à celle d’un géant. Il tenait dans sa main un immense sabre et portait une armure de lumière éblouissante qu’un regard mortel ne pouvait soutenir.
Aïdelyn recula machinalement de quelques pas, réfléchissant à un moyen de gagner du temps tandis que ses doigts se refermaient sur l’Ascensia qu’elle portait autour du cou.

– Il ne correspond pas vraiment à l’idée que l’on se fait de la mort, lança-t-elle à l’adresse de Garuda.

Le sourire du vieillard s’élargit davantage lorsqu’il se tourna vers Prolios, le regard admiratif.

– Et moi, très chère amie, est-ce que je corresponds à l’idée que tu te fais de la vie ?

Sur ces mots, sans accorder un regard supplémentaire à Aïdelyn, Garuda étendit les bras sans se départir de son sourire. Le Dieu de la Mort vint se placer devant lui avant de le charger brutalement.

Mais au lieu de projeter l’Originel de la Vie contre la paroi métallique, il se fondit dans son corps avant de disparaître complètement.

– Sans vie, il n’y a pas de mort, poursuivit Garuda en s’approchant lentement de la magicienne.

Pour la première fois de sa vie, Aïdelyn sentit la peur l’envahir au plus profond de son être. Elle concentra toute son énergie sur l’activation de l’Ascensia, mais l’artefact ne répondit pas à son appel.

– Tu es ici chez moi, gronda l’Originel de la Vie d’une voix teintée de colère. Ta magie ne fera que nourrir mon œuvre.

– Tu es Prolios, comprit alors Aïdelyn en écarquillant les yeux. Tu es…

– Je suis tous les Dieux ! s’exclama Garuda d’une voix tonitruante. Pensais-tu réellement que tes vulgaires Humains étaient capables de générer une puissance capable de rivaliser avec la nôtre ?

La magicienne secoua la tête, incrédule. Tout cela n’avait aucun sens.

– C’est impossible… murmura-t-elle. Où est passé l’Originel bienveillant qui nous apportait conseil ?

Toute trace de sourire disparut instantanément du visage de Garuda.

– Conseil ? explosa-t-il avec une fureur démesurée. Qu’as-tu fait de mon conseil lorsque je t’ai dit de ne jamais confier ton pouvoir aux races insignifiantes ?

Le vieillard s’approcha lentement d’Aïdelyn et tendit la main en direction du noyau d’énergie. L’Originelle tenta de s’esquiver, mais son corps ne répondait plus. Un champ de force invisible entravait ses membres avec une efficacité redoutable.

– Ton amour pour les Humains t’a aveuglée, cracha l’Originel. Ils n’ont pas hésité à utiliser ta magie pour s’approprier ce monde comme s’il leur appartenait. Ils ont déformé le visage d’Edengardh que nous avions façonné avec passion. Et cela ne t’a jamais dérangé !

– A quoi bon créer des êtres vivants, si c’est pour les priver de leur libre arbitre ? demanda Aïdelyn en soutenant le regard de son geôlier.

Garuda ne répondit pas. Il commença à tourner autour de la magicienne, le visage empreint d’une douce folie.

– Il fallait que je remette de l’ordre dans mon œuvre, reprit-il en retrouvant son calme. C’était facile, il me suffisait de priver les races éphémères de leur magie, en la drainant peu à peu. C’est pourquoi j’ai décidé de donner vie à leur pouvoir. Leurs croyances et leurs pensées ont commencé à former des entités supérieures qu’ils ne pouvaient pas contrôler. Les Dieux étaient nés.

– C’est insensé…

– Mais ce n’était malheureusement pas suffisant. Lorsque tes Mages se sont unis pour affronter ce qu’ils avaient eux-mêmes créé, j’ai réalisé que je ne devais pas perdre mon temps avec des créatures inférieures. Je devais m’attaquer à la source du problème. Toi, ma chère amie.

– Ces « créatures inférieures » ont réussi à emprisonner tes Dieux, fit remarquer Aïdelyn.

– C’est ce que j’ai bien voulu te faire croire. Lorsque j’ai compris que la Première Guerre ne mènerait à rien, j’ai commencé à réfléchir à un moyen d’isoler la magie que j’étais parvenu à extraire. Et voici l’œuvre de ma vie.

D’un geste de la main, Garuda désigna l’impressionnante structure de métal qui le dominait.

– Cette formidable machine ne fera jamais rien exploser, déclara l’Originel. En revanche, elle peut découper la réalité de se monde et ouvrir une fenêtre vers une autre dimension.

Aïdelyn essaya d’atteindre l’esprit d’Aluthéa pour la mettre en garde contre la trahison improbable de Garuda, mais le mystérieux noyau d’énergie semblait interférer avec toutes les formes de magie. Les révélations du vieillard étaient étonnantes, mais ses motivations restaient encore floues. Comment pouvait-il nourrir autant de ressentiment à l’égard des races mortelles ?

La magicienne devait gagner du temps. Elle devait le faire parler.

– Alors c’est comme ça que les Dieux ont disparu d’Edengardh, dit-elle. Tu as simplement utilisé ta machine pour les sceller dans une autre dimension. Les légendes attribuent cet exploit au Berger…

– Qui n’est rien de plus qu’un Dieu incomplet ayant échappé à mon contrôle par le plus grand des hasards. Pourtant, en s’attribuant mon mérite, il a contribué à nourrir la foi des Humains, ce qui l’a rendu particulièrement utile pendant que je préparais ma nouvelle offensive.

– Les Émissaires… comprit Aïdelyn.

– Absolument. La Première Guerre a mobilisé une telle quantité de magie qu’il a été facile d’activer le mécanisme pour emprisonner les Dieux. Mais pour les libérer à nouveau et éradiquer la magie de ce monde une bonne fois pour toutes, je devais réunir les quatre puissances élémentaires de ce monde, dont les essences ont été confiées à de nombreux Émissaires au cours des siècles… Le plus difficile a été de les manipuler avec une fausse prophétie pour les rassembler en ce lieu. L’amour qu’éprouvait cet Humain à ton égard – Alrick, c’est ça ? – m’a été d’un grand secours.

– Tu es un monstre…

– Je suis un Originel ! s’emporta Garuda. Un Créateur ! Enfin, j’avais réussi à siphonner la magie que tu avais si négligemment donné aux races inférieures. A défaut de pouvoir la faire disparaître, je l’ai utilisée pour renforcer les Dieux qui allaient servir mes desseins. Mais encore une fois, il a fallu que tu te mettes en travers de mon chemin. Ne pouvais-tu pas rester scellée dans ta fleur de cristal ? Non, bien sûr ! Il a fallu que tu retrouves ta maudite sœur et que tu prennes une fois encore le parti de ces races détestables en leur offrant ta propre essence !

Aïdelyn songea au Divaajin avec regret. De fines larmes commencèrent à perler sur ses joues.

– Aetheris, la Déesse des Rêves. Pensais-tu réellement qu’il te suffirait de te cacher derrière un joli nom pour passer inaperçue ?

L’Originelle de la Magie sentit le vieillard s’approcher. Elle referma les paupières, résignée.

– Le problème, avec les Élus… C’est qu’ils dépendent de la survie de leur Dieu.

Lorsqu’un tube de métal lui déchira la poitrine pour drainer son essence vitale, Aïdelyn remercia en silence sa petite sœur qui l’observait, impuissante, au sommet du Pic de l’Exalté.

*****************

Raz’gur faisait les cents pas dans la salle de commandement du Divaajin. Pour une raison qui lui échappait, l’Originel de la Vie ne s’en était pas tenu au plan initial.

– Foutus Dieux ! tonna-t-il en écrasant son poing sur une table.

Dans un coin de la pièce, Ayakan observait son père en silence. Elle savait pertinemment qu’il était inutile d’engager la conversation avec lui dans ces moments-là. Depuis toujours, Raz’gur prenait les décisions importantes en son âme et conscience. Il n’avait aucune considération pour l’avis de ses proches et ne se souciait pas de choses aussi basiques que la famille.
Raz’gur était le Maître du Divaajin. Et il n’y avait rien d’autre à ajouter.

Lorsque les deux portes s’ouvrirent dans un grondement sourd, elle se retourna brusquement et vit entrer un chevalier aux cheveux blonds et au regard d’ambre. Jolan semblait à bout de souffle, et son visage était déformé par l’horreur.

– Seigneur Raz’gur ! s’écria-t-il en s’avançant au centre de la pièce. Nous avons été pris de court par l’incendie. Les rues de la capitale sont bouchées, et il y a des corps partout. Nous devons emprunter les souterrains avant qu’il ne soit trop tard.

Le Maître du Divaajin toisa son subalterne d’un regard menaçant.

– Serais-tu en train de me dire ce que je dois faire, gamin ?

– Loin de moi cette idée, je…

Le chevalier s’interrompit brusquement et porta ses mains au niveau de sa gorge. Il eut un hoquet et un flot de sang se déversa sur l’un des tapis vermillon qui ornait la pièce, assombrissant chacun de ses motifs. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il comprit qu’il allait mourir.

– Père, que fais-tu ? intervint Ayakan en accourant vers Jolan.

Raz’gur ne se donna pas la peine de répondre. Il s’avança à son tour vers le chevalier qui agonisait au sol et lui ôta pièce par pièce son armure étincelante. Il ne cilla pas lorsque ce dernier déversa sur lui une nouvelle vague écarlate, ni même lorsqu’il expira dans une souffrance indicible.

– Il n’a aucune blessure visible, finit-il par dire d’une voix grave.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Ayakan. Je pensais que tu…

– Nous avons perdu, déclara simplement Raz’gur. Aetheris a été vaincue.

Le Maître du Divaajin se pencha au dessus du corps inerte du chevalier et se saisit de sa lance. D’un geste vif, il pivota vers sa fille et lui transperça le cœur. Lorsque Ayakan succomba à son tour, seule l’incompréhension pouvait se lire dans son regard.
Sans l’ombre d’un regret, Raz’gur tourna les talons pour regagner son trône. En silence, il s’offrit une dernière coupe de vin et attendit son heure.

*****************

Le quatrième Grand Maître baignait dans son sang, et personne ne semblait s’en soucier.

Il régnait dans les souterrains de la cathédrale un chaos sans précédent. Lorsque la nouvelle de l’incendie avait commencé à se propager, les citoyens d’Altar s’en étaient remis à leurs instincts primaires et avaient tenté de s’enfuir par tous les moyens possibles. Des corps piétinés obstruaient les chemins étroits et l’odeur du tanin rendait l’air à peine respirable.

– Prends à droite !

Protégée par sa forme de sceptre, Lynrel avait pris les commandes et tentait de guider Chloé vers la sortie. Khela’gar suivait l’adolescente avec aisance et s’évertuait à balayer tous les obstacles – y compris les créatures – qui entravaient leur progression.
Les souterrains menaçaient de s’effondrer. Plusieurs explosions avaient déjà retenti, et la Gardienne des Âmes n’était pas certaine d’en réchapper, cette fois-ci.

– L’autre droite, andouille !

Mais Chloé ne l’écoutait déjà plus et se contentait de courir sans relâche. Lynrel songea à lui lancer une réplique cinglante dont elle avait le secret mais se ravisa au dernier instant. Les yeux de l’Elfe brillaient d’une détermination qui lui intimait de se taire.

La mission avait été un cuisant échec. Après leur altercation avec les assassins, Khela’gar les avait guidées jusque dans la cathédrale, où elles étaient parvenues à se fondre dans la masse. Ainsi, elles s’étaient retrouvées aux premières loges pour assister à la cérémonie où devait être élu le quatrième Grand Maître. Plus important encore, elles avaient retrouvé Cléotran.
À peine s’étaient-elles rapprochées du garçon qu’un vieillard avait fait irruption dans la pièce pour annoncer qu’un terrible incendie était sur le point de ravager la capitale. Un vent de panique avait rapidement contaminé les personnes présentes dans les souterrains, et Lynrel avait vu Cléotran disparaître au milieu de la foule, emmené par une étrange jeune femme dont les traits lui avaient semblé surréalistes.
Mais en cet instant, la Gardienne des Âmes se moquait bien du destin d’un stupide garçon amoureux des livres. Seule lui importait sa survie et celle de l’Émissaire de l’eau.

– Nous y sommes ! s’exclama Chloé. Je sens un courant d’air, venez !

– Comme si j’avais le choix… marmonna Lynrel qui bougeait au rythme des bras de l’Elfe.

Une nouvelle explosion retentit avec fracas, et les parois des souterrains commencèrent à se fissurer dangereusement, menaçant de s’effondrer à tout moment. Bien consciente du danger qui l’entourait, Chloé focalisa toute son attention sur sa course et accéléra le pas en direction de la sortie.
Elle ne vit pas la chute de Khela’gar derrière elle, et ne remarqua pas non plus le sang qui commençait déjà à s’écouler de ses propres lèvres.

*****************

La chute d’Altar était irréversible. La capitale des hommes était à jamais perdue.
Eli-Ann était parvenue à s’extirper de la taverne en flammes, mais elle n’en gardait aucun souvenir. Lorsqu’elle avait repris connaissance, elle gisait au milieu d’une ruelle entourée par des flammes dont la chaleur intense agissait comme une douce caresse sur son corps. Dans le ciel, des oiseaux charognards décrivaient de grands cercles au dessus des bâtisses fumantes.
Encore sous le choc, elle s’était mise en quête de survivants. Elle avait besoin de s’assurer qu’elle n’était pas la seule créature encore en vie au cœur de ce désastre. Si tous les autres avaient succombé – si Chloé l’avait abandonnée, alors elle n’avait plus aucune raison d’avancer.

Sous les décombres d’un petit commerce, Eli-Ann remarqua un bras d’enfant coincé sous la roche. Elle essaya de le libérer et réalisa avec horreur qu’il était détaché du reste du corps. Elle voulut se détourner de l’horrible réalité, mais son attention fut attirée par le visage du garçon. Il s’agissait du jeune humain qu’elle avait croisé, quelques instants plutôt, tandis qu’il mâchouillait son bâton de réglisse. A ne pas en douter, le corps qui gisait à proximité était celui de sa mère. Et tous les autres, à qui appartenaient-ils ? Combien de familles avaient connu le même sort ?
N’en pouvant plus, Eli-Ann se retourna et déversa au sol le contenu de son estomac.

– Je ne peux plus vivre comme ça…

Des bruits de pas saccadés se firent entendre au loin. L’Olm se redressa brusquement et raffermit sa prise autour de ses lames de coude, prête à verser le sang une dernière fois. Elle espérait voir apparaître le Marionnettiste, mais son angoisse se transforma en soulagement lorsqu’elle reconnut la chevelure turquoise de Chloé.
Abandonnant ses armes sur le sol, Eli-Ann se précipita vers son amie qui s’effondra dans ses bras. Prise de court, elle retint la jeune Elfe des Forêts du mieux possible, mais elle sut immédiatement que quelque chose n’allait pas. Dans un ultime effort, Chloé leva la tête et plongea son regard dans celui de son amie.

– Je suis contente, murmura-t-elle en étouffant un hoquet. Tu es en vie…

Eli-Ann serra son amie contre elle de toutes ses forces, indifférente au sang qui maculait sa tunique. Elle ne pouvait pas relâcher son étreinte et laisser le corps de Chloé rejoindre la poussière. Si elle lâchait prise maintenant, sa mort deviendrait réelle. Et la réalité n’était plus une option.

– Voilà qui est touchant, railla une voix claironnante.

Les mains dans les poches, Hallen – le Marionnettiste – s’approchait tranquillement des deux amies. Derrière lui se tenait Joshua, toujours prêt à intervenir sur les ordres de son maître.

– Ravi de te rencontrer enfin, Chloé. Il me tardait de faire ta connaissance.

Lentement, Hallen tendit une main en direction de l’Elfe, et Eli-Ann comprit avec horreur ce qu’il avait l’intention de faire. Elle voulut se jeter sur le Marionnettiste pour en finir une fois pour toutes, mais son corps refusait obstinément de lui obéir.
Après un court instant qui lui sembla pourtant interminable, la surprise finit par se lire sur le visage de l’Humain. Visiblement, il ne parvenait pas à prendre le contrôle du corps de l’Émissaire de l’Eau.
Et pour cause, il venait de disparaître.

Là où se trouvait Chloé quelques instants plus tôt, un éblouissant halo d’énergie enveloppa Eli-Ann. Lorsque ce dernier se dissipa, l’Olm gisait sur le sol, inconsciente.

– Voilà qui est intéressant, commenta Hallen en retrouvant sa contenance. Le Feu et l’Eau réunis en un seul et unique réceptacle… Cela va faciliter bien des choses.

Hallen se tourna vers Joshua et désigna l’Olm du menton.

– Il est temps de la ramener à Prolios.

L’Elfe des Marais acquiesça machinalement puis s’avança vers Eli-Ann. Au même moment, l’un des oiseaux amorça une descente en piqué et lui arracha une oreille d’un violent coup de bec.
Hallen leva les yeux au ciel et recula malgré lui. Les charognards s’étaient regroupés par dizaines au dessus de Joshua, décrivant des cercles de plus en plus petits. Puis, sans crier gare, ils attaquèrent tous en même temps.
L’assaut ne dura que quelques secondes. Lorsque les oiseaux se dispersèrent à nouveau, il ne restait de Joshua que l’épaisse fourrure noire qui recouvrait ses épaules et la double lame qu’il sanglait dans son dos. Pas un lambeau de chair flétrie n’avait été épargné.

Le Marionnettiste, qui avait retenu son souffle pendant tout ce temps, laissa échapper un long soupir de soulagement. Il était incapable d’expliquer le comportement des charognards – il y avait tant de cadavres dans la capitale ! – mais avait bien conscience de sa chance d’être encore en vie.
Il songeait à s’approcher d’Eli-Ann lorsqu’une douleur lancinante lui traversa le crâne, l’obligeant à se mettre à genoux.

– Tu diras à ton maître que la Première Guerre n’était rien à côté de ce qui l’attend, fit alors une voix claire. Sa prison sera celle de l’Esprit.

La vision brouillée par la douleur, Hallen distingua une petite silhouette aux boucles blondes. Elle s’avança vers Eli-Ann et l’enveloppa de ses bras avec tendresse. Mais lorsqu’elle tourna son regard émeraude vers lui, il sentit son âme plus vulnérable qu’elle ne l’avait jamais été.

– Tu lui livreras ce message, si tu souhaites que la douleur s’estompe.

Il y eut une lumière aveuglante, puis le Marionnettiste se retrouva seul parmi les cadavres d’Altar, l’ancienne capitale des Hommes.


 


2 réactions pour Chapitre 10 : La chute d’Altar

  • JB  dit:

    Bouffer par des vautours, c’est pas la mort la plus débile du monde ça ? Si on fait exception bien sûr de la mort d’Anton Yelchin qui a trouvé le moyen de mourir écraser entre sa voiture et sa boîte aux lettres (Si si c’est possible !).

    Vu que la seconde guerre semble se profiler, on attends tous avec impatience l’annexion du pays voisin qui lancera les hostilités ! (Tout parallèle avec un événement réel serai parfaitement fortuit)

  • Pietro  dit:

    Un chapitre excellent! J’ai hâte de lire la suite!

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